OBSERVATION XXVIII — FOURNAISE
Thèse de Merijot (Paris 1873)
Le nommé P... (Alfred) âgé de 44 ans, qui fait le sujet de cette observation, est un homme vigoureux, bien constitué, ne présentant aucun antécédent morbide. Il n'a jamais éprouvé de gène dans l'articulation du genou; aucun symptôme n'est venu révéler la moindre affection du membre inférieur. Sa profession l'oblige à porter des fardeaux ; il n'en à jamais été incommodé.
Le 6 novembre 1871, cet homme causait debout avec son fils devant la porte de sa maison, le terrain sur lequel il se trouvait présentait beaucoup d’aspérités. Pendant la conversation, il se mit à lancer brusquement la jambe droite en avant, à 50 ou 60 centimètres au-dessus du sol; au même moment, la jambe gauche manquant de point d'appui suffisant par suite de l'inégalité du terrain, ne put supporter le poids du corps, et notre homme, éprouvant une douleur très vive, tomba sur le siège en criant : « Ah ! j'ai la jambe cassée. » Dès cet instant, le genou se tuméfia rapidement et acquit un volume considérable; iln'a paséié apprécié par la mensuration. La tuméfaction envahit bientôt toute la cuisse, s'arrêta au pli de l’aine. Deux médecins, mandés sur le champ, virent le blessé environ cinq heures après l'accident. Le diagnostic était rendu complétement impossible par l'énorme gonflement de toute la région. On se perdit en conjectures ; néanmoins, on regarda comme probable une luxation de l'articulation du genou.
Application de 7 sangsues le premier jour et 4le lendemain ; cataplasmes arrosés d'alcool camphré.
Vingt-quatre heures après l'accident, signe d'embarras gastrique, combattu par l'eau de Sedliz ; fièvre intense.
Ge n’est qu'au bout de quinze jours quele diagnostic put étre fait par M.le docteur Gaillet, de Reims, appelé en consultation ; on reconnut alors un arrachemeut du tendon du droit antérieur au niveau de son insertion à la rotule.
Le blessé ne peut faire aucun mouvement spontané; tout mouvement communiqué lui çause d’insupportables douleurs ; le muscle couturier violemment contracté, présente l’aspect et la consistance d’une corde fortement tendue sous la peau; pas de raccourcissement du membre, les rotules et les malléoles sont de niveau. Dans le décubitus dorsal, P... ne peut lever spontanément la jambe; si on soulève le membre et qu'on l’abandonne à luimême, le patient ne peut l'empêcher de retomber lourdement sur le plan du lit.
Les mouvements de rotation de la cuisse, en dedans et en dehors, se font assez facilement. Quand le blessé prend son point d'appui sur la jambe et qu’il veut soulever la cuisse gauche, le mouvement de flexion de la jambe s’opère de lui-même ; celui d'extension esttout à fait impossible. Les creux sous-rotuliens sont complétement effacés, et le genou a la forme d’une calotte sphérique ; la peau de la région est rouge et dépourvue de son épiderme, ce qui est dû aux topiques dont on fait usage. Quand, dans le décubitus dorsal, le malade a la jambe placée dans l'extension, on sent très nettement, à la palpation, les bords latéraux et la base de la rotule libres de touteattache ; le doigt détermine à ce niveau une dépression profonde.
La tuméfaction du genou était encore trop accusée pour permettre une exacte exploration de la région ; on n’a pas pu préciser le degré d’écartement entre la base de la rotule et l’extrémité du tendon; cependant il est possible d'affirmer que l’écartement n’était pas inférieur à 6 centimètres.
S1 on placele membre dans la demi-flexion, il se formeau-dessus de la base de la rotule une tumeur bosselée, molle, fluctuante; en déprimant cette tumeur, et la refoulant derrière la base de la rotule, on arrive très facilement jusque dans l’espace intercondylien antérieur. La flexion la plus forte de la jambe se fait suivant un angle de 90° environ.
De.
L'unique appareil dont on fit usage fut une bande roulée, Jmbibée d'eau-de vie camphrée, le malade était placé dans le décubitus horizontal ; le membre avait la même direction; il reposait seulement sur des coussins qui l’élevaient à 10 centimètres audessus du plan du lit.
Quatre mois etdemi après l'accident, la mensuration donnait les chiffres suivants : .
genou malade genou sain
Circonférence dutiers supérieur... 0.375 0.360 » au tiers moyen... 0.395 0.375 » au tiers inférieur... 0.375 0.360
Une note rédigée le 15 mars 1873 complète les indications précédentes.
Cet homme fait actuellement usage d’un appareil articulé au niveau du genou, construit sur les indications de M. le docteur Gaillet, de Reims. L'appareil se composeessentiellement de deux gaines de cuir supportées latéralement par deux tiges d’acier; elles entourent l’une la jambe, l’autre la cuisse, et sont articulées au niveau du genou ; un lacet permet de serrer ces gaines à volonté; une bande de caoutchouc assez résistante est fixée en avant du genou; elle remplace en partie l’action du triceps en modérant la flexion de la jambe.
P... éprouve toujours quelque gêne en marchant, mais peut parfaitement se passer de bâton et de béquilles faisant pour lui l'office de points d'appui supplémentaires. La faiblesse du membre, conséquence de la lésion, est encore augmenté par l’atrophie très prononcée des trois portions du triceps. La plupart des autres muscles de la cuisse et de la jambe sont également atrophiés. La moindre déviation du pied, en dedans ou en dehors tend à faire perdre l'équilibre au malade, il s'expose à des chutes fréquentes. Pendant la marche, le poids du corps est en grande partie reporté sur le membre sain; le centre de gravité se trouve alors déplacé ; par suite, la base de sustentation devient insuffisante pour assurer
à l'individu un parfait équilibre, ce qui le met dans l'impossibilité de porter des fardeaux.
Actuellement (octobre 1873) le membre est très émacié; il ne reste du muscle droit antérieur qu'un faible noyau de fibres musculaires ; la lésion est aujourd’hui facile à constater, en raison de lémaciation. Dans la flexion de la jambe, le plan vient s’appliquer sur les condyles fémoraux. On sent parfaitement la base de rotule libre et rugueuse. Dans cette position, la face antérieure du genou offre l'aspect d’un Y renversé; on peut s’en faire une idée nette en fléchissant l'articulation femoro-tibiale d’un squelette et en la recouvrant d’un morceau de toile ou de parchemin modérément tendu.