‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 52 sur 263 · CHAPITRE XVI. tl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. tl

d accepter la solde même, et voulurent servira leurs dépens.

Les trésors de Persée et ceux de tant d'autres rois , que l'ou porta continuellement à Rome, y firent cesser les tributs'. Dans l'opulence publique et particulière, on eut la sagesse de ne point augmenter la paye de cinq onces de cuivre.

Quoique sur cette paye on fit une déduction pour le blé , les habits et les armes , elle fut suffisante , parce qu'on n'enrôlait que les citoyens qui avaient un patrimoine.

Marins ayant enrôlé des gens qui n'avaient rien, et son exemple ayant été suivi , César fut obligé d'augmenter la paye.

Cette augmentation ayant été continuée après la mort de César, ou fut contraint, sous le consulat de Hirtius et de Pansa , de rétablir les tributs.

La faiblesse de Domitieu lui ayant fait augmenter cette paye d^un quart , il fit une grande plaie à l'État , dont le malheur n'est pas que le luxe y règne, mais qu'il règne dans des conditions qui , par la nature des choses , ne doivent avoir que le nécessaire physique. Enfin , Caracalla ayant fait une nouvelle augmentation, l'empire fut mis dans cet état que, ne pouvant subsister sans les soldats , il ne pouvait subsister avec eux.

Caracalla , pour diminuer l'horreur du meurtre de son frère, le mit au rang des dieux ; et ce qu'il y a de singulier, c'est que cela lui fut exactement rendu par Macrin , qui , après l'avoir fait poignarder, voulant apaiser les soldats prétoriens , désespérés de la mort de ce prince qui leur avait tant donné, lui fit bâtir un temple , et y établit des prêtres fiamines en son honneur.

' CiCKRON , des Offices , liv. H.

118 GRANDEUR ET DÉCADEiNCE DES ROMAINS,

Cela fit que sa mémoire ne fut pas flétrie, et que, le sénat n'osant pas le juger, il ne fut pas mis au rang des tyrans, comme Commode, qui ne le méritait pas pins que lui ••

De deux grands empereurs, Adrien et Sévère', l'un établit la discipline militaire, et l'autre la relâcha. Les effets répondirent très-bien aux causes. Les règnes qui suivirent celui d'Adrien furent heureux et tranquilles ; après Sévère , on vit régner toutes les horreurs.

Les profusions de Caracalla envers les soldats avaient été immenses ; et il avait très-bien suivi le conseil que son père lui avait donné eu mourant, d'enrichir les gens de guerre, et de ne s'embarrasser pas des autres.

Mais cette politique n'était guère bonne que pour \m règne; car le successeur, ne pouvant plus faire les mêmes dépenses , était d'abord massacré par l'armée : de façon qu'on voyait toujours les empereurs sages mis à mort par les soldats , et les méchants , par des conspirations , ou des arrêts du sénat.

Quand un tyran qui se livrait aux gens de guerre avait laissé les citoyens exposés à leurs violences et à leurs rapines, cela ne pouvait non plus durer qu'un règne; car les soldats, à force de détruire, allaient jusqu'à s'ôter à eux-mêmes leur solde. Il fallait donc songer à rétablir la discipline militaire, entreprise qui coûtait toujours la vie à celui qui osait la tenter.

Quand Caracalla eut été tué par les embûches de Macrin, les soldats , désespérés d'avoir perdu un prince qui donnait sans mesure, élurent Kéliogabale ^ ; et quand ce

' ^Lics L\MPRiDius , iii Fita Alex. Severi.

' Voy. V Abrégé de Xiphiliii, Fie d' Adrien; elUéroûien, Fie de Sévère. ' Dans ce temps-là tout le monde se croyait bon pour parvenir à l'empire. Voyez Dion , liv. LXXIX.

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dernier, qui, n'étant occupé que de ses sales voluptés, les laissait vivre à leur fantaisie , ne put plus être souffert, ils le massacrèrent. Ils tuèrent de même Alexandre, qui voulait rétablir la discipline , et parlait de les punir '.

