RHUBARBE DE MOSCOVIE
Cette rhubarbe était autrefois connue en Russie sous le nom de rhu~ barbe de Chine, maintenant elle y est désignée dans les ouvrages sous le nom de rhubarbe de Moscovie. En Europe on l’appelle rhubarbe russe, Dans le commerce anglais, elle est communément appelée rhubarbe de Turquie (turkeyrhubarb). Elle devrait être appelée rhubarbe Chino Russe ; je lui conserverai indifféremment les noms de rhubarbe de Moscovie, rhubarbe Cron ou rhubarbe de la Couronne.
Toutes les autorités médicales s’accordent à reconnaître la rhubarbe
Cron comme la meilleure de toutes les sortes commerciales. J’ai fait assez longuement déjà son histoire. Elle est aujourd’hui très rare dans le commerce et les quelques caisses qui s’y trouvent encore sont vendues à un prix excessivement élevé. On ne la rencontre plus guère que dans les collections.
Elle se présente en morceaux d’un poids et d’un volume variables. Quelques-uns ont une forme ovale, la plupart sont plan convexes ; d’autres provenant de racines coupées longitudinalement et transversalement en quatre parties jouissent d’une grande valeur en Angleterre sous le nom de rhubarbe sabot de cheval. La plupart des morceaux sont percés de trous qui renferment rarement des traces de la corde qui a servi a les suspendre pendant la dessiccation et portent des trous assez larges forés au couteau par les commissaires russes dans le but d’examiner l’aspect intérieur des racines. Tous les morceaux ont été pelés, mondés de leur écorce et de leur cambium, et, comme cette opération a été faite au couteau, il en résulte que cette sorte a un aspect angulaire bien prononcé et que la zone pulvérulente n’est pas très développée. Ce mondage donne à la rhubarbe de Moscovie un très bel aspect. La surface est recouverte d’une poussière fine occasionnée par le frottement des morceaux les uns contre les autres. La couleur jaune clair devient brunâtre par l’humidité. L’odeur est forte et particulière, quelque peu aromatique. Quand on la mâche, cette racine produit un craquement dû à la présence d’une notable quantité d’oxalate de chaux. Elle a un goût amer — faiblement astringent. La fracture transversale est inégale et présente de nombreuses veines ondulées, colorées en rouge brun. La fracture longitudinale est encore plus inégale. La rhubarbe russe est facile a pulvériser et produit une poudre jaune safran plus rarement rougeâtre. La bonne .^marchandise présente un poids et une dureté moyens, elle est assez solide, non spongieuse et se laisse facilement râper et couper.
Quand on enlève la poussière jaune qui recouvre la rhubarbe de Moscovie, on observe sur les morceaux arrondis et sur la face convexe des morceaux plans, le fin réseau 'a mailles blanches, caractéristique des rhubarbes chinoises, mais sur certains morceaux qui ont été mon-
dés profondément, ce réseau n’est pas très visible et on aperçoit très distinctement sur la face convexe les petits systèmes étoilés qui sont répandus dans l’intérieur des rhubarbes chinoises.
Les morceaux plan convexes présentent sur leur face plane une dépression latérale moins foncée en couleur que la face convexe et une assez grande quantité de petites étoiles.
Sur une coupe transversale, quelques morceaux de cette rhubarbe laissent voir très nettement les rayons médullaires juxtaposés en nombre variable et s’entrecroisant dans toutes les directions pour aller se perdre dans le tissu blanchâtre environnant et tantôt pour rejoindre les petits systèmes étoilés qui paraissent dispersés irrégulièrement sur la surface mise à nu. Tantôt les rayons médullaires sont réunis en très grand nombre et semblent former une masse pulvérulente; il devient alors très difficile de suivre leur direction.
Sur une coupe longitudinale on n’aperçoit pas très distinctement les deux bandes noires qu’on observe si bien dans les rhubarbes chinoises proprement dites ou rhubarbe de Canton^ ce qui tient à ce que dans la sorte moscovite le cercle étoilé n’offre pas la régularité qu’on observe dans la sorte de Canton.
