CHAPITRE III
Pathogénie et physiologie pathologique
$ I. — Pathogénie de la contracture
L'étude clinique précédente montre une série de faits dans lesquels, en même temps qu’un état mental particulier on observe des contractures spasmodiques qui, par leur durée engendrent des troubles trophiques spéciaux : rétractions fibro-tendineuses et accessoirement atrophie légère des muscles atteints.
Il nous reste à élucider la pathogénie de ces phénomènes. Plus généralement, nous savons que dans les états de stupeur et de catatonie, il existe parallèlement aux troubles mentaux des troubles de la fonction musculaire. Ces troubles de la fonction musculaire, beaucoup plus accentués dans la catatonie que dans la situpeur simple, consistent dans uhe exagération de la tonicité, depuis la flexibilité cireuse de l’état cataleptique jusqu’à la contracture spasmodique, en passant par tous les degrés de rigi-
dité intermédiaires. L'état mental est constitué par le simple ralentissement de tous les processus psychiques, jusqu’à l'inhibition plus ou moins com- plète, jusqu’à l’inconscience.
Mais même dans les cas où la dépression mentale est le plus accusée, l’activité de la couche corticale n’est pas totalement supprimée et les impressions du monde extérieur y développent, comme dans un rêve pénible, des états de conscience confus et partiels d’étonnement, de peur, d’angoisse, et des hallucinations terrifiantes. En réalité, dans la majorité des cas, la stupidité ne nous semble pas une inhibition pure et simple des facultés intellectuelles et dela sensibilité ; elle a un substratum, la douleur morale, l’effroi, la peur. L’abaissement de la température, le ralentissement du cœur, les troubles de la respiralion, les troubles des sécrétions sontles signes qui accompagnent la stupidité : ce sont exactement aussi ceux qui d’après Montegazza accompagnent la douleur. Ce sont des actions réflexes qui, dans le cas de douleur physique, ont pour point de départ la périphérie, et qui, dans la douleur morale ont pour point de départ les centres nerveux. Ces faits sont admis par les physiologistes : Qaussi voilà la douleur physique et la douleur morale qui aboutissent l’une et l’autre à ce même résultat. Ce résultat, c’est l’excitation du bulbe et de la moelle » (1).
1. Ch. Richet. L'homme et l'intelligence. Paris, 1884, p. 462.
Toutefois, tous les aliénistes ne sont pas d’accord sur ce point, pas plus que ceux du siècle dernier où l’on vit Baillarger et ses élèves opposer la conception de la mélancolie stupide à la stupidité de Delasiauve, c’est-à-dire l'affirmation du rôle de l’imagination dans les états de stupeur en face de la négation de ce même rôle. .
Au lieu de résumer ici les mémorables discussions de la société médico-psychologique, bien connues de tous les aliénistes, qu’il me soit permis de rapporter une curieuse lettre adressée par Delasiauve en 1873 à mon père, A. Cullerre, à propos d’un mémoire (1) où ce dernier critiquait ses idées sur la stupidité. & Un mien travail est, de votre part, l’objet de quelques objections fondées. Mais ces objections, dans un mémoire ultérieur, je me les suis faites à moi-même ; et j'en ai nettement reconnu et circonserit la valeur. La question a subi diverses phases et pour s’en bien pénétrer il importe de remonter.au point de départ.
« Georget, un des premiers a bien décrit la stupidité. À paru ensuite la magnifique thèse de M. Etoc- Demazy, s’efforçant de rattacher à l'œdème cérébral l’origine et le développement de l'affection. Ferrus dans ses leçons, Scipion Pinel, dans son traité n’ont pas moins insisté sur ce qu’ils ont considéré comme une forme mentale, symptôme, toutefois, d'états anatomiques multiples.
1. À. Cullerre. « Etude clinique de la lypémanie stupide ». (An. médico-psychologiques, 1873).
« Telle était lasituation lorsque, vers 1841 dans le tome l‘des Annales, M. Baillarger s'inscrivant contre l’opinion commune qui donnait pour caractéristique à la stupidité l’inertie intellectuelle et morale, prétendit que l’activité de l'imagination y avait fait son rôle : De là la dénomination proposée par lui de mélancolie avec stupeur, répondant dans sa pensée au double phénomène : confusion psychique, et conceptions hallucinatoires généralement tristes.
« Dans cette analyse minutieuse qui n’avait qu’un tort : conclure à l’inverse, les faits évidents de stupidité étaient seuls visés. Il ne s’agissait point de la lypémanie où l’accablement tenace était sans conteste alors le résultat d’une concentration énergique, d’une tension morbide de la pensée sur un sujet fixé.
« Ayant publié un essai de classification, où un rang distinct était assigné à la stupidité et à la lypémanie et, par suite, de quelques lances rompues avec M. Baillarger à la Société médico-psychologique, je rédigeai le long travail que vousavez lu dans les Annales.
