‹ Des sciences occultes; ou, Essai sur la magie, les prodices et les miracles; (volume 2)Chapitre 50 sur 80 · CHAPITRE XXÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXÏ

Substances vénéneuses. Poisons dont l'effet peut être gradué. Morts miraculeuses. Poison employé dans les épreuves judiciaires. Maladies envoyées par la vengeance divine. Maladies prédites naturellement.

Plus impérieuse que la reconnaissance^ la crainte est aussi plus durable. Il fut facile aux Thaumaturges de l'inspirer , en employant Faction qu'exercent les substances vénéneuses sur les corps organisés. La nature a prodigué ces substances, principalement sur les parties de notre globe qui ont dû être les premières habitées ; et l'art d'en accroître le nombre et l'énergie n'est pas moins ancien que la civilisation. Aux yeux d'hommes ignorans, quoi de plus magique, de plus mi-

raculeux , de moins en rapport apparent avec sa cause ^ qu'un empoisonnement par l'acide prussique^ par la morphine, par certaines préparations arsenicales 7 L'auteur du crime apparaîtrait à leurs yeux comme un être doué d'un pouvoir surnaturel , peut-être même comme un Dieu qui se joue de la vie des faibles mortels , et d'un souffle , les fait disparaître de la surface de la terre.

L'usage de ces connaissances redoutables fut une fois un bienfait. Le territoire de Sycione était désolé par les ravages des loups. L'oracle consulté indiqua aux habitans un tronc d^arbre dont il leur prescrivît de mêler l'écorce dans des morceaux de chair que Von jetterait aux loups (i). Les loups périrent par le poison. Mais on ne put reconnaître l'arbre dont on n'avait vu que le tronc : les prêtres se réservèrent ce secret.

Qu'en Grèce, il y a plus de deux mille ans , un homme ait succombé à l'efficacité du poison ou aux excès d'une débauche crapuleuse, la question en soi est peu intéres-

(i) Pausanias, Corinthiac, cap. ix.

DES S(2IBNCES OCCULTES. g3

santé. Mais si le court passage de cet homme sur la terre a coûté plus de morts et a causé plus de maux à Thumanité que les plus grands fléaux de la nature ; et si néanmoins le prestige des conquêtes et l'inconséquence des jugemens vulgaires ont fait le modèle des héros, d'un monstre souillé de tant de cruautés et de vices ; si, en un mot, cet homme est Alexandre fils de Philippe , le problème devient historique et pique la curiosité. Quant k nous , sa solution nous intéresse sous le rapport des notions scientifiques dont elle peut révéler l'existence.

Alexandre , dit-on , périt empoisonné par une eau que l'on envoya de Macédoine à Babylone. Cette eau, puisée dans une source, au pied du mont Nonacris, en Arcadie, était A froide et si acrimonieuse qu'elle brisait ou corrodait tout autre vase que ceux que l'on taillait dans l'ongle du pied d'un âne, d'un mulet, d'un cheval ; ou même dans la corne que portaient au front les ânes de Scythie. Une de ces cornes ayant été offerte en présent k Alexandre , il la consacra à Apollon , dans le temple de Delphes , avec une inscription qui rappelait cette merveilleuse pro-

q^\ I)i:s S< lENCKS OCCULTES.

|)ri(Hé (i). On iuiniit pu, Jans ce récit , dis-

< nt(M' quelques expressions impropres ou obscures, et remarquer qu'aujourd'hui encore , ou qualifie dc/ivifJcs ou de chaudeSy certaines substances, sans faire attention à leur température. On aurait pu, a la corTw. d'un animal fabuleux, substituer un vaisseau, (pii avait , < omme plusieurs vases dont se ser- \aieïit les anciens, la forme d'une corne, et p( ut-étre aussi la couleur, le poli et lademitrans])arence de la corne ; mais qui, apporté (le la Scylliie, de la Haute-Asie, pouvait élre d'un verre o|>aque ou d'iuic porcelaine :is^(v. bien cuite it revêtue d'une couverte .iss(v. forte |)()ur braver l'action des liqueurs

< orrosives. Saïis se livrei' à de telles rccher- <^l)es, on s'est arrêté à ce que le récit présente d(^ merveilleux , et l'on n'y a vu qu'un mensoni:>'e ridicule, \-t-on eu raison?

