HISTOIRE DES OPINIONS QUI ONT ÉTÉ ÉMISES SUR L’ORIGINE DE LA RHUBARRE
L’histoire de la rhubarbe remonte aux temps les plus reculés. Les noms px et pvicv qui servaient primitivement à désigner cette racine et qui nous ont été transmis par les Grecs et les Romains, ne sont pas d’origine grecque; ils proviennent de la patrie même de la rhubarbe.
Dioscoride (I) place le dans les contrées qui avoisinent le Bosphore, selon cet auteur, le p<t est une racine noire extérieurement comme la grande centaurée, mais plus petite et plus rouge, inodore, à structure lâche et spongieuse, et quelquefois polie à l’extérieur. Cette racine est très estimée à cause de ses propriétés astringentes.
Sous le nom de rhacoma^ Pline donne une semblable description de cette drogue qu’il fait venir des contrées voisines du Pont. Galien lui attribue la même origine et desvjropriétés astringentes.
D’après le Scboliaste Antoiiius Sarracenus, le rha tire son nom de
(1) Opéra, lib. III., cap. 2.
celui d’un fleuve, le Volga, appelé rha, qui coule dans les environs du Tanaïs et sur les bords duquel il était abondamment répandu.
L’origine et la vertu astringente attribuées au p^par les anciens nous prouvent bien que cette racine n’est autre que le rhapontic.
Cornélius Celsus qui vivait au siècle d’Auguste, désignait encore cette racine sous le nom de radix pontica.
Au V* siècle, Actius l’appelle ptov Tiovrr/.cv.
Au vue siècle, Isidore de Séville, dans ses Origines^ fait pour la première fois mention du rhabarbarum.
D’après M. Hallier (1) la vraie rhubarbe ne fut connue que dans le xp siècle. Cette opinion doit être réfutée, car Mésué qui vivait en 858, distinguait trois espèces de pecv et attribuait à l’une d’entre elles une origine indienne et des vertus purgatives. Tous les auteurs précédents paraissent n’avoir connu d’autre peov que celui qui croît sur les bords du Pont-Euxin et qui est astringent. Nous devons donc admettre que le ptov auquel Mésué assigne des propriétés purgatives et une origine indienne, n’est autre que notre vraie rhubarbe et nous devons faire remonter au ix® siècle l’usage de la rhubarbe purgative.
Marco Polo fut le premier Européen qui parla en termes clairs du pays qui produit la rhubarbe. Après un voyage de vingt-cinq ans dans la Mongolie, le Thibet, les Indes et le sud de la Chine, il rapporta des nouvelles sur l’origine de la vraie rhubarbe. Cette plante, selon lui, croît sur les montagnes de langui à l’ouest de la Chine et dans les environs de la ville de Singui.
Les derniers philosophes grecs et surtout Actuarius et Nicolas Myrepsus, regardaient comme bien différents le rha de Dioscoride ou rha ponticum des anciens et le rha barbarum. La première espèce est quelques fois désignée dans Actuarius sous le nom de Trovrncviv et, selon cet auteur, elle diffère notablement par ses propriétés astringentes de la seconde qui est purgative.
Anguillara réfute l’opinion de ceux qui prétendent que le rha ponticum et le rha barbarum proviennent de deux espèces différentes.
(1) Archiv der Pharmacie, Bd cxvii, p. 67.
Selon lui, ces deux, racines sont produites par la même plante et la seconde ne diffère de la première qu’en ce qu’elle provient d’une plante plus âgée.
Ritler (I) identifie aussi le rha barbarum et le rha ponticum. Celte double dénomination a selon lui son origine dans les deux chemins que le commerce suivait pour apporter en Occident les produits chinois, l’un passant par l’Indoustan et la mer Rouge pour aboutir à Alexandrie, et l’autre traversant les steppes désertes de la Haute-Asie, pour arriver dans la mer Noire. Quand il traversait le pays des Barbares qui occupaient alors les bords de la mer Rouge, le rha s’appelait barbarum et dans son trajet à travers les contrées suivies par les caravanes qui gagnaient la mer Nuire (le Pont) il s’appelait rha ponticum.
Neuraan n’admet pas cette opinion.