Caractères microscopiques. — La rhubarbe de Moscovie a été examinée au microscope par MM. Otto Berg et Fluckiger. Dans son ouvrage intitulé, Ânatomischer atlas zur Pharm. Waarenk., M. Berg émet l’opinion que la rhubarbe de Moscovie et la rhubarbe de Canton ont une constitution différente et par suite une origine différente. Il admet que les cercles étoilés sont moins nombreux mais beaucoup plus régulièrement disposés dans la rhubarbe de Canton que dans la rhubarbe de Moscovie, que les rayons médullaires de la sorte moscovite sont formés de trois rangées de cellules ovoïdes. Le même auteur admet en troisième lieu que les cristaux d’oxalate de chaux dans la rhubarbe Cron ont la forme de massiers hérissés de pointes aigües, tandis que dans la rhubarbe de Canton ces cristaux apparaissent sous la forme d’étoiles plates. M. Fluckiger (l) croit que l’origine differente de ces deux sortes
(1) Schweiz. Wochenschrift für Phartnac., 1864, p. 37.
commerciales est bien possible, mais il n’admet pas les différences établies par M. Berg au point de vue de la constitution anatomique. Il ne voit dans ces différences que des transitions et non pas des caractères spécifiques. De mon côté j’ai examiné plusieurs échantillons de rhubarbe de Moscovie de provenance certaine qui m’ont été envoyés de Londres par M. James Collins. J’ai observé un très grand nombre de coupes microscopiques pour acquérir une idée bien nette sur la texture de cette racine et je puis affirmer que les caractères sur lesquels M. Berg a basé la distinction de cette espèce n’ont rien de constant à part celui qui est tiré de l’irrégularité des cercles étoilés.
Examinée au microscope la coupe transversale de la rhubarbe de Moscovie se montre composée d’un certain nombre de rayons médullaires qui sillonnent dans tous les sens une masse cellulaire renfermant de l’amidon et de l’oxalale de chaux. Dans les étoiles qu’on aperçoit sur la coupe transversale, les rayons médullaires partent généralement d’un centre commun pour suivre une direction plus ou moins tortueuse. Chacun des rayons médullaires est composé d’un certain nombre de rangées de cellules rarement de 2, souvent de trois ou 5. Les cellules qui forment ces rayons sont généralement quadrilatères et un peu allongées. Les cellules comprises entre les rayons ont une forme polyédrique et renferment une quantité assez notable d’oxalate de chaux et peu d’amidon.
Les étoiles qu’on observe sur une coupe longitudinale du même morceau présentent généralement une disposition identique pour des étoiles de même grandeur, mais, en multipliant les coupes et en variant les échantillons, j’ai pu constater que la disposition anatomique de ces systèmes étoilés était sujette à bien des variations. Ainsi en examinant une étoile de dimension ordinaire dans une rhubarbe de Moscovie plate, je lui ai trouvé la même disposition que celle que je viens d’indiquer, c’est-a-dire les rayons médullaires composés de 3 ou 5 rangées de cellules, peu d’amidon et passablement d’oxalate de chaux, tandis qu’une petite étoile de la partie centrale s’est montrée composée de rayons médullaires à une seule et rarement à 2 rangées de cellules presque carrées, et l’espace compris entre les rayons était formé de
cellules très riches en amidon et renfermant très peu d’oxalate de chaux. Les étoiles détachées sur la coupe longitudinale diffèrent de celles qui sont prises sur la coupe transversale en ce que dans les premières on n’observe pas seulement la coupe transversale des vaisseaux, sur une préparation assez large on voit généralement les systèmes de vaisseaux disposés longitudinalement.
Ce fait ne s’observe pas sur la coupe transversale où les vaisseaux n’apparaissent que sous la forme d’un cercle à contour bien défini.
RHUBARBE DE CANTON OU Rhubarbe de Chine proprement dite.
Cette rhubarbe est désignée en Angleterre sous le nom de rhubarbe des Indes Orientales ou rhubarbe Est Indienne {East Indian rhubarb). En Allemagne on l’appelle rhubarbe de Canton. M. Guibourl la décrit sous le nom de rhubarbe de Chine. En Russie elle est actuellement appelée rhubarbe du Nord de la Chine et rhubarbe du Sud de la Chine selon la voie qu’elle suit pour arriver dans ce pays.
