CHAPITRE II
HISTOIRE DU COMMERCE ET DE LA CULTURE DE LA RHUBARBE DANS LES DIFFÉRENTS PAYS DU GLO^E.
Histoire de la Culture et du Commerce de la Rhubarbe eu Chine.
Le docteur Rehman (1) attaché à l’ambassade russe destinée pour Pékin, nous a laissé sur la culture, la préparation et le commerce de la rhubarbe en Chine des renseignements très-intéressants consignés dans le Bulletin de la Société des naturalistes de Moscou. Durant son séjour à Kiachta, M. Rehman eut la bonne fortune de faire connaissance avec le’négociant chinois dont la famille passa en 1T72 avec le gouvernement russe un contrat qui subsistait encore en 1812 pour la fourniture annuelle d’une certaine quantité de rhubarbe. Ce négociant d’origine buchare faisait depuis vingt ans le voyage de Kiachta avec les caravanes qui apportaient cette drogue ;'M. Rehman qui fut son médecin, dût à celte circonstance la facilité d’obtenir des documents importants sur la question qui nous occupe.
D’après M. Rehman, une seule famille chinoise possédait en 1812 le droit de faire le commerce de la rhubarbe avec la Russie. Ce monopole fut maintenu par le gouverment chinois moyennant un tribut que le chef de la famille était obligé de payer et il fut défendu à tout autre habitant de la Chine de faire le commerce de la rhubarbe.
Le négociant chinois et ses commis affirmèrent à M. Rehman qu’ils répandaient la vraie rhubarbe du Thibet dans toute la Chine et qu’ils en vendaient même aux Anglais qui venaient la chercher à Canton. La Société expédiait toujours la même espèce de rhubarbe, mais elle n’était pas toujours très scrupuleuse pour le choix et la pureté des morceaux, (’omme on était beaucoup plus sévère à Kiachta qu’ailleurs
(1) Bull, de Phartn., V, p. 145.
et qu’on rejetait tous les morceaux qui n’étaient pas parfaitement sains h l’intérieur et a l’extérieur les buchares n’y apportaient que les racines de première qualité et c’est ce qui a valu à la rhubarbe russe une réputation bien méritée. La rhubarbe de Canton ne serait donc pas, d’après M. Rehman, une espèce différente de la rhubarbe de Kiachta, elle n’en serait qu’une qualité inférieure et moins choisie.
S’il faut en croire leur récit, les buchares achetaient la rhubarbe dans les villes Tangutiennes de Kiansin et Schansin. Cette dernière ville n’est très probablement que la ville de Shansi, regardée comme la patrie de la meilleure rhubarbe. Ils apportent ensuite la racine à Sinin où on la nettoie pour la mettre en état d’être livrée au commerce. Aucun autre endroit de la Mongolie, de la Chine et du Thibet n’exerce le commerce en gros delà rhubarbe.
Il me serait impossible de dire pendant combien de temps encore le commerce de la rhubarbe fut la propriété exclusive d’une même famille chinoise. Les documents consignés dans le paragraphe suivant : Culture et commerce de la rhubarbe en Russie, nous prouvent seulement que jusqu’en î.859 le gouvernement russe renouvela tous les dix ans avec le gouvernement chinois un contrat par lequel celui-ci s’engageait à fournir chaque année à Kiachta une quantité de rhubarbe indiquée à l’avance et payable en fourrures et pelleteries. Il est inutile de dire que ces contrats ne furent pas toujours rigoureusement exécutés, car plus on était sévère à Kiachta, moins on recevait de marchandise.
D’après Gobel les lois qui régissaient le commerce de la rhubarbe en Chine paraissent avoir reçu quelques modifications. A'^ers l’an 1840, dans les districts où poussait la rhubarbe, on faisait un appel public aux fournisseurs pour s’entendre au sujet du prix de vente. Ces fournisseurs transportaient la rhubarbe à Kiachta et après la livraison, on leur donnait un reçu indiquant la quantité livrée, avec lequel ils pouvaient toucher le payement stipulé. Le gouvernement russe payait de son côté le gouvernement chinois avec une certaine quantité de fourrures d’une qualité déterminée qui étaient livrées a des fonctionnaires chinois. D’après Gobel on ne brûlait que les déjets et les marchands buchares avaient le droit de rapporter en Chine les marchandises refusées.
Pour emballer la rhubarbe, les chinois arrangent les plus grands morceaux le long des parois dans de grandes caisses en bois doublées de fer blanc à l’intérieur : les petits morceaux servent à remplir les caisses qui contiennent environ 200 pieds de racine. Ces caisses sont enduites de poix au dehors et recouvertes de peaux.
Le Père du Halde (1) a très bien décrit le mode de préparation de la rhubarbe. Les chinois après avoir arraché la racine, la nettoient et la coupent par morceaux d’un ou deux pouces et la font sécher sur de grandes tables en pierre sous lesquelles ils allument du feu. Comme celte opération ne suffit pas pour chasser toute l’humidité des racines, ils font un trou à chaque morceau, puis ils enfilent les tronçons en forme de chapelet pour les suspendre à la plus forte ardeur du soleil jusqu’à ce qu’ils soient en état d’être conservés sans danger de se corrompre.
M. Debeaux, pharmacien major de l’expédition française en Chine (2) décrit dans les mêmes termes la préparation de la rhubarbe.
D’après les renseignements fournis à M. Rehman par les marchands buchares, la plante qui fournit la rhubarbe croît au pied des montagnes dans les environs de Shensij elle se plaît surtout dans les terrains sablonneux et légers. La meilleure racine est celle qui pousse à l’ombre : cependant on en trouve aussi du côté méridional des montagnes dont les sommets sont couverts de neiges. Les racines sont récoltées deux fois par an, au printemps et en automne. Les buchares assurent que la rhubarbe n’est jancais cultivée et qu’elle croît spontanément. La racine arrachée de terre est nettoyée à l’instant même et dépouillée de son écorce ; on l’enfile et on la sèche sous des couvertures de façon à la préserver des rayons solaires sans la mettre à l’abri de l’air.
Quand la rhubarbe a été séchée sur les lieux mêmes où elle croît, les buchares Siningiens la transportent dans leur ville où on la nettoie de nouveau, on l’expose à l’air et on la divise en plus petits morceaux
(1) Descrip. geogr. et hist. de l’emp. chinois, t. III, p. 492.
(2) Essai sur la mat. m^'d. des Chinois. Paris, 1866.
dont chacun est percé par le milieu. La rhubarbe ainsi préparée a Sinin est emballée et expédiée à Kiachta. G’ésl, cette rhubarbe qui était autrefois désignée sous le nom de rhubarbe de Moscovie ou thubarbë russe. — Mais depuis quelques années les marchands buchares n’apportent plus de rhubarbe a Kiachta. Maintenant les chinois expédient la rhubarbe dans les principaux ports du Céleste empire où elle est achetée par des courtiers appartenant à toutes les nations. La compagnie des Indes orientales paraît avoir conquis dans le commerce de la rhubarbe toute l’importance que le gouvernement russe conserva si longtemps. Cependant plusieurs nations reçoivent directement cette racine des ports de Shang-Haï, Canton et Hankow.
D’après Jobst, la quantité de rhubarbe exportée chaque année de la Chine s’élève à 6,000 caisses contenant chacune environ 130 livres de racines.
Mgr Chauveau , vicaire apostolique du Thibet, auquel j'avais demandé quelques renseignements sur la rhubarbe de Chine, au mois de novembre 1869, m’a envoyé, à la date du 12 mars 1810, quelques documents assez intéressants sur la culture et le commerce de la rhubarbe en Chine. Je ne crois pouvoir mieux faire que de citer les passages les plus importants de la lettre de Mgr Chauveau.
« Il fût un temps où la rhubarbe formait une branche considérable « du commerce au Thibet. Les lamas, qui s’en aperçurent et qui sont « les maîtres souverains du pays, prétendirent et prétendent encore « qu’il y a dans cette plante quelque chose du divum quid d’Hippo- « craie; ils en conclurent que les montagnes qui fournissaient la rhu- « barbe sont des terrains aimés des dieux, et, en conséquence, que « cette médecine appartient aux lamaseries. La récolte est donc sou- < mise à des cérémonies tout à fait particulières et terminée par des « imprécations terribles contre tous ceux qui, jusqu’à la recollé pro- * chaine, oseraient s’introduire sur la terre sacrée.
