LIVRE I
qui soubs l'apparence d'hommes de feu estonnent à leur aspect toute la terre, font-ils autant d'espèces d'hommes pour ce qu'ils luy ressemblent ?
La voix articulée est encor moins suffisante que la figure pour prouver cette humanité. Car cette espèce de Singes, animaux mortels, qui sont les vrais Satyres vivants, comme nous espérons monstrer cy-apres, ne parlent point : et nous maintenons que tous ceux que Ton remarque avoir parlé estoient démons.
Mais quand ils auroient la parolle distinctement formée, elle n'est pas de l'intérieure nature de l'homme, non pas seulement une propriété qui flue de l'essence, ains seulement un simple accident, qui suit les organes du corps, qui s'altère et se change, qui peut estre, et n'estre pas, sans aucun dommage, ny diminution de l'estre humain : autrement il faudroit que ceux qui ont perdu la parole, par une ingratitude de nature, ou par une rencontre infortunée, eussent
perdu quelque chose de l'humanité, et qu'ils fussent moins hommes que les autres. Ces oyseaux qu'on void si naïfs imitateurs de la voix humaine, sont-ils pourtant hommes? Et l'Anesse de Balaam, pour avoir discouru si raisonnablement, estoit-elle autre que beste ? Et que sçav-je encore si les fables passant pour veritez, on ne s'imagineroit point le cheval d'Achille, qui luy annonça sa mort future, avoir esté homme ?
Quant à la ratiocination des Satyres :
ce n'est pas d'aujourd'huy que l'on a recogneu que les bestes brutes raisonnent en quelque façon : l'histoire des Elephans pleine d'actions raisonnables est digne d'admiration, les finesses du Renard semblent les effects d'un esprit prudent, et qui se demesle de diverses conséquences : et quand, après avoir conté plusieurs tours de Singes, l'on vient à dire que l'on en a veu jouer aux eschez, il n'y a plus à douter qu'ils n'usent de quelque discours intérieur. Mais pour-