D’après le père du Halde (îJ) la rhubarbe (ïoï-^oaujy) croît en plusieurs endroits de la Chine; la meilleure est celle de Set-Cheen; celle qui vient dans la province de Chensi et dans le royaume du Thibet lui est fort inférieure. H en croît aussi ailleurs une espèce dont on ne fait aucun usage; les racines les plus pesantes et celles qui portent le plus de marbrures à l'intérieur sont les plus estimées. Le père du Halde donne ensuite de la plante qui fournit la rhubarbe une description trop vague et trop incomplète pour que nous puissions nous faire une idée nette de la nature de cette espèce.
A partir de cette époque, de nombreux essais furent entrepris, surtout en Russie, pour acquérir sur ce sujet des données plus certaines.
En 1750, Kauw Bœrbawe chercha à se procurer, par l’intermédiaire du Sénat russe, des graines de la véritable rhubarbe. Les semences qu’il reçut d’un marchand buchare furent plantées à Saint- Pétersbourg et produisirent du rheum undulatum et du rheum paîmatum. A cette époque, la première de ces deux espèces était déjà bien connue. Persuadé qu’elle fournissait la vraie rhubarbe, il la désigna sous le nom de rheum rhabarbarum.
(1) Erdkunde von Asien, I, p. 179. 186, 575, 1033. — Berlin, 1832.
(2) Descript. hist. et géogr. de la Chine, t. ni, p. 492.
Dans son édition du Species plantarum publiée en 1753, Linné décrivait trois espèces de rheum :
I* Rheum foliis glabris^ subsulcatis, petiolatîs — thraciâ — scythiâ — rhaponïicum;
2° Rheum foliis subvillosis^ petiolis œqualibus. Chinâ admurum et in sibiriâ — rhabarbarum ;
3o Rheum foliis granulatis petiolis œqualibus — ribes arabibus dictum — habitat in persiâ, libano, carmelo. — (Ribes).
On essaya alors d’introduire le rh. rhabarbarum dans tous les jardins botaniques. Le gouvernement russe le fit cultiver en grand dans la Sibérie, mais ses efforts ne furent pas couronnés de succès; ou ne p^ut jamais avec cette plante obtenir de la bonne rhubarbe comparable à la rhubarbe chinoise.
Dans ses Amænitates academica (1 762), Linné reconnut cinq espèces de rhubarbes. Il décrivît, comme en l753, le V/i. rhaponticum el le rh. ribes ; il assigna au rh. rhabarbarum le nom nouveau de rh. undu^latum, avec les caractères suivants :
Rh. foliis subvillosis, undulatis, petiolis œqualibus., et, à ces trois premières espèces, il ajouta : le rheum foliis palmatis acuminatis (Rh. palmatum). et le rheum foliis sublobatis, obtusis glaberrimis argute denliculatis glabris. (Hh. compaclum).
C’est à partir de l’année 1762 que le rh. palmatum fut alors considéré généralement comme la plante mère de la vraie rhubarbe. Cetteopinion admise et soutenue très-énergiquement par Linné, puis en Angleterre par David de Gorter, Mounsey et Hope ; en France par Buquet et Rozier (1 ) perdit un peu de son crédit, quand Pallas et Georgi entreprirent, sous les auspices de Catherine II, de nouvelles recherches pour éclairer cette origine. D’après les renseignements quidaur furent fournis p;ir les marchands buchares, ces illustres voyageurs furent portés à admettre que la rhubarbe provenail indistinctement du rh. undulalum et du rh. compactum. Dans son excursion à travers la
(1) Observ. sur la Phys., II, p. 214.
Chine, Pallas put se procurer des feuilles du rh. palmatum qu’il présenta aux bourbaski, comme étant celles de la véritable rhubarbe; mais ceux-ci lui répondirent que ces feuilles leur étaient inconnues et que celles de la vraie rhubarbe étaient rondes et marquées sur le bord d’un grand nombre d’incisions, caractères qui appartiennent au rh. compactum. 11 acquit ainsi, pour un moment, la conviction que le rh. palmatum ne fournissait pas la vraie rhubarbe, mais il ne conserva pas longtemps cette opinion. A cette époque, le gouvernement russe acheta à grands frais des semences de cette plante à un bourbaski qui avait été employé dans le commerce de la rhubarbe. La plante que Ton obtint avec ces graines était encore le rh. palmatum. Un cosaque dépeignit à Georgi le rh.undulatum pour la véritable espèce. On admit alors en Russie, avec Pallas, que ces trois espèces de rheum pouvaient fournir une partie des rhubarbes connues sous le nom de rhubarbes de Chine.