« Dans les'derniers mois de l’année, alors que les racines ont pris H lout leur développement et que la sève n’y circule plus, on fouille « la terre avec une bêche, et on extrait celles des racines qui présen- « tentla meilleure apparence. Quelquefois on les prends toutes; mais
4 le plus souvent on en laisse une ou deux pour conserver la plante, € qui meujçt rarement de la douloureuse opération qu’on lui a fait subir. « On coupe ensuite les racines extraites aux différentes nodosités ft qu'elles présentent, on secoue la terre, (mais il ne faut pas laver à « l’eau) ; on fait sécher au soleil, pendant plusieurs mois, on bat très < proprement la poussière, puis on livre la racine au commerce.
« J’ai dit plus haut que la rhubarbe avait autrefois formé une bran- € che très importante de commerce dans ces pays; mais aujourd’hui, « comparativement du moins, ce commerce a bien diminué. On a telle- « ment torturé cette pauvre plante que l’espèce va décroissant en quan- « tité et en qualité. D’ailleurs, le médecin chinois recourt beaucoup « plus rarement à l’emploi de la rhubarbe dans sa thérapeutique. Le « lama, perdant beaucoup de son ancien prestige, ne peut plus, comme « autrefois, protéger ses forêts contre les pillages des Thibetains, et le « Chinois, qui s’insinue partout et qui ne croit ni à Dieu ni à diable, Œ ne se fait aucun scrupule de dévaliser la terre des dieux quand l’oc- « casion s’en présente. Toutes ces causes réunies font que la rhubarbe, « que personne ne cultive du reste, tend à devenir plus rare et à dis- « paraître avec le temps si la science ou l’industrie européenne n’y met t pas la main.
« Je n’ai jamais ouï dire que le Chinois ne peut acheter un pied de « rhubarbe fraîche. Quelle loi le lui interdirait ? Mais il serait assez « vrai de dire qu’un Thibetain ne peut pas vendre un pied de rhubarbe « fraîche, parce qu’alors on pourrait suspecter un larcin de sa part « dans les forêts de la lamaserie. Quant à ce que l’on prétend dans « différents pays, que le commerce de la rhubarbe est le privilège « exclusif d’une famille, je suis tout à fait étonné de l’assertion, qui est « entièrement nouvelle pour moi. Que dans les temps anciens il y ait « eu une famille favorisée sous ce rapport, soit parce qu’elle était plus « riche, parce qu’elle aurait offert une somme d’argent assez considé- « rable à quelque mandarin puissant, la chose ne paraît pas impossible € ni sortir même des bornes de la probabilité, vu les us et coutumes « de ce pays. Mais que ce commerce forme aujourd’hui un privilège « ou quelque monopole que ce soit, vous pouvez le nier hardiment, et
« vous ne tromperez la confiance de personne. Pendant les vingt « années que j’ai passées au Yüman, province chinoise, où les mar- « chandises thibétaines abondent, j’ai toujours vu la rhubarbe étalée (c publiquement, achetée, vendue, échangée sans la moindre prohibi- « tion, autant et plus peut-être pour les maladies des chevaux que « pour celles des hommes. Les marchands de Canton en emportaient € annuellement des masses énormes. Depuis que je suis au Thibet, je a vois exactement la même chose. La rhubarbe forme un article de « commerce tout aussi libre que les pelleteries et les laines. Un pau- € vre jardinier, demeurant en face de notre maison, en acheta l’an derc nier (1869) plus de 1,500 livres a 18 sapèques la livre, c’est-à-dire « un peu moins de 6 cent, 1/2 en monnaie française. Au Yumaü, j’en < ai acheté moi-même pour 11, 12, 13, tout au plus 14 sapèques la « la livre, valeur équivalente à moins de 5 cent., et l’on m’a dit que « cette drogue se vendait à Paris 14 fr. la livre. Un marchand améri- « cain, résidant à Amarapoora, m’avait demandé 1 0,000 livres de rhu- * barbe que j’avais achetées à raison de 1 2 sapèques la livre, c’est-à- « dire 4 cent. 1 /2. »
Ces renseignements suffisent pour nous prouver que la vente et l’achat delà rhubarbe en Chine jouissent maintenant de la liberté la plus complète et ne sont plus, comme autrefois, le privilège exclusif d’une seule famille.
Dans une lettre datée du 20 octobre 1870, et qui m’est parvenue seulement le 2 juillet 1871, le père Biet, missionnaire chinois, me donne les renseignements suivants : « La rhubarbe croît sur les hauts plateaux; il faut à cette plante beaucoup de fumier, aussi la trouve-t-ou surtout dans les campements de pâturages, là où les animaux ont séjourné longtemps ; on la trouve également dans les villages élevés, autour des maisons, dans les endroits malpropres. Les Thibétains ne cultivent pas la rhubarbe; il faut qu’ils soient en contact avec les Chinois pour en connaître l’utilité. »
Culture et Commerce de la Rhubarbe eu Russie.
La Russie a occupé une place tellement importante dans les derniers siècles comme principal intermédiaire du commerce de la rhubarbe entre la Chine d’un côté, et les Étals européens de l’autre, qu’il est plein d’intérêt d’examiner toutes les données qui se rapportent à l’histoire du trafic de cette substance. Cet examen est d’autant plus intéressant, que dans ces dernières années, le commerce de la vraie rhubarbe russe a complètement cessé, après avoir duré si longtemps et tous les efforts entrepris dans le but de le rétablir ont complètement échoué.
M. Schrœders, de Saint-Pétersbourg, a réuni tous les actes- officiels publiés en Russie sur le commerce de la rhubarbe. Ce savant illustre, auquel j’avais demandé quelques renseignements à ce sujet, a eu l’extrême obligeance de m’envoyer le mémoire qu’il a fait paraître sur la culture et le trafic de la rhubarbe en Russie (I). C’est à ce mémoire que j’emprunterai une partie des documents suivants :
Les documents les plus anciens, concernant l’intervention directe du gouvernement russe dans le commerce de la rhubarbe, remontent aux années 1687 et 1697. Ce sont des ukases qui défendent, sous peine de mort, d’acheter en secret des racines de rhubarbe et de les introduire à Moscou et dans d’autres villes russes et même en Sibérie, Un nouvel ukase, rendu le 12 novembre 1698, ordonnait que toutes les rhubarbes qui seraient introduites de la Chine en Russie, soit par les caravanes buchares, soit par d’autres voyageurs, fussent vendues au gouvernement russe à raison de 4 à six roubles le pud (2). Convaincu déjà à celle époque de l’utilité de cette drogue, le gouvernement russe chercha de plus en plus à s’en procurer une quantité nécessaire aux usages de la médecine; aussi, un décret rendu le 1**“ février, par le major Bibikoff, à Nertschinsk, ordonnait-il de visiter les districts sibériens afin d’examiner si on n’y trouverait pas la plante qui produit la rhu-
(1) Pharmaceutische Zeitschrift für Russland, 1864, n« 21 et 22.
(2) Le rouble = 4 fr., et le pud = 16 kil.
barbe, et, dans ce cas, de la déterrer avec ses racines, de sécher cellesci au soleil et d’en envoyer 2 ou 3 puds à Moscou. En même temps, il fat ordonné d’acheter et d’envoyer à Moscou 50 puds de rhubarbe apportée par les Buchares sur les frontières russes.
Un décret, rendu en 1704, transforma le commerce de la rhubarbe en un monopole direct, et exigea l’achat et l’envoi à Moscou de 300 puds de rhubarbe, qu’on devait échanger contre du cuir et des fourrures Ce même décret ordonna au gouverneur d’Irkutzk d’envoyer des employés et des commerçants consciencieux dans les villes chinoises de Turfan et Kamin, pour y acheter de la rhubarbe, et il défendit de nouveau aux particuliers de faire le commerce de cette drogue sous peine de mort. Le 1®’’ octobre 1715, le collège du commerce rendit un arrêté qui ordonnait d’enlever la rhubarbe du nombre des substances qui étaient la propriété du gouvernement et exigeait seulement un impôt de 5 thalers par pud.