Elle est importée en Angleterre soit directement de Canton, soit indirectement par Singapour et les autres comptoirs des Indes Orientales.
Sous le nom de rhubarbe de Chine, on connaît en France plusieurs racines qui diffèrent entre elles autant par leur aspect extérieur que par leur texture interne, mais qui possèdent cependant des caractères spécifiques qui ne permettent pas de les confondre avec nos rhubarbes indigènes.
On connaît dans le commerce français les rhubarbes de Chine rondes et les rhubarbes de Chine plates.
Rhubarbe de Chine ronde.
Elle se présente en morceaux arrondis de poids et de volume variables. La meilleure est désignée par les droguistes sous le nom de rhubarbe mondée, rhubarbe extra, rhubarbe n" I, parce quelle est préparée avec soin. Le nettoyage se fait en Chine.
peut être avant la dessiccation ; elle présente quelques caractères qui la différencient de la sorte moscovite.
La surface externe est presque toujours arrondie, tandis que la surface latérale de la rhubarbe russe est manifestement angulaire; de plus la rhubarbe de Canton n’ayant pas été soumise à l’examen des commissaires russes, n’est jamais percée de trous forés au couteau, elle porte seulement des trous à travers lesquels on trouve souvent des débris de la corde ou de la paille qui a servi à suspendre les morceaux. Ces perforations présentent une couleur brune noirâtre et non la teinte jaune des trous qu’on observe dans la sorte moscovite.
Quelques morceaux présentent une forme régulièrement cylindrique, mesurant de .5 à 10 centimètres de long et 4 à 9 centimètres de diamètre; mais la plupart ont la forme d’un cône tronqué de 6 ou 7 centimètres de hauteur. Le poids varie entre 30 et 90 grammes. Les meilleurs morceaux sont plus pesants et plus compacts que la rhubarbe russe. Ils sont recouverts d’une poussière qu’on peut séparer facilement. A cause de sa texture compacte, la rhubarbe de Canton acquiert parle frottement et par le mondage qui se fait au moyen de la râpe, une surface lisse, parfois luisante, sur laquelle on voit encore des traces d’écorce. Souvent on nettoie encore la rhubarbe de Canton dans les Indes Orientales ou en Europe; les racines ainsi obtenues diffèrent encore de la rhubarbe russe, car ce second nettoyage se fait avec parcimonie et consiste à enlever les portions d’écorce qui restaient sur les racines.
La fracture de la rhubarbe de Canton est inégale. Les veines et spécialement celles du milieu ont une direction moins déterminée et sont d’une couleur plus terne que dans la rhubarbe russe. Elle a une odeur moins pénétrante et moins aromatique que celle-ci.
Si on examine une section transversale bien polie de rhubarbe de Canton, on aperçoit presque constamment le cercle ondulé brun noirâtre qui est la trace de la portion le plus interne de l’écorce, de plus on remarque la zône pulvérulente dans toute son étendue, tandis qu’elle est souvent entamée ou très peu développée dans la rhubarbe de Moscovie. Les étoiles sont disposées de façon à former un cercle bien défini
et assez régulièrement concentrique à la zone pulvérulente, tandis que dans la sorte moscovite, ces étoiles semblent parsemées irrégulièrement sur la coupe transversale des racines. La partie centrale présente les rayons médullaires sous la forme d’une masse pulvérulente qui ne permet pas de suivre leur direction comme dans un grand nombre de morceaux de la sorte moscovite.
Telle est la disposition qu’on observe le plus généralement dans les rhubarbes de Canton ; mais ces caractères n’existent pas toujours aussi tranchés, et varient quelque peu. Dans quelques morceaux les étoiles sont disposées sur 2 ou 3 rangs, mais généralement d’une façon assez régulière pour former des cercles concentriques et présentent toutes les différences que j’ai signalées en décrivant les caractères généraux des rhubarbes chinoises.