En 1812, le docteur Rehman (1) essaya en vain d’acquérir des données positives sur l’origine de la rhubarbe, mais il ne put qu’obtenir des renseignements sur le trafic et la préparation de cette drogue en Chine. Le pharmacien Sievers, envoyé par Catherine II dans le Thibet, ne fut pas plus heureux que Rehman.
Ainsi, jusqu’à cette époque, on s’en tenait à de pures conjectures sur l’origine de la rhubarbe. Comme la plante qui la fournit croît au milieu des montagnes seulement accessibles aux marchands buchares, il était à peu près impossible aux Européens d’avoir sur sa nature des données tout à fait certaines. M. Guibourt essaya de dissiper l’obscurité qui couvrait cette origine en examinant la structure des racines fournies par les differents rheums cultivés dans le Jardin des plantes de Paris. Il pût ainsi se procurer des racines des rh. palmatum., undulatum., compactum et rhaponticum. Bien persuadé que des différences dans la nature du sol et le climat, peuvent entraîner des modifications profondes dans la nature des racines, il admit que ces altérations devaient être les mêmes dans toutes les plantes eultivées sous le même climat,
(1) Bull, de Pharm,, V, p. 145.
et que, par conséquent, celle qui se rapprocherait le plus de la rhubarbe chinoise, dans ces conditions, devrait être considérée comme la véritable espèce. Or, de toutes les racines, celle du rh. palmatum seule offrait exactement l’odeur et 1a saveur de la rhubarbe de Chine, mais ne croquait pas sous la dent, a Le premier caractère surtout était si marqué et tranchait tellement avec le même caractère dans les autres espèces, dit Guibourt, qu’il ne m’est plus resté de doute, et que j’ai regardé le rh. palmatum comme la source de la vraie rhubarbe. »
Les recherches des Anglais dans l’Inde orientale parurent jeter quelque jour sur l’origine de la rhubarbe. Le docteur Wallich, surintendant du Jardin botanique, à Calcutta, en parcourant les montagnes de l’Himalaya, rencontra à Emodus, dans les montagnes de. Gossain- Tham une espèce de rheum qu’il nomma rh. emodi (I). Les graines de cette plante furent retrouvées aux environs de Kamain et envoyées à Londres en 1828, par M. Wallich, comme graines de la véritable rhubarbe du commerce. Ces graines semées à Boyton-House donnèrent plusieurs plantes qui ressemblaient complètement au rh. australe de Colebroke D’après Wallich, c’est la racine de cette plante qui est envoyée de la Chine à Ormuz, à Alep et à Alexandrie, et que les vaisseaux anglais liraient alors de Canton et d’Orrauz.
Celle opinion de Wallich fut admise presque aussitôt en Angleterre. Les rédacteurs du Journal de Pharmacie et de Chimie attribuèrent de même au rh. emodi l’origine de la vraie rhubarbe chinoise.
Gobel considère également le rh. emodi comme la plante mère de la rhubarbe de Chine, Pereira ne trouve aucune analogie entre les racines de celte plante et celles de la vraie rhubarbe. Dierbach fait voir que la racine recueillie sur l’Himalaya diflere complètement de celle qu’on vend en Europe sous le nom de rhubarbe chinoise.
Lindley rapportait la rhubarbe officinale au rh, crassinervium de Fischer.
En 1830, le D*" Royle (2) fit paraître quelques renseignements pleins
(1) Botanical Magazine, n® 3508.
(2) Illustr. oflhe Bot. of the Hymalayan Mountains, b. I, p. 316.
d'inférêt sur la distribution géographique des différents rheuras, et il appela l’attention des botanistes spécialement sur les rh. îvebbianum, spiciforme et moorcroftianum qui, dans les montagnes de THimalaya, fournissent des racines officinales.