Un ukase, rendu en 1727, permettait à chaque particulier de faire librement le commerce de la rhubarbe. A cette époque, le gouvernement croyait qu’il pourrait certainement, malgré la concurrence du public, se procurer la quantité de rhubarbe qui lui était nécessaire, quantité qui s’élevait à 200 ou 300 puds, et qui devait être envoyée chaque année à ïobolsk; mais il n’en fut pas ainsi, et, en 1731, on dut mettre fin à ce commerce particulier. Un ukase porté par le Sénat, le 8 avril, rendit au gouvernement le monopole de la rhubarbe, et stipula que cette drogue ne devait être tirée que de la Sibérie, et de là envoyée au collège de commerce, qui serait chargé de la vendre au public. Il fut ordonné en même temps que la rhubarbe serait acquise par échange avec d’autres marchandises. C’est h partir de ce moment que le commerce de celte drogue fût définitivement organisé. Le 1 6 septembre 4 736, le conseil des ministres ordonna la nomination d'un employé pour la construction d’un poste de surveillance, afin de combattre l’abus produit par l’importation de mauvaises rhubarbes. Un pharmacien, muni d’une instruction du collège médical, fut chargé de remplir celte fonction : on lui adjoignit pour l’achat des rhubarbes un employé pourvu d’une instruction du collège de commerce. Cette instruction est très
intéressante, en ce sens qu’elle peut donner une juste idée de l’extension que prit en Russie le commerce de celle drogue, car elle ordonnait d’acheter par an 800 puds de rhubarbe, tant pour le commerce 'intérieur que pour le commerce extérieur. Un ukase rendu par le Sénat, le 5 novembre de la même année, élevait à 1,000 puds la quantité de rhubarbe qui devait être envoyée annuellement à Saint-Pétersbourg. Le 28 novembre de la même année, le pharmacien du poste reçut du gouvernement une instruction qui lui donnait le moyen de distinguer la vraie rhubarbe du rhapontic, et insistait principalement sur les soins à employer pour la conservation, l’emballage et l’expédition de la bonne rhubarbe; enfin, il fut chargé de trouver dans la Russie un terrain propre a la culture de celte racine.
Un autre ukase, daté du 16 décembre de la même année, concerne la vente de la rhubarbe a l’étranger et confie cette mission à deux pharmaciens.
Ce n’est pas sans difficulté qu’on parvint à réorganiser en Russie lé commerce de la rhubarbe, qui était exercé auparavant par des particuliers ; ceux-ci luttèrent pendant quelque temps avant de se soumettre aux exigeances du gouvernement. Enfin celte réorganisation eut lieu en 1 738. Le Commissaire du gouvernement, Swinin, conclut en cette année le premier traité avec le Chinois Murat-Batschin. Ce contrat, fait pour cinq ans, établissait nettement les points suivants; la rhubarbe devait être amenée à Kiachla et offrir toutes les garantiesde supériorité; le pharmacien devait mettre de côté tous les morceaux de qualité inférieure, l a quantité de rhubarbe à fournir s'élevait a 1,000 puds, a raison de
9 roubles 80 kopeck (I) le pud.
Le 1o octobre 1742, le commissaire Swinin reçut l’ordre de conclure avec les Chinois un nouveau contrat par lequel ceux-ci s’engageaient h fournir, pendant 10 ans et chaque année, 500 puds de rhubarbe à
1 0 roubles le pud. Cette somme ne devait être payée qu’en fourrures.
C’est alors qu’on s’efforça de cultiver la bonne rhubarbe en Russie.
Les premiers essais de culture furent faits dans le district deKolivien- Woskresenski. En 1752 et 1754 on expédia de cette contrée à Saint-
(1) Le kopeck est le 100' du rouble et vaut, par conséquent, 4 centimes.
Pélersbourg 93 pieds 1 1 livres de rhubarbe qui avait été nettoyée et préparée à la manière chinoise. C’est à cette époque que parut ponr la première fois la rhubarbe de Sibérie. Cette rhubarbe fut soumise à l’essai dans les pharmacies des hôpitaux ainsi que le rapportent les actes officiels, et il résulte qu’elle le cédait peu en bonté à la rhubarbe de Chine. Malgré les bons résultats qu’on prétendait avoir obtenus de la culture de la rhubarbe en Russie, ces essais ne furent pas continués. Peut-être avait-on voulu simplement exercer une pression morale sur les négociants chinois. Néanmoins, le contrat fut renouvelé pour 10 ans, jusqu’en 1762, et, de plus, le 21 mai 1752, on envoya aux autorités sibériennes l’ordre d’acheter sur les frontières russes 10 puds de bonne rhubarbe pour la pharmacie de la cour. Cette ordonnance a donné lieu à quelques malentendus. On a prétendu, en effet que la rhubarbe achetée pour la cour était d’une espèce particulière : on l’a appelée rhubarbe blanche ou impériale^ et on a dit qu’elle provenait du rheum Leucorrhizum de Pallas. Cette opinion a été pendant très longtemps admise en France, en Allemagne et en Angleterre. Gobel a le premier contredit cette assertion. : il a pu s’assurer que cette rhubarbe blanche n’existait qu’en assez faible quantité dans les caisses de rhubarbe, ce qui n’aurait pas eu lieu si elle provenait du rheum leucorrhizum qui est très répandu. Du reste, la racine de cette dernière espèce est toute blanche, rameuse, présente un goût fade, muqueux, bien différent de celui qui appartient à la vraie rhubarbe Enfin, M. Walpers leva toute l’incertitude qui existait en Angleterre sur la nature de celte racine, dans un article publié dans le Pharmaceutical journal London (1). D’après des renseignements qui lui furent envoyés par M. Buchner, pharmacien en chef de la cour de Russie, M. Walpers se déclare autorisé a conclure qu’aucune espèce différente de la rhubarbe de Kiachta n’a jamais été achetée spécialement pour la famille impériale de Russie, et que la rhubarbe blanche ne s’est jamais trouvée ni dans le commerce russe, ni dans les collections publiques et privées de Saint-Pétersbourg.
La confusion qui a longtemps régné a cet égard s’explique très bien.
(1) London. Pharmac. Journal and Transact., 1853-54, p. 17.
selon M. Schrœders par l’opinion qui s’était accréditée à cette époque que la meilleure rhubarbe était celle qui était la plus riche en oxalate de chaux et le gouvernement russe avait recommandé en achetant la rhubarbe de choisir de préférence celle qui offrait le plus de parties blanches.
Le 19 mai 1*703 un nouveau contrat fut passé pour 10 ans avec le gouvernement chinois. En même temps le décret enjoignit au gouvernement de la Sibérie de faire recueillir de la rhubarbe (probablement du Rhapontic) à Krasngar et en d’autres endroits, notamment dans la province d’Irkutzk, et de l’envoyer à Aloscou pour l’usage des pharmaciens libres. Celte opération fut placée sous la surveillance du pharmacien de Kiachla. Enfin des voyageurs furent envoyés en Chine avec la mission de recueillir tous les renseignements relatifs à la culture et à l’origine de la véritable rhubarbe.
En 1772 un nouveau traité fut conclu pour 10 ans entre le gouvernement russe et un commerçant chinois.
Quoique les stipulations ne fussent pas toujours rigoureusement observées a cause de la rupture des relations commerciales ou à cause de l’inexactitude des arrivages, de pareils contrats furent passés jusqu’en 1807.
C’est à partir de l’année 1 773 que l’on fit de persévérants efforts pour cultiver larhubarbe en Russie. En 1777 le gouverneur général d’Irkutzk parvint à acheter à Kiachta 2 livres 56 stolonik de semences de rhubarbe pour la somme de 390 roubles, et l’année suivante 8 livres moyennant 212 roubles la livre. Le premier achat fut envoyé à la chambre de commerce et le second au sénat. Ces deux assemblées se chargèrent de distribuer les semences dans les diverses provinces de la Russie afin d’y développer la culture de la rhubarbe. Une ordonnance rendue par l’Empereur en 1 789 obligeait les présidents des conseils médicaux à surveiller celte culture et à encourager ceux qui auraient obtenu les meilleurs produits.
En 1790, Krüger fut envoyé avec de jeunes pousses de rhubarbe dans la province de Tomsk, située à une faible distance de Krasnojar. En 1791 il travailla avec activité au développement de la culture de la
rhubarbe dans les deux villes d'Urlutskoi et Bucharskoi-Hlobodow, situées dans les environs de Kiachta. En recueillant tous les renseignements officiels, M. Schrœders a calculé que depuis 1 79 1 jusqu’à 1 797 on avait récolté en Sibérie <161 puds de rhubarbe qui furent vendus à raison de 5 a 6 roubles le pud.
