OBSERVATION XI
(Communiquée par M. le Dr Anglade.)
Folie de la lactation : délire hallucinatoire avec confusion mentale et excitation maniaque intense suivie de dépression avec demi-stupeur. Délire ambitieux secondaire, Contracture douloureuse de la main droite accom,, pagnée de troubles vaso-moteurs et suivie de rétractions tendineuses.
H..., femme T..., trente-neuf ans, repasseuse, est admise à l'asile de Château-Picon, le 23 septembre 1902. Père soixante
et onze ans, mère soixante-deux ans, bien portants, ayant eu
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cinq enfants : deux filles et un fils vivants, deux filles mortes en bas âge. Pas d’antécédents héréditaires.
La malade n’a jamais fait jusqu'ici de maladies graves. Réglée à quinze ans sa menstruation a élé à peu près régulière. Elle paraît avoir un certain faible pour les liqueurs, l’anisette sur tout, qu’eile buvait volontiers. Très nerveuse, elle n'aurait cependant jamais eu de crises. Mariée il y un an, elle accoucha au mois de mars 1902 d'un enfant qu'elle a allaité et qu'elle a dû sevrer il y a dix jours parce qu'elle se sentait fatiguée et que son enfant lui-même était malade. C’est à la suite de ce sevrage que les troubles mentaux se sont manifestés, sous forme de délire agité et d’hallucinations. Elle croyait que son mari qu’elle suppose officier était de retour ; elle entendait les soldats toutes les nuits, faisait des fugues, comme pour faire des étapes ; après s'être enfuie de son domicile, elle aurait marché pendant quatre jours et quatre nuits.
Admise à l'hôpital Saint-André, elle a été l’objet du certificat d'entrée suivant : « Manie aiguë survenue au cours de la lactation ; très agitée, incohérente, hallucinée ; elle est irrita-
ble, violente, et se livre à des actes impulsifs », Dr Régis
Avant son entrée à l'hôpital Saint-André, elle a encore été l’objet du certificat suivant : « Aliénation mentale avec des symptômes d’excitation violente la portant à frapper les personnes de son entourage, et même son père et sa mère ; t’idée fixe et dominante de son délire est de renvoyer ses parents et de .s’approprier leur doruicile, »
À son entrée à l'asile, on examine l’habitus physique qui ne donne lieu à aucune remarque. L'examen de la vision ne per-
met de constater ni strabisme, ni ptosis, ni blépharospasme.
Les milieux de l'œil sont normaux. Acuité visuelle normale : le champ visuel aussi paraît normal.
27 septembre. — Par moments, elle demande à partir, et si l’on insistait, elle deviendrait violente. Elle ne veut pas travailler, dit qu'elle est trop faible. Elle n’est pas gâteuse. Mêmes conceptions délirantes : elle attend son mari, se plaint qu’on lui donne des noms ridicules, pour se moquer d'elle ; oïisive, elle reste couchée par terre. Les nuits sont bonnes ; elle mange bien ; sa tenue est régulière.
6 octobre. — Elle ne s'occupe toujours pas, parle seule, est triste, se promène dans la cour ou se couche par terre ; quelquefois elle pleure spontanément :; ni violente ni malpropre. Elle a ses règles en ce moment, Autres notes du mois : La confusion mentale persiste avec l’incohérence. Idées délirantes polymorphes, croit toujours son mari officier en Afrique : il lui semble le voir et l’entendre ; il lui dit qu'il n'est pas marié avec elle. Elle ne s'occupe pas, cause seule, dort peu la nuit Constipation habituelle. Pupilles dilatées. Elle se tient assez bien, est propre.
1e novembre. — Elle prétend avoir écrit un roman qu'elle a confié à un éditeur de Paris ainsi qu’un volume de vers. Elle expose tous les matins ses revendications à ce sujet.
