LIVRE II
ny entreprendre de faire ce à quoy elles ne sont pas ordonnées, il est arrivé pourtant maintefois que les agens naturels, transgressant cette loy generalle, se sont desreglez du cours ordinaire de leurs actions, et sortant hors Testât de leur nature, engendré des choses malgré leurs propres dispositions, et contraires à Testât de leur nature : ce que nous appelions prodiges. Ainsi les Cieux, ne pouvant recevoir aucune génération en eux mesmes, selon la Philosophie commune, à cause de leur perfection, ont faict naistre au milieu d'eux des cornettes, comme les Mathématiciens nous font croire, mesme de ceux qui dans ces derniers lustres ont esté Teffroy de toute TEurope. Le Soleil, qui pour estre unique est Timage de la Divinité, s'est monstre double, voire triple quelque fois. La Lune a quitté sa place pour heurter une autre Lune, et les Estoiles ont semblé s'arracher du Firmament pour tomber icy bas. Les Eléments aussi
bien que les deux ont obey à la violence de ce desordre : l'air a faict voir des Iris ensanglantées, et faict pleuvoir des pierres et du sang. Les mers se sont entr'ouvertes, le feu a perdu sa chaleur, et la terre sa fermeté. Bref, il n'y a pas une cause du monde, laquelle, ou d'elle mesme se contrariant à soy-mesme, ou forcée d'une puissance supérieure, n'ait souffert quelque divertissement en ses actions ordinaires. La nature des créatures vivantes, non plus que le reste, ne se voit pas exempte de ces desreglements. Car bien que Dieu ait mis aux sentimens de tous les animaux, et versé dans l'intérieur de leur estre des propensions certaines et arrestées de se joindre chacun à son semblable, afin de perpétuer son espèce, et la rendre tousjours esgalle à elle mesme, toutefois on voit assez souvent deux animaux de diverse espèce, sortant des termes qui leur sont prescrits, donner naissance à des bestes qui, tenant de l'un et de l'autre, ne ressem-