En 1 795, le médecin major Riseuko fut envoyé en Sibérie pour y semer la rhubarbe. La chambre de commerce lui donna 4 puds de semences, quantité assez considérable comme on le voit et qui prouve que la culture de cette racine se faisait sur une assez grande échelle en Sibérie. — Le gouvernement russe reconnaissant l’infériorité des produits recueillis dans la Sibérie essaya par tous les moyens possibles de connaître exactement les endroits qui fournissaient la meilleure rhubarbe de Chine et publia dans les journaux officiels tous les renseignements qu’il put acquérir sur ce point; mais ses efforts ne furent jamais couronnés de succès.
Les semences introduites par Riseuko furent distribuées à tous les pharmaciens du gouvernement. Chacun d’eux en reçut une livre et en même temps l’ordre de livrer à la culture de la rhubarbe tous les terrains qui étaient en friche. Toutes les terres qui étaient reconnues aptes à produire la rhubarbe furent prises aux propriétaires sans indemnité. Un décret impérial daté du 1 4 août 1800 promettait de payer à raison de 1 4 roubles le pud toute la rhubarbe que l’administration médicale cultiverait pour son propre compte.
Les essais de culture entrepris en Russie ont démontré que les racines âgées de six ans n’avaient pas encore atteint un développement suffisant. Aussi l’autorité ordonna- t-elle de ne recueillir que les racines âgées de 10 ans. (Décret du 17 août 1804), Peu de temps après on put se convaincre que tous les terrains n’étaient pas également propres à la culture de la rhubarbe et un décret du 6 octobre 1806 ordonna aux
plus savants horticulteurs de choisir les endroits les plus favorables pour cette culture.
Jusqu’en 1811 la culture de la rhubarbe en Russie fut entourée de grands soins, mais à cette époque on acquit la certitude que les rhabarbes cultivées dans les différentes provinces de l’Empire russe difîé-
raient' considérablement de leur type primitif au bout de la secondé année et que celte différence augmentait à chaque génération : Aussi à là suite d’un rapport adressé par le comité ministériel, l’Empereur de Russie ordonna-t-il de déraciner toutes les plantations de rhubarbe qui n’offraient pas les garanties exigées. Un décret impérial de 1808 interdisait complètement l’usage des rhubarbes sauvages dans les pharmacies militaires. Du reste le i3 avril 1807 le gouverneur de la Sibérie avait reçu l’ordre de conclure avec les marchands buchares un traité par par lequel ceux-ci s’engageaient à fournir pendant 10 ans une quantité de rhubarbe s'élevant à 1000 puds chaque année.
En 1820 on conclut avec les Buchares un nouveau contrat qui devait durer 10 ans et exigeait l’importation annuelle de 1000 puds de rhubarbe. A ce moment l’attention de l’autorité fut appelée sur les différences de qualité souvent très grandes offertes par plusieurs rhubarbes venant directement delà Chine : C’est pourquoi la rhubarbe apportée à Kiachta ou rhubarbe de la couronne fut appelée rhubarbe de Moscovie pour la distinguer des autres rhubarbes chinoises.
Toute la rhubarbe apportée à Kiachta subissait un examen très sévère prescrit par le conseil médical impérial suivant les indications du gouvernement russe. Le choix de la rhubarbe échangée pour le commerce de Russie se faisait dans le bureau de la douane à Kiachta, celui de la rhubarbe destinée au gouvernement se faisait dans un établissement spécial disposé sur les frontières de la Chine.
D’après Calau (1) le pharmacien chargé de surveiller le triage de la rhubarbe à Kiachta, faisait :
1" Enlever sur les morceaux les parties gâtées qui étaient poreuses et ne présentaient plus qu’une faible portion des éléments actifs de la rhubarbe.
2 Rejeter les morceaux qui étaient trop petits et provenaient de plantes trop jeunes :
3* Enlever les racines étrangères et détacher les portions d’écorce qui recouvraient encore les morceaux ; nettoyer avec soin les taches
(1) London Pharm. Journal and Transact. 1842-43, p. 658.
qui auraient pu être produites par la sueur des chameaux ou d’autres influences extérieures pendant le voyage :
4“ Perforer tous les morceaux sans exception afin d’en examiner la strclure intérieure. Cette précaution étant indispensable parce que beaucoup de racines rapidement desséchées au soleil étaient parfaitement saines à l’extérieur, offraient l’odeur et la saveur de la rhubarbe, mais étaient presque complètement altérées à l’extérieur. La partie centrale des morceaux ovoïdes, cylindriques et sphériques est en effet très sujette à se détériorer, tandis qu’elle reste presque toujours saine dans les morceaux aplatis. La pourriture se présente d’abord sous forme de points noirâtres de la grosseur d’une tête d’épingle qui augmentent et grossissent suivant le volume des morceaux et les conditions d’humidité pour se confondre en une masse d'un brun vert foncé.
5“ Dessécher les racines qni étaient encore humides. Le gouvernement russe ne permettait pas d’introduire dans la partie européenne de la Russie moins de 1 000 puds ou 40, 000 livres à la fois de rhubarbe échangée à Kiachta ; les racines approuvées après examen étaient placées dans dessacs et conservées dans des endroits bien aérés, jusqu’à ce qu’on ait réuni la quantité exigée ; on les emballait ensuite par 4 ou 5 puds dans des caisses qu’on recouvrait de toile qu’on enduisait ensuite de poix et qu’on conservait dans des peaux. Sur un des côtés de la caisse était imprimée une note indiquant l’année de l’importation en Russie et le poids de la caisse.
Le 25 novembre 1822 le Sénat publia le décret suivant :
Considérant que les rhubarbes venant de Sibérie sont de mauvaise qualité et que malgré leur ressemblance extérieure avec la rhubarbe de la Couronne, elles en diffèrent complètement par leur propriété et sont néanmoins vendues dans les pharmacies, le Sénat arrête ce qui suit :
r A dater du l®'" janvier 1823, il est défendu d’introduire de la rhubarbe en racine ou en poudre par d’autres douanes frontières que celle de Kiachta.
2" Il est permis à tous les particuliers de faire l’échange des rhubarbes avec des marchands buchares et chinois.
3* L’échange des rhubarbes sera fait sous la surveillance d’un pharmacien nommé par le gouvernement.
4' Le pharmacien placé par le gouvernement a Kiachta sera tenu de veiller à ce que la rhubarbe échangée soit de la même qualité que la rhubarbe delà Couronne. Les morceaux qui ne seront pas bons seront, d’après l’instruction, brûlés sur lieu et place.
C’est ainsi que le gouvernement russe se dessaisit du monopole de la rhubarbe et il ne paraît pas l’avoir repris dans la suite. Le monopole fut transformé en simple surveillance.
Le 29 décembre 1830, un nouveau contrat fut passé avec les bûcha res pour une fourniture annuelle de 500 puds de rhubarbe et le 17 juillet 1836 fut rendue une ordonnance impériale qui chargeait un pharmacien, un aide et un employé du gouvernement de faire le choix des rhubarbes. Depuis le 30 novemcre 1845 jusqu’en 1855 le contrat fut renouvelé pour une fourniture annuelle de 450 puds; mais, pour éviter tout désagrément, il fut convenu qu’on ne recevrait la rhubarbe que tous les deux ans.
En 1855 le gouvernement russe trouva plus avantageux de payer la rhubarbe non pas avec des fourrures, mais avec des barres d’argent ; c’est dans ce sens que fut passé un nouveau contrat de 1 855 à 1 859 pour une fourniture annuelle de 250 puds de rhubarbe.
C’est en 1 859 que fut signé le dernier contrat qui devait durer cinq ans pour une fourniture annuelle de 250 puds de rhubarbe. Les buchares avaient la faculté de livrer d’une seule fois, s’ils le voulaient, toute la quantité de rhubarbe pour les cinq ans, soit 1250 puds. Cette stipulation ne fut pas exécutée, car de violentes révolutions et dans quelques contrées mêmes une anarchie complète éclatèrent dans les districts occupés par les caravanes. Les nouvelles conditions que les buchares offrirent pour continuer le commerce de la rhubarbe ne présentèrent pas assez de garanties pour pouvoir être acceptées.