Royle pense que les rhubarbes désignées dans le commerce sous les noms de rhubarbe russe et de rhubarbe de Chine ne sont que les produits de la même plante cultivée dans des régions différentes. La rhubarbe russe qui est apportée par los Buchares à Kiachta, depuis le traité de 1T72, est recueillie dans la province de Schensi, aujourd’hui appelée Gansun ou Gansul ; la rhubarbe de Canton ou de Chine croît dans les montages neigeuses de Set-Cheen,
En 1842, Calau placé à Kiachta pour examiner les rhubarbes apportées par les Buchares, chercha par tous les moyens possibles à se procurer une racine fraîche ou des semences de véritable rhubarbe ; mais il ne fut pas plus heureux que ses devanciers. Toutefois, ce pharmacien zélé sut profiter de sa position pour s’informer auprès des Buchares de la provenance de la rhubarbe et des soins qu’on apporte dans sa récolte et sa dessiccation.
D’après Calau (1), la rhubarbe apportée en Sibérie par les marchands buchares, croît à l’état sauvage dans la Tartarie chinoise, spécialement dans la province de Gansu, sur les montagnes, dans les landes et les prairies. Elle' est généralement récoltée en été sur les plantes âgées de six ans. Les montagnes de la Tartarie sont généralement sèches et stériles, la rhubarbe n’y fleurit pas et donne des racines bien différentes de celles qu’on récolte dans la plaine; quoique leur structure intime soit la même, elles sont plus petites que celles-ci et offrent des lacunes qui proviennent probablement du peu de sève que la plante reçoit et de la rudesse du climat. Selon le même auteur, les Chinois se servent encore d’une autre racine que celle du commerce, c’est celle qui croît à l’état sauvage dans la province de Setchuan et qui se présente en morceaux arrondis, ovoïdes, de couleur pâle et d’odeur forte. Les Chinois attribuent, d’ailleurs, à la rhubarbe
(1) London Pharmac. Journal and Transact., 1842-1843, p. 658.
— iA —
bu€hare(1) une aclion drastique nuisible dans la plupart des cas; aussi^ ne l’emploient-ils qu’à petite dose et lui préfèrent-ils celle de Setchuan. t^ialau pense que ces deux sortes ne sont pas fournies par là même espèce de rheum.
Dans ces dernières années, quelques savants entreprirent de nouvelles recherches dans le but de découvrir la plante qui fournit la vraie rhubarbe.
M. Fai re put se procurer, par l’intermédiaire du père Griffith John, résidant à Hankow, quelques extraits du punt-sau ou herbier chinois, qui peuvent jeter quelque jour sur l’hisloire et l’origine de la rhubarbe. Ges documents si intéressants ont été publiés dans le Pharmaceiitical journal London (2/. Après avoir successivement examiné et discuté les opinions émises dans le punt-sau sur l’origine de la rhubarbe, par Wupu, Tan-Kung-King, Kung et Susung, illustres savants chinois, M. Faire croit pouvoir tirer quelques conclusions qui ont un certain intérêt au point de vue que nous cherchons à élucider.
D’après M. Farre, la plante qui fournit la rhubarbe croît dans beaucoup de parties de l’empire chinois, mais surtout dans les provinces de Schansi et Shensi, qui sont situées l’une à l’est, l’autre à l’ouest du fleuve Jaune. Lungsi, dans la province de Shensi, est une des localités où on la rencontre en plus grande quantité; elle croît aussi à Chilli et dans d’autres stations situées plus au nord, à Kansuh, sur les frontières de la Mongolie, au nord du lac Kokonor, dans les montagnes de Nanchau et partout sur les montagnes élevées de la province de Sz-Chuen ou Si-Chwan, située à l’est du Thibet. Dans ces dernières années, une partie de la rhubarbe produite dans ces contrées n’arrivait
(1) Le nom de 'Rhubarbe BuchcTr'e pourrait faire supposer que cette rhubarbe sé troavfe en 'Bucharie ; cétte dénomination tient seulement à ce que les familles büchares ont été pendant plus d’un siècle les fournisseurs de la cour de Russie. Le nom de Rhubarbe Chino-Russe serait bien préférable. Il y a eu dans le commerce une autre variété de rhubarbe, connue sous le nom de Rhubarbe de Buchariè, et qui n’a pas été sô'umîse SU cimtrôle des Commissaires russes ; aussi est-elle de qualité inférieure à la rhubarbe de Kiachta. J’en donnerai plus loin la description.
(2) London Pharmac. Journal and Transact., 1866, p. 375.
qup p?iT la voie de Moscoq. La plus grande quantité de la rhubarbe ichiuoise nous est expédiée aujourd’hui le long des fleuves Jaune pt Yanghi aux ports de Sang-Haï et Kankow.
