LIVRE IV
des paroles de l'autheur, que du discours de la raison.
Sainct Anthoine ayant eu de nuict révélation, qu'il y avoit dans les déserts un Hermite (qui estoit Sainct Paul) que la saincte vie rendoit agréable à Dieu par dessus tous les hommes du monde, touché d'un désir extrême de le veoir, sort dès le matin de sa cellule, se met à travers les halliers, les buissons, et les précipices, et errant çà et là, prend à l'adventure le chemin sans chemin de l'Hermitage qu'il ne connoissoit point.
La première rencontre qu'il fit en ce voyage, fut d'un Hippocentaure, monstre demy-homme et demy-cheval, auquel il ne tint pas long propos, parce qu'il ne jettoit que je ne sçay quels accens barbares et inarticulez, et que d'une légère course il disparut soudain à ses yeux. Cet Hermite, s'estonnant et pensant à ce qu'il venoit de veoir, apperceut soudain devant luy un petit Hommonceau, ayant le nez pointu, le front armé
de deux cornes, et dont les parties inférieures estoient semblables à celles d'une chèvre. Alors, sans trembler à ce nouveau spectacle, il se revestit comme un vaillant champion de la cuirace d'espérance et du bouclier de la foy, et cet animal monstrueux luy offrit des dattes, comme pour ostage de la paix, dont Sainct Anthoine s'estant apperceu, il s'avancea, et luy ayant demandé qui il estoit, il en receut ceste response : « Je suis un » mortel du nombre de ces habitans du » désert que les Gentils, abusez en leurs » superstitions, ont dévotement adoré » soubs le nom de Faunes, Incubes, et » Sylvains. Je suis député vers toy de la » part de toute ma trouppe, comme Am- » bassadeur. Nous te prions de prier » pour nous le Dieu commun que nous » cognoissons estre venu pour le salut » du monde, et sa voix a couru par toute » la terre. » De ces paroles, le bon vieillard prit subjet de détester l'Idolâtrie des Alexandriens, qui adoroient pour