Cette anarchie ne fut pas la seule cause qui mit des entraves au commerce de la rhubarbe. D’après M. Fluckiger, les exigeances et les tracasseries de la Russie contribuèrent puissamment à anéantir ce commerce. Pressés qu’ils étaient par le gouvernement russe, les chinois ne
purent accorder à la plante le temps et les soins nécessaires à son développement. Ils ne pouvaient suffire qu’imparfaitement aux demandes stipulées par le contrat et néanmoins les commissaires russes exécutaient les conventions avec la dernière rigueur. Ainsi, en 1 860, le gouvernement russe fit brûler à Kiachta 6000 livres de rhubarbe qui fut jugée de qualité inférieure. En présence des tracasseries du contrôle russe et de la longeur du chemin par la voie de terre, les chinois cherchèrent un débouché plus facile pour leurs produits et à partir de 1860 il n’y eut plus de rhubarbe livrée à Kiachta.
En vertu d’un décret impérial du 16 avril 1863, le poste créé à Kiachta fut supprimé, Les employés furent congédiés et il fut décidé que la rhubarbe nécessaire au gouvernement serait achetée à des particuliers. Plus d’une fois déjà, la Russie eut à regretter les tracasseries de ses commissaires et elle chercha en vain à rétablir le commerce de la rhubarbe. Les essais entrepris dans ce but par des particuliers n’eurent pas plus de succès. Dans ces derniers temps, MM. Kaplan et G®, de Moscou, prétendirent qu’un de leurs employés avait trouvé la source de la rhubarbe de la Couronne, et qu’ils seraient en état de livrer annuellement 700 puds de rhubarbe a 40 roubles le pud; mais les échantillons de rhubarbe qu’ils fournirent étaient de beaucoup inférieurs en qualité à ceux que les Buchares apportaient depuis si longtemps à Kiachta. A dater de cette époque, la rhubarbe de la Couronne disparut du commerce, et on ne la trouve plus guère que dans les collections. La Russie est obligée de se contenter de la rhubarbe de Canton et de quelques autres sortes.
Dans la thèse qu’il a présentée pour obtenir le diplôme de maître en pharmacie, M. Adolphe Féro, de Moscou (1), fait l’histoire des différentes sortes de rhubarbe qui se trouvent actuellement dans le commerce russe. D’après M. Féro, la rhubarbe de Moscovie ou rhubarbe de la Couronne est devenue une rareté, il n’en reste plus guère que quelques caisses qui sont dispersées, dans le commerce; mais la Russie a pu se procurer quelques] sortes coramercialeS(qui sont peu inférieures en
(t)iüeber die Rhabarbersorten,des ruseischen Handels.* Tbeae. Moscou^ 1867. î .
à la rhubarbe Cron ; ce sont ; la; rhubarbe du Nord de la Chine, laîrhujterbe du Sud de la Chine et la rhubarbe de Bucharie.
La, rhubarbe du Nord de la Chine arrive en Russie par plusieurs routes, principalement à travers la Sibérie à la foire de NijniNowgorod. Dj^p.uis quelque temps elle est emportée à Moscou par la maison Kaplan et C®.
La rhubarbe du, Sud de la Chine vient directement de Canton.
D’après la description donnée par M. Fero, ces deux sortes ne paraissent être autres qjue notre rhubarbe de Chine proprement dite.
Quant à la rhubarbe de Bucharie, il résulte des renseignements qui m’ont été fournis directement par M. Fluckiger, de Berne, que M. Fero a été trompé sur, sa véritable nature par d’habiles colporteurs juifs qui la lui avaient vendue.
Culture et Commerce de la Rhubarbe en Angleterre.
Des renseignements pleins d’intérêt sur la culture et le commerce de la rhubarbe en Angleterre, sont consignés dans les Transactions de la Société des Arts (1), et dans le Pharmaceutical Journal London (2).
D’après Parkinson, l’introduction de la rhubarbe dans la médecine anglaise remonte à l’année 1629, mais les premiers essais de culture de, cetie drogue ne datent que de l’année 1*762, époque à laquelle le D® Mounsey envoya de Russie une grande quantité de graines. Depuis 1 762 jusqu’à 1 800, la rhubarbe ne fut cultivée que par un petit nombre de savants, mais aujourd’hui cette culture a pris des proportions con-t sidérables, et la rhubarbe anglaise est devenue l’objet d’un commerce très important chez nos voisins. C’est à Baubury, dans le comté d’Oxford, que cette culture fût introduite par M. Hayward, pharmacien. Dans une lettre datée du 27 octobre 1789, et adressée à M. Moor, secrétaire de la Société des Arts, M. Hayward établit qu’il a cultivé la véritable
(1) Transactions Society of arts, vol. 7, p. 281 ; vol. 8, p. 75-76 ; vol. 12, p. 225.
(2) bondon Pharm. Journal, ^vol. 6, p. 73„74, 76; vol. ix, 2® série, p. 81.. i
rhubarbe de Turquie (1)| {Turkey Rhubarb) pendant douze ans, et qu’il a pu livrer et employer chaque année une quantité assez considérable de celte drogue. Pour encourager les efforts de M. Hayward, la Société lui décerna une médaille d’argent. En 1794, ce pharmacien distingué se présenta de nouveau comme candidat à la médaille d’or, proposée par la Société des Arts pour celui qui aurait le plus contribué au développement et à l’amélioration de la culture de la rhubarbe en Angleterre. Les certificats qu’il produisit à l’appui de sa candidature attestaient qu’il avait cultivé le Rheum Palmatum qui fournit la véritable rhubarbe Turkey. La Société encouragea ces nouveaux efforts de M. Hayward, en lui décernant la médaille d’or.
M. Pereira, qui a eu l’occasion d’examiner un échantillon de la rhubarbe de Baubury, affirme que la plante cultivée dans le comté d’Oxford, n’est autre que le Rheum Rhaponticum. Il cite encore à l’appui de son opinion l’assertion de M. Bigg, qui envoya à la Société de pharmacie de Londres, une feuille de rhubarbe anglaise-, offrant tous les caractères du Rheum Rhaponticum. M. Usher lui-même, le principal cultivateur de la rhubarbe en Angleterre, affirme qu’on n’a jamais cultivé à Baubury que le Rheum Rhaponticum, et qu'on ne peut obtenir de rhubarbe anglaise avec la rhubarbe Géante ni avec les autres espèces de Rheum. Il m’est bien difficile d’adopter cette opinion en comparant la racine de Baubury avec notre Rhapontic.
Quoi qu’il en soit, la rhubarbe anglaise obtint bientôt la confiance des médecins. Les résultats satisfaisants qu’elle produisit dans les hôpitaux de Saint-Barthélemy et de Saint-Thomas, les rapports favorables de Sir Alexandre Dick, du Hope, d’Edimbourg, ne donnèrent que plus d’extension à la culture de cette racine. En 1784, les pharmaciens d’Edimbourg se servirent presque exclusivement de la rhubarbe cultivée en Ecosse et ne la jugèrent sur aucun point inférieure à celle de la Russie. Vers la même époque, les docteurs Falconer, Parry et Fothergill, soumirent celte racine à une épreuve minutieuse et reconnurent son efficacité. Deux des échantillons qui leur furent confiés pré-
(1; La rhubarbe de Turquie, ou Turkey Rbubarb, n’est autre que la rhubarbe Moscovie.
sentaient, d’après le D' Falconer, les mêmes caractères extérieurs que la rhubarbe étrangère, avaient peut-être une saveur moins délicate que la rhubarbe turque, mais l’emportaient sous beaucoup d'autres rapports sur la rhubarbe des Indes.
