‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 32 sur 263 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

comme Agamemnon , le roi des rois. Je vous avertis, disait un autre, que nous ne mangerons pas encore cette année des figues de Tusculura. Quelques succès particuliers qu'il eut achevèrent de tourner la tète à cette troupe sénatoriale. Ainsi, pour n'être pas blâmé, il fit une chose que la postérité blâmera toujours, de sacrifier tant d'avantages pour aller, avec des troupes nouvelles , combattre une armée qui avait vaincu tant de fois '.

Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés en Afrique, Scipion, qui les commandait, ne voulut jamais suivre l'avis de Catou , de traîner la guerre en longueur : enOé de quelques avantages , il risqua tout , et perdit tout ; et lorsque Brutus et Cassius rétablirent ce parti, la même précipitation perdit la république une troisième fois.

Vous remarquerez que , dans ces guerres civiles , qui durèrent si longtemps , la puissance de Rome s'accrut sans cesse au dehors. Sous Marins , Sylla, Pompée, César, Antoine, Auguste, Rome, toujours plus terrible, acheva de détruire tous les rois qui restaient encore.

Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile. Tout le monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat ; et lorsque par la paix les forces sont réunies , cet État a de grands avantages sur les autres , qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs , dans les guerres civiles , il se forme souvent de grands hommes , parce que dans la confusion ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé , et on l'est souvent

« Cela est bien expliqué dans Appien, delà Guerre civile, liv. IV, ch. cviii et suiv. L'armée d'Octave et d'Antoine cuirait péri de faim , si l'on n'avait pas donné la bataille.

tout de travers. Et, pour passer de l'exemple des Romains à d'autres plus récents, les Français n'ont jamais été si redoutables au dehors qu'après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans , après les troubles de la Ligue , après les guerres civiles de la minorité de Louis XIII et de celle de Louis XIV. L'Angleterre n'a jamais été si respectée que sous Gromwell , après les guerres du longparlement. Les Allemands n'ont pris la supériorité sur les Turcs qu'après les guerres civiles d'Allemagne. Les Espagnols , sous Philippe V, d'abord après les guerres civiles pour la succession, ont montré en Sicile une force qui a étoiuié l'Europe; et nous voyons aujourd'hui la Perse renaître des cendres de la guerre civile , et humilier les Turcs.

Enfin la république fut opprimée , et il n'en faut pas accuser l'ambition de quelques particuliers , il en faut accuser l'homme , toujours plus avide du pouvoir à mesure qu'il en a davantage , et qui ne désire tout que parce qu'il possède beaucoup.

Si César et Pompée avaient pensé comme Caton , d'autres auraient pensé comme firent César et Pompée; et la république, destinée à périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main.

César pardonna à tout le monde ; mais il me semble que la modération que l'on montre après qu'on a tout usurpé ne mérite pas de grandes louanges.

Quoi que l'on ait dit de sa diligence après Pharsale, Cicéron l'accuse de lenteur avec raison. Il dit à Cassius qu'ils n'auraient jamais cru que le parti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en Afrique , et que , s'ils avaient \ pu prévoir que César se fût amusé à sa guerre d'Alexandrie, ils n'auraient pas fait leur paix, et qu'ils se seraient re-

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tirés avec Scipiou et Caton en Afiique'. Ainsi un fol amour lui fit essuyer quatre guerres ; et, en ne prévenant pas les deux dernières, il remit en question ce qui avait été décidé à Pharsale.

César gouverna d'abord sous des titres de magistrature, car les hommes ne sont guère touchés que des noms. Et comme les peuples d'Asie abhorraient ceux de consul et de proconsul , les peuples d'Europe détestaient celui de roi : de sorte que, dans ces temps-là , ces noms faisaient le bonheur ou le désespoir de la terre. César ne laissa pas de tenter de se faire mettre le diadème sur la tète ; mais voyant que le peuple cessait ses acclamations, il le rejeta. Il fit encore d'autres tentatives ' ; et je ne puis comprendre qu'il pût croire que les Romains , pour le souffrir tyran , aimassent pour cela la tyramiie , ou crussent avoir fait ce qu'ils avaient fait.

Un jour que le sénat lui déférait de certains honneurs , il négligea de se lever; et pour lors les plus graves de ce corps achevèrent de perdre patience.

On n'offense jamais plus les hommes que lorsqu'on choque leurs cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c'est quelquefois une preuve de l'estime que vous en faites; choquez leurs coutumes, c'est toujours une marque de mépris.

César, de tout temps ennemi du sénat, ne put cacber le mépris qu'il conçut pour ce corps, qui était devenu presque ridicule depuis qu'il n'avait plus de puissance : par là sa clémence même fut insultante. On regarda qu'il ne pardonnait pas, mais qu'il dédaignait de punir.

Il porta le mépris jusqu'à faire lui-même les sénatus-

' Lettres familières, liv. \V.

^ Il cassa les tribuns du peuple. 9^-

cousultes; il les souscrivait du nom des premiers sénateurs qui lui venaient dans l'esprit. « J'apprends quelquefois, « dit Cicérou ', qu'un séuatus-consulte passé à mon avis « a été porté en Syrie et en Arménie , avant que j'aie su « qu'il ait été fait ; et plusieurs princes m'ont écrit des let- « très de remercîments sur ce que j'avais été d'avis qu'on « leur donnât le titre de rois, que non-seulement je ne sa- « vais pas être rois , mais même qu'ils fussent au monde. »

Ou peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de ce temps-là % qu'on a mises sous le nom de Cicérou, parce que la plupart sont de lui, l'abattement et le désespoir des premiers hommes de la république à cette révolution subite qui les priva de leurs honneurs et de leurs occupations mêmes, lorsque le sénat étant sans fonction , ce crédit , qu'ils avaient eu par toute la terre , ils ne purent plus l'espérer que dans le cabinetd'un seul; et cela se voit bien mieux dans ces lettres que dans les discours des historiens. Elles sont le chef-d'œuvre de la naïveté des gens \mis par une douleur commune , et d'un siècle où la fausse politesse n'avait pas mis le mensonge partout ; enfin on n'y voit point , comme dans la plupart de nos lettres modernes , des gens qui veulent se tromper, mais des amis malheureux qui cherchent à se tout dire.

Il était bien difficile que César pût défendre sa vie : la plupart des conjurés étaient de son parti , ou avaient été par lui comblés de bienfaits^, et la raison en est bien naturelle. Ils avaient trouvé de grands avantages dans sa victoire; mais , plus leur fortune devenait meilleure, plus ils

• Lettres familières , liv. IX-

* Voyez les Lettres de Cicéron et de Servius Sulpilius.

' Décimus Brulus , Caïus Casca, Trébooius, Tullius Cimber, Minu- Uus Basilius, ctaieut amis de César. (Appien, de Bello civili, lib. n, ch. cxiii.

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