Ces caractères existaient d’une manière bien plus constante dans la rhubarbe de Canton, quand la rhubarbe de Moscovie arrivait dans le commerce par la voie de Kiachta; mais depuis que le trafic de cette drogue avec la Russie a complètement cessée les rhubarbes n’offrent plus une texture aussi homogène Tous les morceaux ne présentent plus le cercle étoilé si bien défini et régulièrement concentrique à la zône pulvérulente. Si la qualité des rhubarbes de Canton est devenue bien supérieure depuis une dizaine d'années, cela lient uniquement, selon moi, a ce que les marchands buchares n’ont plus voulu subir le joug des commissaires russes, et ont trouvé plus d’avantages à mêler la rhubarbe de Moscovie avec la rhubarbe de Canton. C’est pourquoi dans les caisses de rhubarbe de Canton on trouve aujourd’hui tant de morceaux qui rappellent par leur structure et leur disposition intime, la fameuse rhubarbe russe. Aussi, en Angleterre, certains marchands habiles savent -ils au besoin, procurer de la rhubarbe de Moscovie à leurs clients qui ignorent que cette drogue n’existe plus sous ce nom. En taillant et forant au couteau, certains morceaux choisis dans lescaisses de rhubarbe de Canton ils savent très bien préparer une drogue qu’ils vendent sous le nom deTurkey Rhubarb et qui offre tous les caractères intérieurs et extérieurs de la rhubarbe de Kiachta.
La rhubarbe de Canton non mondée, présente les mêmes caractères
intérieurs que la rhubarbe mondée; elle est ainsi appelée parce qu’elle n’a pas subi un second nettoyage avant d’être répandue dans le commerce. Elle retient des portions assez considérables d’écorce qui lui donnent un aspect brun un peu sale ou bleu noirâtre, et qui empêchent quelquefois de distinguer le réseau losangique. De plus, les morceaux étant généralement assez gros n’ont pas été parfaitement desséchés, de sorte que la partie centrale est souvent gâtée et envahie par la pourriture. Aussi je conseille de choisir de préférence la rhubarbe plate qui n’offre jamais cet inconvénient, ou de n’acheter la rhubarbe ronde qu’après l’avoir cassée, afin d’examiner la nature de ses parties internes.
Rhubarbe de Chine plate.
La rhubarbe de Chine plate est celle qui est la plus communément répandue sur les marchés français. Ainsi que l’indique son nom, elle se présente généralement en morceaux plan convexes. Elle est composée des mêmes éléments que la rhubarbe ronde. Comme celle-ci la rhubarbe de Chine plate n’offre pas toujours des caractères complètement identiques dans tous ses morceaux. Elle est très facile à reconnaître par la présence sur sa face plane de deux grandes bandes longitudinales, de couleur noire ou brun foncé, dans l’intervalle desquelles on trouve un nombre considérable d’étoiles de grandeur variable. De plus, la face convexe laisse voir très distinctement le réseau caractéristique des rhubarbes chinoises.
Examen microscopique. — La rhubarbe de Canton examinée au microscope, présente tous les caractères généraux des rhubarbes chinoises Ainsi, en allant du centre à la circonférence, la masse centrale apparaît formée généralement de rayons médullaires à 2 ou 3 rangs de cellules, s’entrecroisant dans tous les sens. Les étoiles présentent les différentes dispositions anatomiques que j’ai indiquées plus haut. Les branches de ces étoiles sont formées d’un nombre irrégulier de rangées de cellules. Ce nombre varie ordinairement entre 2 et 5.
La zône pulvérulente est de même formée de rayons médullaires s’entrecroisant dans tous les sens. Quant à la zône qui l’entoure et qui
est caractérisée par la direction parrallèle des rayoos médullaires, elle est formée de cellules polyédriques renfermant des quantités variables d’amidon et d’oxalate de chaux, mais à mesure qu’on s’approche du cercle ondulé, la quantité d’amidon diminue, et le tissu utriculaire devient tissu fibreux, pour reprendre en dehors de la zône cambiale sa nature cellulaire. Il est très facile, dans cet anneau périphérique des rhubarbes, de suivre la direction des rayons médullaires qui sont sensiblement parallèles, et formés de 2 à 3 rangées de cellules souvent plus allongées que dans la rhubarbe de moscovie.