LIVRE IV. I
dans un long et pénible chemin l'on fait quelque faux pas, et si le bon Homère faict un petit somme dans un grand ouvrage.
La première raison, et qui seule peut convaincre en cette matière, est que si ce Satyre eust esté une beste brute envoyée de Dieu vers Sainct Anthoine, il n'eust pas dit qu'il estoit député de sa trouppe pour le venir trouver. On dit que Trajan, ceignant un de ses Capitaines de son espée, luy dit : « En chose juste a employe-la pour mon service, et aux » injustes, je te permets de t'en servir » contre moy-mesme. » Et quelle apparence que Dieu, la suprême Vérité, eust donné la parole humaine à la brutalité de ce Satyre, pour parler contre la vérité, et qu'en chose si miraculeuse et divine, ce Satyre eust employé ce don de la parole contre sa propre cause, contre sa véritable mission, et contre Dieu mesme? Qu'il eust desnié avoir esté envoyé de Dieu, et supposé un
mensonge de soy ridicule et impertinent ? Je m'estonne comment il est possible que le Cardinal Baronius ait peu s'imaginer cette Ambassade extraordinaire des animaux irraisonnables. Quelle affaire pouvoient-ils avoir avec Sainct Anthoine ? En quel temps, en quel lieu, ce conseil avoit-il esté pris? Quel Hérault? quel Sergent? quel Trompette les avoient assemblez en ces nouveaux comices ?
Qui le premier d'entre eux, eust parlé pour proposer la matière dont ils avoient à délibérer, et qui d'entre eux pouvoit parler pour la résoudre, puis que tous sont privez de la parole ? Il ne faudroit plus douter de ce que nous lisons d'Apollonius Thyaneen, de Melampe, et de tant d'autres qui se disoient entendre le jargon des bestes et des oyseaux, et que leurs cris, heurlements, et ramages, estoient autant de langages intelligibles entre elles, et aux doctes augures. Ne pourroit-on pas recevoir les fables d'Esope pour autant d'histoires ? Ne pour-