En 1903, on note à travers son incohérence l'apparition d'idées de grandeur plus formelles : « C’est moi Marguerite d'Orléans ; au nom de la loi, jardinière. »
25 novembre 1903. — On constate la présence de contrac. tures de la main droite : elle serre son poing droit, croyant y retenir son enfant : « On ne le voit pas, mais je sens qu'il y est: c'est mon idée ; il est malade, il est tout petit, » Elle a beau-
coup crié ce matin de trois à cinq heures, espèces de crises ner-
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veuses, dit la sœur du service. :« Ma main.est pourrie; j'ai mon petit enfant dedans. Allez me chercher de l'arnica, ça me ferait ouvrir la main. »
28 nov. — Main droite en griffe ; œdème de cette main, dépression en sillon due à la pression prolongée des ongles dans le paume de la main.
30 novembre. — Elle dit : « C’est moins enflé. ça me fait moins mal : je pense que c’est ça qui me faisait crier. »
En effet elle crie moins depuis qu’il y a du mieux.
23 décembre. — La contracture de la main droite diminue. Le pouce a récupéré ses mouvements, l’index en partie. Restent le médius, l’annulaire et le petit doigt ; la flexion des deux derniers doigts est complète. Doigts en griffe, impossibilité de les défléchir. :
Pas de troubles de la sensibilité à ce niveau : elle localise et perçoit les piqûres, le tact, le chaud ou le froid.
Année 1904. — Alternatives d’excitation et de dépression ; incohérence, idées confuses de grandeur. En septembre on relève les paroles suivantes : « Et mon petit garçon? Ce sont des salopes ces femmes-là! Elles m'ont fait enlever parce que j'avais de l'argent. Nous sommes en 1904, on me fait pourrir sur pied; je suis pourrie (elle fait voir ses deux mains qui sont fléchies) je suis toute décomposée. J’ai la tête tout à fait creuse. Je crois que toute ma force passe par mes mains. Je ne suis pas une femme qu'on soigne, je suis une femme qu’on détruit. Mon enfant a été immolé. J’ai perdu la têle et je suis ici. J'ai la tête vague continuellement, j'entends mon petit enfant qui crie. Je n'ai Jamais perdu la raison, j'entends mon petit enfant qui crie. »
Année 1905. — Très impulsive, agitée, méchante.
Année 1906. — Mêmes constatations.
Cullerre
Année 1907. — Réactions violentes alternant avec quelques périodes de calme démenties. Le 18 octobre, l'examen des mains donne lieu aux constatations suivantes : la main droite est en flexion forcée, l'extrémité des doigts s'applique contre la face antérieure de l’avant-bras. Au commandement, la malade
ne peut les écarter que de deux centimètres environ.
Nous retrouvons dans cette observation la marche habituelle des phénomènes précédemment déerits. La maladie débute par une phase d’agitation violente
à laquelle succède une période de dépression entre-
coupée de crises d’excitation intenses et passagères ; il existe du délire, mais confus, polymorphe, avec des hallucinations de l’ouïe. Il n’y a pas de symptômes évidents de catatonie ; mais cependant certain
jour, un peu plus d’un an après l'explosion de la maladie, des contraciures se produisent dans les fléchisseurs de la main droite, contractures passagèrement douloureuses, accompagnées de troubles vasomoteurs et venant alimenter le délire de la malade. Au bout de deux mois les contractures diminuent, semblent vouloir se localiser aux derniers doigts de la main ; mais cette amélioration n’est pas durable, et nous constatons au moment où s’arrête l’observation qu’un retour agressif du phénomène a immobilisé de nouveau la main entière.
Il n’est pas impossible toutefois qu'une nouvelle amélioratien se produise par la suite, mais ce ne sera pas sans une lésion résiduelle plus ou moins accentuée.
Notons que chez cette malade un examen très complet de la sensibilité sensitive et sensorielle opéré à diverses reprises n’a révélé aucun stigmate hystérique.
A noter encore l’unilatéralité de la contracture.