En 181 1, M. Hayward mourut, et ses plantations de rhubarbe furent achetées par M. Usher, qui eut longtemps à lutter contre les préjugés de ceux qui prétendaient qu’une espèce botanique cultivée en Angleterre ne pourrait jamais rivaliser avec celle qui vient de l’étranger. Ces préjugés s’accréditèrent de plus en plus, a la suite de l’introduction de nouvelles espèces de Rheum dans la culture anglaise. Plusieurs botanistes et savants qui étaient parvenus à se procurer des graines de différents liheum, essayèrent sur plusieurs points la culture de la rhubarbe. La différence des procédés employés dans cette culture, qui produisait des différences correspondantes dans la nature des produits obtenus influa probablement aussi sur le discrédit qui fut jeté pendant quelque temps sur la rhubarbe anglaise. M. Usher reconnut en effet que la culture de la rhubarbe au moyen des graines apportait des changements considérables dans la nature des racines, et donnait des produits bien inférieurs à ceux obtenus par le développement au moyen des bourgeons; au bout d’un certain temps, la plante différait complètement de son type primitif; aussi substitua-t-il la culture au moyen des bourgeons à la culture au moyen des graines. M. Usher pensa ainsi qu’après avoir éloigné les causes qui avaient produit la dégénérescence de cette racine, il pourrait lui rendre la faveur dont elle avait joui autrefois, il dirigea ses efforts de ce côté avec beaucoup de persévérance et obtint les meilleurs résultats.
M. Rufus Usher qui succéda à son père dans cette entreprise, apporta de nouveaux perfectionnements dans la préparation de la rhubarbe anglaise. Voici le procédé employé actuellement : Les racines âgées de 3 ou 4 ans sont coupées au printemps ou encore à l’automne quand les feuilles sont tombées. On profite d’un temps sec, si cela est possible, pour débarasser facilement les racines de la terre qui les recouvre sans avoir besoin de les laver. On les coupe alors par pièces et avec un canif affilé on enlève l’écorce. Au lieu d’employer pour le sé-
chage une haute température artificielle, on emploie une chaleur graduée; on expose les' racines sur des planches et on les soumet à un
courant d’air assez vif. Les racines deviennent ainsi plus compactes. On continue l’opération du séchage en perçaiil lès morceaux et en les suspendant dans une chambre dont on élève graduellement la température, puis on les roule dans la poudre de rhubarbe. La souche de la racine fournit la rhubarbe anglaise mondée, les ramifications donnent la rhubarbe anglaise en bâtons, ou la rhubarbe Stick.
Grâce à ces perfectionnements la culture et le commerce de cette racine ont pris en Angleterre une extension considérable. Ce qui le prouve, c’est que l’étendue de terrain consacrée à cette culture n’allait pas au-dela de 10 acres en 1845, tandis qu’aujourd’hui elle dépasse 40 acres, et encore cet espace est tout'-à-fait insuffisant pour les demandes de rhubarbe anglaise qu’on adresse de l’étranger. Si la consommation de cette drogue est restée stationnaire en Angleterre, l’exportatiôh seule aurait permis d’étendre les plantations. D’après M. Usher, une très grande quantité de cette drogue est expédiée dans les villes de New-York, Boston, Philadelphie, Baltimore, où les règlements les plus sévères sont exécutés, pour défendre l’introduction des drogues de qualité inférieure.
Depuis 1 855 jusqu’aujourd’hui, les demandes de rhubarbe anglaise ont beaucoup dépassé la quantité qui peut être recueillie annuellement sur le territoire de Baubury. L’augmentation des demandes devint surtout très-sensible à la suite des recherches entreprises par la Commission de la Chambre des Communes, nommée en 1845 et 1846, à l’effet d'étudier les falsifications des substances médicamenteuses. Après avoir invoqué le témoignage des médecins compétents, et rappelé les succès obtenus avec 'cette rhubarbe dans les plus grands établissements hospitaliërs^ M. Scholesfield, président de la Commission, déclara que la rhubarbe anglaise possédant toutes les propriétés médicamenteuses de la rhubarbe de Chine, ne pouvait être consiliérée comme un produit propre à falsifier celle-ci.
Ce qui contribua à augmenter le débit toujours croissant de cette drogue, c’est qu’elle présente une uniformité de caractères qu’on ren-
contre rarement dans les rhubarbes étrangères ; car, pendant quelque temps, il n’y eut qu’une faible quantité de celles-ci qui fût de qualité supérieure. Ce fait du reste a été constaté par M. Pereira, qui rapporte que la rhubarbe des Indes, a son arrivée à Londres, était nettoyée à la main, triée et divisée en trois qualités. En 1840, à l’époque ou la rhubarbe de Chine était très rare, une certaine quantité de rhubarbe étrangère venant de Calcutta fut payée à raison de 4 pences la livre. En 1846 et 1847, il y eut sur le marché de Londres, une grande quantité de rhubarbe de qualité tellement inférieure, qu’elle fut vendue à raison de 1 penny à 6 pences la livre. A cette époque, la rhubarbe anglaise coûtait de 1 à 2 shilling la livre.
L’importance commerciale acquise par la rhubarbe de Baubury plaiderait assez en faveur de cette drogue qui depuis quelque temps a fait apparition sur notre marché. Mais son prix relativement bien inférieur à celui de la rhubarbe chinoise, la texture presque toujours spongieuse de sa partie centrale, sa richesse extrême en amidon, me permettent de penser que la rhubarbe de Baubury est peu supérieure à la rhubarbe cultivée sur notre sol.
En 1868, dans un rapport de la conférence de Nordwick, il fût observé que la qualité de la rhubarbe chinoise diminuait de jour en jour, et que la rhubarbe anglaise pourrait être substituée avantageusement à la rhubarbe qu’on faisait venir de l’étranger. Dans une note envoyée à ce sujet à l’éditeur du Pharmaceutical Journal London^ M. Jahyne établit que bien que la consommation de la rhubarbe anglaise soit très grande, cette drogue est principalement exportée sous forme de poudre, et très rarement employée en Angleterre. Elle doit surtout à sa belle couleur le succès qu’elle a obtenu sur les marchés étrangers. M. Jahyne dit que l’action stomachique de cette racine est à peu près nulle.
M. le professeur Fluckiger, de Berne, m’a dit avoir vu à l’Exposition de Londres et tout récemment à Kew des échantillons de rhubarbe anglaise qui lui avaient paru absolument identiques avec la bonne rhubarbe de Chine. M. Henry Brady, de New-Castle, pharmacien très compétent, lui a dit qu’il croyait devoir supposer que le cultivalèür'
anglais, M. Rufus Usher, mélange souvent des racines de rhubarbe de Chine à son produit. J’ai eu occasion de fouiller plusieurs caisses de rhubarbe anglaise et je n’ai pu y constater la présence d’un seul morceau de rhubarbe exotique. D’après M. Fluckiger, cette drogue n’est pas goûtée par les pharmaciens anglais consciencieux, ce qui prouve que le caractère habituel de la drogue de l’Oxfordshire n’est nullement identique avec celui de la rhubarbe chinoise.
La plus grande partie de la rhubarbe consommée en Angleterre provient de la Chine. La quantité de rhubarbe importée à Londres de 1843 à 1849 s’est élevée, d’après M. Pereira, à 1,742, *740 livres, ce qui fait une moyenne de 246,105 livres par an.
Ce commerce a beaucoup augmenté depuis que le gouvernement russe n’exerce plus ses rigueurs envers les marchands buchares. La plus grande partie de la rhubarbe consommée en Europe est apportée de la Chine, par les vaisseaux anglais, et vendue sur le marché de Londres.
Grâce à l’obligeance de M. James Collius, de Londres, je me suis procuré des échantillons de toutes les espèces de rhubarbe vendues sur le marché anglais, et j’ai pu me convaincre que toutes ces variétés étaient identiques avec celles que l’on rencontre chez les droguistes de Paris.
Culture et Commerce de la Rhubarbe en Autriche.
M. le professeur Schroff, de Vienne, a bien voulu m’envoyer sur la culture de la rhubarbe en Autriche des renseignements très intéressants.
Les premiers essais de culture de la rhubarbe en Autriche, remontent aux années 1770 et 1775; ils furent faits avec le Rheum Palmatum, sous les auspices et dans le jardin de la Société d’agriculture de la Carniole. La pharmacopée autrichienne de 1774 attribuait la rhubarbe officinale au Rheum Palmafum, elle donnait aussi la description du Rheum Rhaponticum, et ordonnait néanmoins de faire toutes les prépa-
tiens de rhubarbe avec la première espèce. Un peu plus tard, le français Senton entreprit la culture de la rhubarbe à InzerdorCf; on ne sait pas positivement quelle espèce de Rheum il cultiva. La pharmacopée autrichienne de 1812 fit mention d’une nouvelle espèce de rhubarbe désignée sous le nom de rhubarbe d’Autriche, et elle lui assigna comme origine le Rheum Hybridum, en déclarant inconnue la plante qui fournit la rhubarbe de Chine.