Ainsi, un tyran qui ne s'assurait point la vie, mais le pouvoir de faire des crimes , périssait avec ce ftmeste avantage que celui qui voudrait faire mieux périrait après lui.

Après Alexandre, on élut Maximin, qui fut le premier empereur d'une origine barbare. Sa taille gigantesque et la force de son corps l'avaient fait connaître.

II fut tué avec son fils par ses soldats. Les deux premiers Gordiens périrent en Afrique. Maxime, Balbin, et letroi- i sième Gordien , furent massacrés. Philippe , qui avait fait tuer le jeune Gordien, fut tué lui-même avec son fils ; et Dèce, qui fut élu en sa place, périt à son tour par lati-ahison de Gallus '.

Ce qu'on appelait l'empire romain dans ce siècle-là était une espèce de république irrégulière , telle à peu près que l'aristocratie d'Alger, ou la milice , qui a la puissance souveraine , fait et défait un magistrat qu'on appelle le dey ; et peut-être est-ce une règle assez générale que le gouvernement militaire est, à certains égards, plutôt républicain que monarchique.

Et qu'on ne dise pas que les soldats ne prenaient de part au gouvernement que par leur désobéissance et leurs révoltes: les harangues que les empereurs leur faisaient ne furent-elles pas à la fin du genre de celles que les consuls et

' Voyez Lauipridius.

' Casaubon remarque sur VHistoire augiisiale que , dans les ceiil soixante années qu'elle contient, il y eut soixante et dix personnes qui eurent, justement ou injustement , le titre de César : « Adeo erant in Ulo prlncipatu , quem tamen omnes miranttir, comitia itnperii semptr incerlu. » Ce qui fait Inen voir la différence de ce gouvernement a celui de France, on ce royaume n'a eu en douze cents ans de ten ps ^^u• soixante-trois rois.

1^0 GRANDELll liT DÉCADKNCi; DI'S ROMAINS,

les tribuns avaient faites autrefoisau peuple?Et, quoiqueles armées n'eussent pas un lieu particulier pour s'assemble--, qu'elles ne se conduisissent point par de certaines formes, ({u'elles ne fussent pas ordinairement de sang-froid, délibérant peu et agissant beaucoup , ne disposaient-elles pas en souveraines de la fortune publique? Et qu'était-ce qu'un empereur, que le ministre d'un gouvernement violent, élu pour l'utilité particulière des soldats?

Quand l'armée associa à l'empire Philippe ', qui était préfet du prétoire du troisième Gordien , celui-ci demanda qu'on lui laissât le commandement entier, et il ne put l'obtenir; il harangua l'arrnée pour que la puissance fût égale entre eux , et il ne l'obtint pas non plus ; il supplia qu'on lui laissât le titre de César, et on le lui refusa; il demanda d'être préfet du prétoire , et on rejeta ses prières ; enfin il parla pour sa vie. L'armée, dans ses divers jugemeiits, exerçait la magistrature suprême.

Les barbares , au commencement inconnus aux Romains, ensuite seulement incommodes , leur étaient devenus redoutables. Par l'événement du monde le plus extraordinaire, Rome avait si bien anéanti tous les peuples, que, lorsqu'elle fut vaincue elle-même, il sembla que la terre en eût enfanté de nouveaux pour la détruire.

Les princes des grands Etats ont ordinairement peu de pays voisins qui puissent être l'objet de leur ambition : s'il y eu avait eu de tels , ils auraient été enveloppés dans le cours de la conquête. Ils sont donc bornés par des mers, des montagnes et de vastes déserts, que leur pauvreté fait mépriser. Aussi les Romains laissèrent-ils les Germains dans leurs forêts , et les peuples du Nord dans leurs glaces; et il s'y conserva, ou même il s'y forma des nations qui enfin les asservirent eux-mêmes.

' Voyez Jules (',i|iilolin.

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