Je suppose que , sans entrer dans aucune ex|)lication, Ton vantât des sources merveîl- Ic^uses dont l'eau attaque tous les métaux, à l'exception d'un seul que l'on ne désignerait cpu' |)ai' le contraste de cette inaltéra-

ii Atiiiin Dt fiat. Suintai \i\). s. «..i|i. jo

DES SCIENCES OCCULTES. qS

bilité , et de la facilité avec laquelle la chaleur le volatilise sous la forme d'une poussière d'une blancheur et d'une finesse extrémes ; ne renverrions -nous pas aussi cette merveille au pays des fables? Les sources sont aux portes de la capitale , à Enghien ; pour en distribuer les eaux, on n'emploie que des tuyaux et des robinets de zinc(i) : ce métal parait être le seul que les eaux sulfureuses ne décomposent point.

L'incrédulité redoublerait si un voyageur peu accrédité nous faisait, pour la première fois , connaître le Zagh. C'est la substance dont on se sert en Orient pour damasquiner les armes blanches; on la retire d'une source située dans les montagnes des Druses ; on ne peut la faire dissoudre que dans un vase de plomb, de veire ou de porcelaine... Le zagh est un mélange de sulfate acide d'alumine et de suUate de fer(3)^ dont la dissolution attaquerait un autre métal que le plomb. Cet exemple et le précédent dissipent déjà une partie de

,0 Hevue Ëricjrclopédùime. tome xxxv. page 5oi. vi) Bulletin de la Société d'eneourat^iement pour l'induêtrie nationale. Pt'coinbre iSîii. paj^e 30*.

l'invraisemblance répandue sur les récits reh" tifs à l'eau de Nonacris. Rien n'empéche que le zagh soit) comme l'assurent les Orientaux, un produit de la nature. Dans un ouvrage (i) qui fait honneur à sa vaste instruction autant qu'à sa philosophie , Sénéque place, auprès de Tempe en Thessalie, une source dont l'eau, mortelle pour les animaux, perce le fer et le cuivre.

L'eau de Nonacris, qui brûlait le fer, faisait fendre ou dissolvait les vases d'argent et d'airain, et même ceux de terre cuite (2) , peut n'avoir été qu'une solution plus chargée de substances corrosives que le zagh et l'eau de la source de Tempe. Je crois néanmoins que c'était un produit de l'art, i"" Oa la trouvait en Macédoine, suivant Quinte-Curce , et en

(i) Senec, Quaett. nat. lib. in. cap. aS.

(9j Q. Curt, lib. z. cap. ultim. — FHruu, de Architect. lib. III. cap. 3... Justin, lib. xii. cap. i4* — Pausanias. Ar- Cad* cap. xnii. — Plutarch, in AUxandr, cap. gg. — Plin. Niât. nat. lib. xxx. cap. i6. — Arrian, de Exped. Alexand. lib. Tii. cap. 7. — Pausanias étend jusqu'au Torre et an cristal, la rertu dissolrante de 1*^00 de Nonacris* On aime à enchérir sur le merveilleux ; et les possesseurs du secret secondaient probablcmeut de tout leur pouToir cette disposition.

Arcadie suivant d'autres auteurs ; ce qui ne peut être exact qu'autant que Ton en fabriquait dans l'une et Fautive contrées* s"" Plutart(ue ajoute qu'on la recueillait sous la forme d'une f'osée légère (i); expression qui semble caractériser le produit d'une distillation. 3** En^ fin ^ l'eau de Nonacris né se décelait point par son goût ) comme le ferait le z^gh ou l'eau d'Enghien, pour peu qu'on en mélàt à du vin ou à toute autre liqueur. Elle n'est suspecte , dit Sénèque (3) ^ ni à la vue , ni à l'odorat 'y semblable en cela aux poisons composés par les plus célèbres empoisonneurs ^ que l'on ne peut découvrir qu'aux dépens de sa \ie. En parlant ainsi ^ Sénèque ne désigne-t-il point une composition analogue à Vaqua Toffana des Italiens : surtout quand il ajoute que son action délétère se porte spécialement sur les viscères, qu'elle les resserre , les rétrécit , et que c^est ainsi qu'elle donne la mort.

Abandonnant la discussion historique , il

:t) Plutarch, in Alexandr, cap. 99. — Herodot. lib. vi.

cap. 74*

' x) Senec. Icc. cit.

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