Comme tous les succédanés dont on s’empara avec tant d’avidité lors du blocus continental, la rhubarbe d’Autriche disparût bientôt et la plantation d’Inzersdorff fut détruite. Les pharmacopées ultérieures n’adoptèrent plus que la rhubarbe de chine.
Il y a environ quarante ans, le pharmacien Prikril entreprît la culture du rh. compactum à Austerlitz, eu Moravie, et il pût livrer annuellement trente quintaux de cette rhubarbe au commerce, arrêta ainsi 1a vente de la rhubarbe française dans les Etats Autrichiens et trouva pour son produit de nombreux débouchés dans les pays étrangers. Le pharmacien Pfeiffer imita cet exemple à Auspitz en Moravie, et eût le même succès.
Depuis longtemps déjà les habitants d’Ilmitz et de Frauenkerg, dans le district de Wisselbourg et ceux de Kremnitz en Hongrie, récoltent une racine de rhubarbe qui provient du rh. rhaponlicum. Quelques quintaux de cette rhubarbe sont vendus annuellement à Presbourg, Gretz et Vienne. En 1840, l’association ouvrière Autrichienne proposa une médaille d’or pour celui qui pourrait fournir annuellement cinquante livres de rhubarbe desséchée et analogue à la rhubarbe chinoise. Malheureusement on émit la condition qu’il fallait seulement cultiver le rh. emodi, qui, d’après le témoignage de Wallich, était regardé alors comme la plante mère de la vraie rhubarbe chinoise. C’est alors que le pharmacien Johanny entreprit à Bielitz dans la Silésie autrichienne, la culture du rh. emodi sur une si ;:rande échelle qu’il pût récolter environ cinquante quintaux de racine. Le prix ne fût pas décerné, parce que cette rhubarbe ne fut pas recueillie à l’altitude d’au moins 3,500 pieds au-dessus du niveau de la mer, condition qui avait été énoncée à l’avance.
D’après M. Schroff, on cultive aussi près de Vienne à Modling, une
espèce de rhubarbe qui ne paraît être autre que le rh. hybridum. M. Paufils, entreprit aussi en grand dans la Styrie, la culture du rheum palmatum.
Indépendamment de la rhubarbe chinoise, on consomme donc eh Autriche deux rhubarbes indigènes, la rhubarbe de Moravie et la rhubarbe de Hongrie. Je donnerai plus loin la description de ces déni sortes.
La rhubarbe paraît encore avoir été cultivée en Sicile et en Suède, ainsi que semblent l’indiquer les noms de rhubarbe suédoise et rhubarbe sicilienne donnés à quelques échantillons qui sont conservés dans certains musées. Je n’ai pu en rencontrer un seul spécimen au musée de l’École de Pharmacie de Paris.
Culture et Commerce de la Rhubarbe eu France.
Duhamel et Fougeroux, membres de l’Académie des Sciences, paraissent être les premiers qui aient fait des essais de culture de la rhubarbe en France. L’espèce qu’ils avaient plantée était \e rh. palmatum, considéré alors comme la source de la véritable rhubarbe. Le succès ne répondit pas à leur attente; car les racines qu’ils obtinrent se réduisaient en pâte sous le pilon. Aussi abandonnèrent-ils cette culture en 1764.
En 1777, Coste d’Arnoba importa en France des semences de rfc. palmatum et se livra avec ardeur à la culture de cette espèce. Les premiers essais de culture furent entrepris dans le parc de Gros-Bois, près Paris, et en 1784, il pût déjà obtenir des racines d’un poids cônsidérable. Taxil et Laborie, Demalhy et Lebel, chargés par l’Académie de '«’édecineet le Collège de Pharmacie d’examiner la nature chimique de ce produit, déclaraient dans un t'appoK lu dans la première assemblée, le 7 juin 1784, que la plante de Coste d’Arnoba était bien le rh. palmatum de la Tartarie chinoise et que sa racine possédait l’odeur, la saveur et les veines marbrées de la meilleure rhubarbe du
commerce.
Fougeroax et Baumé constatèrent que cette rhubarbe offrait conoine celle de Duhamel, l’inconvénient de se réduire en pâte sous le pilon.
En 1790, Daubenton, Desfontaines, Thouin et Lacépède. déclarèrent que les résultats satisfaisants obtenus à Gros- Bois, ne permettaient plus de mettre en doute l’avantage qu’on pouvait retirer de la culture de la rhubarbe en France, et en 1792, Coslel, Dexemet et Thouin furent chargés de présenter à la Société d’Agriculture, un rapport sur les propriétés chimiques et médicales de la rhubarbe française. S’appuyant sur les analyses de Bayen et Delunel, ces savants furent amenés à conclure que notre rhubarbe ne le cédait en rien à la rhubarbe de la Tartarie chinoise.
Pour encourager cette culture, le bureau de consultation des Arts et Métiers accorda en 1793 une récompense au citoyen Gosle d’Arnoba, mais néanmoins ces premiers essais ne furent pas poursuivis avec persévérance et la culture de la rhubarbe ne fût pas propagée comme on devait s’y attendre. De Gros-Bois, elle fût transportée à Glaye, mais par son indifférence, le gouvernement français ralentit le zèle des premiers cultivateurs.
A cette époque, les Belges, les Anglais et les Allemands, cherchaient à se procurer même à grands frais les différentes rhubarbes et travaillaient avec un zèle infatigable à la propagation d’une espèce botanique qu’il fallait aller chercher si loin. Chaque pays voulût avoir sa rhubarbe. La France ne devait pas tarder à imiter cet exemple. La culture de cette drogue, concentrée d’abord autour des villages de Gros-Bois et Claye, où elle était depuis quelque temps en souffrance, gagna d’abord l’ouest de la France. Là elle fût l’otget de soins tout particuliers de la part de quelques savants agriculteurs qui lui donnèrent une très grande extension.
Pendant longtemps on a cru généralement que la rhubarbe cultivée en Bretagne provenait des plantes cultivées dans les environs de Paris, mais M. Fourmy, habile manufacturier, qui contribua pour une large part au développement de la culture de la rhubarbe dans l’ouest de 4a France, lui assigne une origine toute différente. Selon lui, M. Desbarres, neveu d’un médecin de l'amirauté à Lorient, pendant un
voyage qu’il fit en Chine, sollicita instamment un mandarin de lui fournir un échantillon de la véritable rhubarbe. Celui-ci lui remit un vase à fleurs, contenant quatre œilletons de rhubarbe. Les trois pieds qui arrivèrent à Lorient furent cultivés par le médecin qui leur prodigua tous ses soins, et les multiplia considérablement. A la mort de celui-ci, le jardinier vendit toutes les plantes de rhubarbe à deux amateurs qui formèrent le projet d’en entreprendre la culture en grand : l’un fût M. Genthon, pharmacien à Lorient, et l’autre M. Gourdin, entrepositaire de tabac à Port-Louis.
Cette rhubarbe n’était autre que le rh. undiilatum. MM. Genthon et Gourdin furent quelque temps seuls à poursuivre cette culture qui se propagea peu à peu. Plusieurs agriculteurs s’en occupèrent bientôt sérieusement et en 1798, M. Fourmy lui-même, pût expédier à la maison Lavite-Leroux de Paris, une douzaine de caisses de rhubarbe de Lorient, qui fut vendue à raison de 4 et 5 francs la livre.
Ces résultats satisfaisants ne firent que stimuler le zèle des cultivateurs. M. Genthon déploya une activité remarquable pour augmenter ses plantations. 11 voulût concentrer toute la culture de la rhubarbe dans une seule région qu’il nomma Rheurapole.
Trois espèces de rhubarbe furent spécialement cultivées à Rheumpole, ce sont : la rhubarbe rhaponlique, la rhubarbe ondulée et la rhubarbe compacte. La rhubarbe palmée y fut aussi cultivée pendant quelque temps, mais les résultats peu avantageux qu’elle produisit en firent rapidement abandonner la culture.
Pendant un certain temps, M. Genthon fut le principal entrepositaire du commerce de la rhubarbe française. D’après Fée, il pouvait livrer annuellement 1,200 ou 1,500 livres de celte drogue, mais bientôt celte culture pénétra dans quelques départements et la rhubarbe française devint fort commune. C’est ainsi que dans la Provence on cultiva avec ardeur le rh. undulalum; dans les départements de l’Isère et du Doubs, on s’occupa tout spécialement de développer le rh. rhaponticum.
