CHAPITRE XV
les ai'mées d'illyrie et de Germanie setaient soulevées ; il leur accorda quelques demandes , et il soutint que c'était au sénat à juger des autres ' : il leur envoya des députés de ce corps. Ceux qui ont cessé de craindre le pouvoir peuvent encore respecter l'autorité. Quand on eut représente aux soldats comment , dans une armée romaine , les enfants de l'empereur et les envoyés du sénat romain couraient risque de la vie ' , ils purent se repentir, et aller jusqu'à se punir eux-mêmes^; mais quand le sénat fut entièrement abattu , sou exemple ne toucha personne. En vain Othon harangue-t-il ses soldats pour leur parler de la dignité du sénat ^ ; en vain Vitellius envoie-t-il les principaux sénateurs pour faire sa paix avec Vespasien ^ : on ne rend point dans un moment aux ordres de l'État le respect qui leur a été ôté si longtemps. Les armées ne regardèrent ces députés que comme les plus lâches esclaves d'un maître qu'elles avaient déjà réprouvé.
C'était une ancienne coutume des Romains , que celui qui triomphait distribuait quelques deniers à chaque soldat : c'était peu de chose''. Dans les guerres civiles, on augmenta ces dons ". On les faisait autrefois de l'argent pris sur les ennemis : dans ces temps malheureux , on donna celui des citoyens; et les soldats voulaient un partage là
' Calera senatid servandii. ( Tacite, Annales, liv. I, ch, xxv.
• Voyez la harangue de Germauicus. ( Ibid. ch. XLii.)
^ Gaudebat cœdibus milts, quasi semet absolveret. ( Ibid. ch. XLIV.' — On révoqua dans la suite les privilèges extorqués. ( Ibid. )
* Tacite, Histoire, liv. I, ch. lxxmv. ^ Ibid. liv. III. ch. lxxx.
6 Voyez dans Tite-Live les sommes distribuées dans divers triomphes. L'esprit des capitaines était de porter beaucoup d'argent dans le trésor public , et d'en donner peu aux soldats.
' Paul-Emile, dans un temps ou la grandeur des conquêtes avait fait augmenter les libéralités, ne distribua que cent deniers à chaque soldat , mais César en donna deux mille; et son exemple fut suivi par Antoine et Octave , par Brulus et Cassius. Voyez Dion et Appien.
OÙ il n'y avait pas de butin. Ces distributions n'avaient lieu qu'après une guerre : Néron les fit pendant la paix. Les soldats s'y accoutumèrent; et ils frémirent contre Galba , qui leur disait avec courage qu'il ne savait pas les acheter, mais qu'il savait les choisir.
Galba , Othou ' , Vitellius , ne'firent que passer. Vespasien fut élu, comme eux, par les soldats; il ne songea, dans tout le cours de son règne, qu'à rétablir l'empire, qui avait été successivement occupé par six tyrans également cruels, presque tous furieux, souvent imbéciles, et, pour comble de malheur, prodigues jusqu'à la folie.
Tite , qui lui succéda, fut les délices du peuple romain. Domitien fit voir un nouveau monstre plus cruel , ou du moins plus implacable que ceux qui l'avaient précédé, parce qu'il était plus timide.
Ses affranchis les plus ehers, et , à ce que quelques-uns ont dit, sa femme même, voyant qu'il était aussi dangereux dans ses amitiés que dans ses haines , et qu'il ne mettait aucunes bornes à ses méfiances ni à ses accusations, s'en défirent. Avant de faire le coup , ils jetèrent les yeux sur un successeur, et choisirent Nerva, vénérable vieillard.
Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont l'histoire ait jamais parlé. Ce fut un bonheur d'être né sous sou règne , il n'y en eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d'État, gi-and capitaine , ayant un cœur bon qui le portait au bien , un esprit éclairé qui lui montrait le meilleur, une âme noble , grande, belle; avec toutes les vertus', n'étant extrême sur aucune ; enfin l'homme le plus propre à honorer la nature humaine, et représenter la divine.
' Suscepere duo manipulares imperîum populi romani transfère n~ dwn,el trnnstulcrunt. (Tacite, Histoire, liv. I, ch. xxv.)