Les descriptions de la plante mère de la rhubarbe données par Wu,pu, Tan-Kung-King et Susung, ne sont pas suffisamment précises pour dire si la racine qu’on recueille pour les usages de la médecine provient d’une ou de plusieurs espèces de rheiim. Quelques différences réelles dans ces descriptions pourrait'Qt autoriser cette dernière supposition. D’après Susung, la racine de rhubarbe ressemble à celle du potato de Chine ou igname hlanc (dioscorea batatas); elle a de 1 à 2 pieds .de long, est très grosse, recouverte d’une écorce noire, elle est molle et humide et contient un aubier jaune ; la plante déploie ses feuilles dans le premier ou le deuxième mois. Les feuilles de la plante de 5z-Chuen, qui ne sont pas encore déployées dans le deuxième mois, sont d’une couleur jaunâtre foncée ; celtes de la plante de Shensi sont vertes dans le premier mois et, bien développées, sont aussi larges qu’un éventail et ressemblent aux feuilles du ricinus communis. Kung rapporte que les feuilles de la plante qui fournit la rhubarbe sont rugueuses, longues et épaisses.
Comme nous pouvons le voir, ces descriptions sont incomplètes ^ cependant, elles sembleraient confirmer l’opinion émise le plus généralement aujourd’hui : que la rhubarbe de Chine est fournie, sinon en totalité, du moins en partie par \e rheum palmatum.Je me serais moimême rallié à cette opinion, si l’introduction toute récente, en France, d’une nouvelle espèce de rheum à feuilles palmées n’avait jeté un nouveau doute dans mon esprit.
Ces documents chinois nous permettent, en outre, de croire que la rhubarbe n’est probablement pas fournie par une seule espèce de rheum ; car Kung fait encore mention, sous le nom de yang-ti, d’une ^plante qui ^paraît n’êlre qu’une espèce de rheum très voisine du rheum palmatum- Plusieurs autres chinois s’accordent à dire que cette plante est prise souvent pour celle qui produit la rhubarbe, a cause de sa grande ressemblance avec elle ; mais Jâ-si-Scheu, illustre naturaliste chinois, affirme que c’est une espèce distincte ; c’est la racine de cette
plante qui est vendue sur les marchés chinois et appelée rhubarbe Yangt; elle est un peu plus petite et moins bonne que la rhubarbe ordinaire et, si les marchands de première classe ne la désignent pas sous le nom de rhubarbe, c’est que les chinois, très scrupuleux pour tout ce qui concerne l’art de guérir, n’accordent ce nom qu’à la racine de première qualité.
D’après M. Schrœders (1), la rhubarbe russe ou rhubarbe de la couronne est cultivée dans la province de Sz-Chuen ou Schitschu, à 1,200 versles de Kiachta, entre Tangut et la ville de Doba. D’après des communications plus récentes, la véritable rhubarbe sabot de cheval ne se trouverait que dans la province de Schansi, sur la frontière du Thibet, et toutes les autres contrées ne fourniraient qu’une espèce inférieure.
M. Féro, placé par le gouvernement russe pour surveiller le commerce de la rhubarbe à Kiachta entreprit de vains efforts pour élucider la question de l’origine de la rhubarbe. Les recherches qu'il fit à ce sujet lui permettent d’affirmer que la rhubarbe de Chine n’est pas produite par \es rheum undulatum, palmatum compactum et webbianum ni par aucun des rheum qui nous sont connus.
Ainsi bien des siècles se sont écoulés depuis que l’on fait usage de la rhubarbe. Bien des recherches ont été entreprises dans tous les pays dans le but de connaître la nature de la véritable espèce et nous en sommes réduits à de pures conjectures sur ce sujet. Deux espèees de rheum sont cependant regardées plus généralement comme les plantes mères de la rhubarbe. Ce sont le rh. australe ou rh. émodiet \erh.paU matum et encore y a-t-il peu de naturalistes qui attribuent en ce moment la rhubarbe à la première de ces deux espèces. Les principaux pharmacologistes qui adoptent cette opinion sontJIM. Berg et Schmidt en Prusse, M. Wiggers à Gœttingue, MM. Hookers et Wallich en Angleterre. La seconde opinion qui attribue la rhubarbe au rh. palmatum a beaucoup plus de partisans; c’est ainsi que nous la voyons adoptée par la pharmacopée française de 1867, les pharmacopées d'Edimbourg,
(1) Ganstatts Jahresbericbt fur die Pharm. pro 1864, p. 62.