En même temps quelques hommes d’un grand mérite se livraient à la culture de toutes les espèces de rheum pour lâcher d’élucider la
qneslion de l’origine de la rhubarbe. M. Faujas Saint-Fond, professeur au Muséum d’histoire naturelle, cultiva toutes les espèces de rheum connues en France et les crut toutes d’une nature égale.
M. Leneveu, professeur de botanique à l’hôpital d’instruction militaire de Strasbourg, suivit cet exemple. M. Dumont consacra tous ses soins à la culture de six principales espèces de rheum. Mais de toutes ces espèces, celle qui mérite le plus l’attention des botanistes fût le rh. palmatum. Pinel, médecin de l’Iiospice de la Salpétrière, cultiva cette plante dans le jardin de cet établissement. La racine desséchée par le procédé Baumé produisit dans cet hospice des effets analogues à ceux de la rhubarbe chinoise. 'Malheureusement de toutes les espèces cultivées, le rh. palmatum fut celle qui perdit le plus par la culture sur notre territoire. M. Leneveu obtint même par le semis des graines du rh. palmatum., des plantes dont les feuilles n’étaient plus palmées.
En 1825, l’Académie de Médecine de Paris chargea MM. Bousquet et Caventou d’examiner la nature de la rhubarbe indigène et de vérifier si cette racine pouvait sans inconvénient être substituée à la rhubarbe exotique. Après avoir interrogé successivement les caractères botaniques et physiques, l’analyse chimique des deux espèces, ces savants furent amenés à conclure que la rhubarbe cultivée le plus généralement en France est le rh. palmatum., appartenant au même genre que la rhubarbe chinoise et fournissant des produits plus estimés que ceux obtenus avec les rh. compactum, rh. rhaponticum et rh. undulalum; tandis que la rhubarbe exotique a une couleur plus prononcée, une saveur franche aromatique et amarescente, une odeur plus forte, la rhubarbe de France a une saveur plus mucilagineuse, plus herbacée et a évidemment un degré d’élaboration moindre. Les analyses chimiques faites par MM. Henry et Caventou, font voir que 100 part, de rhubarbe de Chine donnent 74 part, de substances solubles dans l’eau et l’alcool, une semblable quantité de rh. palmatum n’en fournit que 64 parties, et les autres rheums en fournissent moins encore. Si notre rhubarbe palmée est un peu inférieure à la rhubarbe exotique, elle est supérieure aux autres espèces cultivées en France et comme la rhubarbe indigène ne provient que de racines âgées de trois ou
quatre ans, il serait possible qu’avec l’âge cette racine devint plus ricbe en principes actifs. De plus, dix-sept essais cliniques entrepris par Geoffroy à l’Hôtel-Dieu, Itard â l’institut des sourds et muets et par M. Ribes, ont prouvé que la rhubarbe indigène est douée de propriétés purgatives. Aussi MM. Bousquet et Caventou pensent-ils que la rhubarbe française peut dans les préparations pharmaceutiques être substituée à la rhubarbe exotique, pourvu qu’on ait soin de la donner à une dose d’un quart plus forte.
Malgré ce rapport favorable, la culture de la rhubarbe ne prît pas en France tout le développement qu’on pouvait espérer. Tentée a plusieurs reprises depuis trente ans, elle fût toujours abandonnée, par ce que les cultivateurs ne pouvaient recouvrer leurs frais, car la rhubarbe cultivée sur notre sol ne peut rester plus de trois ans en terre; au-dela de ce terme elle pourrissait dans son centre.
Après la découverte du rh. australe, M. ^lérat, membre de l’Académie de Médecine, cultiva cette espèce dans les environs de i'aris; mais je n’ai pu me procurer nulle part quelques renseignements sur les résultats fournis par cette culture.
La presque totalité de la rhubarbe française est recueillie maintenant dans les départements du uorbihan, du Doubs et de l’Isère. On en récoltait aussi une certaine quantité dans les environs de Paris et surtout à Clamart, où cette culture paraît avoir été abandonnée depuis quelques années.
La rhubarbe française est surtout employée dans la médecine vétérinaire. Quelques droguistes s’en servent pour falsifier la poudre de rhubarbe.
Toute la rhubarbe française n’est pas consommée en France; elle est encore exportée en petite quantité dans les pays voisins, en Suisse et en Italie. Bien plus considérable est la quantité de rhubarbe que nous recevons de ‘l’étranger.
Cette drogue nous vient surtout directement delà Chine et de l’Angleterre ; une petite quantité arrive quelquefois par l’Italie et l’Egypte.
Pendant une période de dix ans, de 1851 à 1866, la quantité de rhubarbe importée en France s’est élevée a 198,874 kilog., ce qui fait
une moyenne de 19,887 kilog. Pendant le même laps de temps nous avons exporté 96,205 kilog. de cette drogue, ou 9,620 kilog. par an.
Pendant l’année 1867, nous avons reçu 46,156 kilog. et nous avons exporté 17,750 kilog. de rhubarbe, et pendant l’année 1868, nous avons reçu 112,959 kilog. et nous en avons exporté 101 ,555 kilog.
Comme on le voit par ces chiffres (1) la rhubarbe occupe une place très importante parmi les substances médicamenteuses inscrites au tableau général du commerce de la France. Il, s’en faut de beaucoup que la qualité de la rhubarde qui nous arrive de l’étranger soit toujours la même. Fendant un certain nombre d’années il fut impossible de se procurer même à grand prix de la belle rhubarde. Depuis que les commissaires russes n’entravent plus par leur rigueur le commerce de la rhubarbe, on a constaté que la qualité de cette drogue avait bien augmenté; et aujourd’hui il existe dans le commerce un très beau choix de rhubarbes chinoises. ’
La rhubarbe de Chine qui est apportée en France par la voie des Indes Orientales ou directement de Hankow et Canton sur les vaisseaux français se trouve dans des caisses en bois doublées de fer blanc. Ces caisses ont un poids de 60 à70kilogr. et sont recouvertes à l’extérieur de feuilles de papier portant differentes inscriptions et enlr’autres le nom du port d’où la rhubarbe a été expédiée, le poids de la caisse et quelquefois même l’année de l’envoi et de la récolte.
La rhubarbe anglaise nous arrive dans de grands tonneaux contenant 150 à 200 kilogr. de racine et doublés de fer blanc, aussi celle racine est rarement bien desséchée.
Culture et Commerce de la Rhubarbe en Amérique.
L’Amérique reçoit annuellement une grande quantité de rhubarbe chinoise qui arrive directement des ports de Shang-Haï et Wampou. Cette drogue est soumise à un examen très sévère par des commis-
(1) Tableau gén. du comm. de la France et de ses Colonies, 1857 à 1867.
saires du gouvernement placés dans les principaux ports des États- Unis. Ces inspecteurs ont reconnu que la qualité des rhubarbes qui avait été tout à fait inférieure pendant quelque temps s’était beaucoup améliorée dans ces dernières années. On vend encore dans ce pays quelques belles rhubarbes sous le nom de rhubarbes de turkey, mais ces racines ne sont que de la belle rhubarbe de Canton à laquelle on a donné les caractères extérieurs de la rhubarbe de Moscovie.
Une grande partie de la rhubarbe anglaise est encore expédiée chaannée dans les ports de Boston et de Philadelphie.
La culture de la rhubarbe comme plante médicale paraît s’être introduite dans ces dernières années seulement aux États-Unis (1). En 1867 on vendit sur le marché de New-York une certaine quantité de rhubarbe qui avait été récoltée à Cambridge. Mais en 1866 la récolte ayant été plus abondante que les autres années, le cultivateur prit des arrangements avec plusieurs commerçants qui furent étonnés du prix inférieur de celte drogue. En 1868 il vendit ses plantations de Cambridge pour aller cultiver la rhubarbe sur une plus grande échelle dans l’ouest des Etats-Unis.
Cette rhubarbe américaine ressemblait assez extérieurement à la rhubarbe de Chine, mais elle était beaucoup plus astringente et moins purgative que celle-ci.
(1) Proceed. of the Americ. Pharm. Assoc. — Sept. 1867, p. 271.