LIVRE IV. I
n'avoit communiqué son dessein à personne, car il ne conversoit avec personne. L'advis et la cognoissance d'une si secrette resolution et si promptement exécutée, monstre qu'il y avoit en ce Satyre quelque chose plus qu'humain, et qu'il estoit de ces esprits dont la science parfaicte descouvre nos pensées par nos diverses conjectures, et qu'il fut député véritablement de sa trouppe pour séduire cet Hermite, et empescher ou retarder son devotieux pèlerinage.
Comment aussi cet homme Satyre auroit-il peu si facilement entendre le langage de Sainct Anthoine, et luy respondre en mesme langage ? Les langues ne s'apprennent que par un long temps, et par une grande fréquentation. Themistocle, tenu pour un des meilleurs et des plus forts esprits de la Grèce, est admiré pour avoir appris en un an, au milieu des Perses, à parler Persien. Et depuis quel temps, et avec quels égyptiens avoit fréquenté cet homme Satyre ?
Mais encore, qui auroit appris à ces hommes la mort du Verbe éternel humanisé, et enseigné à ce Satyre les Pseaumes de David, pour les citer si à propos, comme il fit, ayant conclu son discours par le quatriesme verset du Psalme 18 ? On sçait bien quels Apostres, quels Disciples, et quels Religieux, ont presché la doctrine Evangelique, dans les pays plus reculez. Si l'on entendoit discourir un Chinois de quelques mystères du Christianisme, il ne s'en faudroit point esmerveiller : leurs cérémonies et leurs Idoles, ressentant quelque chose de nostre Religion, monstrent assez clairement qu'ils en ont ouy parler. On ne doute point que Sainct Thomas et Sainct Bartelemy n'ayent couru et semé l'Evangile par tout l'Orient, et dit-on que le corps de Sainct Thomas se void encore à présent en la Province de Maabar, que les miracles fréquents et les pèlerinages des Chrestiens rendent célèbre par toute la contrée. Mais que l'on