«M. Baillarger riposta. Notamment, parmi les nombreux auditeurs du cours qu'il faisait à la Salpétrière, un reporter, effréné logicien, M. le D: Sales Girons, en reproduisant dans son journal la Revue médicale les leçons de notre éminent collègue m'attaqua très vigoureusement. Il y eut réponse et réplique.
« Cette lutte ne fut pas stérile. J'avais admis des cas intermédiaires. M. Baillarger s’en était habilement
servi pour élargir le domaine de sa mélancolie avec stupeur. Je ne lui laissai pas cette ressource. Loin de là ; après avoir pressé le sujet de plus en plus, je finis par déclarer que nous tomberions instantanément d'accord si, au lieu de s’obstiner à faire de la s{upidité des mélancolies, il enlevait au groupe des lypémanies réduit aux faits monomaniaques l’immense majorité des observations pour les ramener dans le cadre des obtusions s’élevant du degré de la stupeur presque imperceptible à l’obtusion moyenne (hypocondriaque et hallucinatoire), jusqu’à l'abolition complète des manifestations mentales.
« L'accord, en effet, s’opéra aisément, et la thèse Sauze vint clore le débat. Ce dernier tout en adhérant à ma théorie me reprocha d’avoir méconnu l’influence étiologique des causes morales. J'ai dû m'incliner devant les faits. Depuis, les idées, de mon côté du moins, se sont fixées. La stupidité, délire général, avait envahi la presque totalité des lypémanies et les moindres particularités de son histoire se trouvent illuminées de la clarté la plus vive.
« Tous les cas ont, dans la nomenclature, leur rang scientifique. On suit l’évolution logique du symptôme. Le pronostic peut être déterminé a priori et le mode comme les chances du traitement mesuré. »
. Ainsi, en dépit de sa puissante dialectique, Delasiauve avait été obligé de reconnaître que sa conception de la stupidité était trop absolue et que dans un grand nombre de cas le psychisme, tout entravé
4 Es “et diminué qu’il pût être, n’était pas cependant supprimé.
Aujourd’hui, le même dualisme d’opinion subsiste, mais la majorité est en faveur de la dernière. Si Kahlbaum ne voyait dans les phénomènes catatoniques que de simples spasmes musculaires, Kraepelin a fait ressortir leur origine psychique.
Tandis que Tschiseh nie d’une façon formelle toute hallucination ou tout délire dans la catatonie, Ziehen, Meyer, Mecus, Claus (1) considèrent la stupeur comme secondaire et provoquée par des représenta- tions délirantes, des hallucinations.
Kaiser a mis en évidence ce fait que les états stuporeux peuvent cacher un état d’obsession. Plusieurs de nos observations tendent à confirmer cette manière de voir et à prouver en plus que le négativisme chez certains catatoniques n’est autre chose qu’un acte de défense. Evidemment la conscience n'intervient pas toujours d’une façon formelle dans ces manifestations, mais cette particularité ne saurait leur enlever leur caractère psychique qui subsiste même si l’on voulait soutenir qu’il ne s’agit que des réactions instinctives.
A propos des paralysies, des spasmes et des contractures hystériques, M. P. Janet exprime Pavis qu’en ce qui concerne les conditions physiologiques du phénomène, on ne peut qu’admettre l’engourdis-
1. Claus, Catatonie et Stupeur. Rapport au congrès des aliénistes et neurologistes de langue française, Bruxelles,
QU
sement, l'épuisement des centres cérébraux qui président à la sensibilité et au mouvement des muscles. Cet engourdissement serait toujours d’une nature assez particulière ; il ne supprime pas complètement la sensibilité tactile et musculaire. On est enfin obligé de supposer encore que cet engourdissement particulier de certains centres est en relation avec l'émotion persistante. Mais il n’attache qu’une valeur très secondaire à ces hypothèses qui ne deviendront intéressantes que lorsque l’histologie sera en mesure d'établir la nature des modifications survenues dans l'écorce cérébrale (1).
Ces réflexions nous paraissent s’appliquer à la catatonie, non moins qu’à l’hystérie elle-même. Ce que nous voulons en retenir c’est que l’engourdissement de la couche corticale dans ces deux états n’est que partielle, et qu’elle n’est pas sans jouer un rôle dans les phénomènes musculaires qui font l’objet de notre étude. HA
Si nous considérons maintenant la nature du trouble mental qui, s’il paraît quelquefois indifférent au point de vue émotionnel, rappelle fréquemment au contraire celui des passions les plus déprimantes, douleur morale, stupéfaction, terreur, nous comprendrons facilement les raisons de la forme si spéciale de {a contracture observée dans cet état.
Il y a d’abord l’immobilité prolongée, qu’elle soit le fait de la stupidité pure et simple ou d’une stéréo-