des États-Unis (1864), d’Autriche, de Norvège (1854), de Bavière (1856) et de Belgique. Il n’est guère de pays où l’on n’ait essayé la culture de ces deux espèces. La France, l’Angleterre, l’Autriche et la Russie ont rivalisé de zèle pour trouver la solution de cette question si intéressante. Depuis quelques années la matière médicale a pris un nouvel essor. En pénétrant plus profondément dans la structure des organes, en étudiant leur disposition anatomique, elle a ajouté à ses moyens de détermination une base beaucoup plus solide et plus sûre que celle qui reposait sur l’examen des caractères extérieurs C’est ainsi que M. Planchon, appliquant ces nouveaux moyens d’étude en France, reconnut que M. Guibourt, en attachant trop d’importance à des caractères extérieurs avait attribué une fausse origine à la rhubarbe de Chinej car les échantillons de rh. palmatum qm avaient servi à celui-ci pour établir cette origine et qui sont conservés dans le liusée de l’École de pharmacie n’ont offert à M. Planchon aucun des caractères anatomiques distinctifs de la rhubarbe de Chine.
De mon côté j’ai examiné les échantillons de rh. australe qui furent obtenus par M. Batka, de Prague, avec les semences envoyées par le docteur Wallich en 1829. D’après M. Guibourt ces échantillons offrent tous les caractères d’une bonne rhubarbe et une odeur qui lient un peu de celle du rhaponlic ; mais j’ai pu me convaincre que ces racines n’offraient pas seulement l’odeur, mais tous les caractères anatomiques de la rhubarbe française et n’avaient par conséquent aucun trait de ressemblance avec la rhubarbe de Chine.
Dans ces dernières années, Monseigneur Chauveau (1), vicaire apostolique au Thibet, put se procurer quelques pieds de véritable rhubarbe, qu’il se disposait à envoyer au jardin de la Société d’acclimatation de Paris. Malheureusement l’anarchie éclata dans le pays occupé par M. Chauveau, qui vit ses plants de rhubarbe complètement détruits par les chinois.
M. Dabry sut braver tous les périls auxquels on s’exposait en pénétrant dans les montagnes qui produisent la rhubarbe. En 1867, il en-
(l) Bull, de la Soc. zoo), d’acclim., 1863, p. 230.
■voya à la Société d’accliraatation de Paris une caisse renfermant plusieurs racines de^la meilleure rhubarbe chinoise. Ces rapines arrivèrent à Paris dans un fort mauvais état. Néanmoins M. Léon Soubeiran put en recueillir quelques pieds qui n'étaient pas trop endommagés et qu’il fit planter dans le Jardin botanique de la Faculté de médecine. Les plantes obtenues avec ces racines sont très développées, et ont déjà donné des fleurs et des fruits. La forme de leurs feuilles paraît s’accorder avec la description des feuilles de rhubarbe donnée par Susung; car elles sont palmées et ressemblent bien plus à la feuille du ricinus communis que la feuille du rh. palmatum. Elles portent cinq nervures assez grosses, sont glabres en-dessus, velues au-dessous. Les poils sont bien plus apparents dans ces feuilles que dans celles des autres rheum décrits jusqu’alors et sont très visibles sur le bord des feuilles. Le pétiole est velu aussi, presque cylindrique, très peu aplati et très légèrement cannelé. Sa couleur est d’un vert moins foncé que celle des autres rheum : les feuilles offrent la même couleur verte sur la face supérieure et sont marquées de taches roses sur la face inférieure. Cette nouvelle espèce de rheum n’a pas encore été déterminée.
Je n’ai pu obtenir un fragment de la racine de cette plante malgré mon vif désir de l’examiner dans la prévision où je suis qu’elle est probablement la vraie rhubarbe.
Dans une lettre que j’ai reçue dans le courant du mois de juillet dernier, Monseigneur Chauveau m’annonce qu'il va m’envoyer des graines de la véritable rhubarbe de Chine. J’espère ainsi en comparant la plante que nous possédons à Paris avec celle que j’obtiendrai de ces semences, trancher cette question si importante au point de vue de la matière médicale.