CHAPITRE XXIV
Art de soutirer la foudre des ouag^ Médailles et traditions qui en indiquent l'existence dans l'antiquité. Voilé sous le nom de culte de Jupiter Elicius et de Zeus Catai&atès , il a été connu de Numa et d'autres personnages anciens. Les imitateurs du tonnare s'en sont serais; il remonte jusqu'à Prométhée; il explique le mythe de Salmonée ; il fut connu de» Hébreux : la construction du temple de Jérusalem en offire la preuve. Zoroastre s'en servit pour allumer le feu sacré , et opérer, dans l'initiation de ses sectateurs , des épreuves et des merveilles. Si les Chaidéens l'ont possédé , il s'est perdu entre leurs maiDS. Il en subsistait quelques traces dans l'Inde , au temp^ de Ktési^s. Miracles analogues à ceux que cet art produisait , et qui pourtant méritent une explication différente.
De tous les fléaux qui alarment l'homme , et pour la conservation de ses richesses et pour la conservation de sa* vie , le plus ef-
DES SCIENCES OCCULTES. l49
frayant, quoique le moins destructif peut'être, c'est la foudre. Les nuages en feu, l'air mugissant , la terre comme ébranlée , les éclairs dont l'œil ne peut supporter la viva-> cité ; le tonnerre grondant en roulemens prolongés ; ou , tout-à'-coup , un éclat déchirant , présage certain de la chute du feu céleste , et que redoublent , en le répétant au loin , les échos des montagnes ; tout ce spectacle offre un ensemble si propre à frapper d'épouvante , que sa fréquente répétition ne familiarisera point avec lui la timidité des peuples : réalisant tout ce qUe l'imagination poétique et les menaces sacerdotales ont introduit de plus imposant dans les signes du courroux divin , il leur présentera toujours , dans le sens le plus direct , le ciel armé contre la terre.
L'homme tremblant suppliera les dieux , il suppliera les mortels privilégiés que les dieux ont daigné instruire , de détourner loin de sa tête cet appareil de terreur.... Le miracle qu'il demande et qu'a opéré le génie du dixhuitiéme siècle, l'antiquité l'a- 1- elle jamais connu ?
Au premier aspect , il semble absurde de le supposer : ne sait-* on pas combien les an-
l5o DES SCIENCES OCCULTES.
ciens , en général ;, étaient peu familiarisés avec les moindres phénomènes de Télectricité? Le cheval qu'avait Tibère, à Rhodes, étincelait sous la main qui le frottait fortement; on citait un autre cheval doué de la même faculté; le père de Théodoric, et quelques autres hommes Pavaient observée sur leur propre corps (i) ; et des faits si simples n'en étaient pas moins mis au rang des prodiges ! On se rappelle aussi quels préjugés superstitieux étaient jadis réveillés par le feu Saint-Ehne? brillant sur les mâts des vaisseaux ; et quelle place tiennent , dans l'histoire des événemens surnaturels , les apparitions de lumières évidemment électriques.
A ces preuves d'ignorance , ajoutons le^ croyances absurdes sur de prétendus préservatifs de la foudre. Tarchon , pour se garantir des coups du tonnerre , enceignait sa de-
(i) Damascius in Isidor. Vit, apud Phot, Biblioth, cod. 2{a -^« En hÎTer, à Stockbolniy raccmnalAtion de rélectridté <c animale est aeniible; il en reste nne grande quantité qui n se décharge d*une manière visible , quand on se déshabille Cl dans une chambre chaude, u James. Fq/age en MUmagne
et en Suède Nouvelles annaUs des vo/ages. tomexxxr.
page i3. — J^al fait souvent, à Genève, la même obtervatron.
DES SCIEMCBS OCCULTES. l5l
meure de vignes-blanches (i) !... Ici toutefois s^élève un soupçon légitime. Tarchon , le disciple du mystérieux liages , Tarchon , le fondateur de la théurgie des anciens Étrusques , a pu alléguer redicacité de ce moyen ridicule pour mieux cacher le véritable secret qui préservait de la foudre son habitation et son temple : une ruse semblable a fait peut4être attribuer aux lauriers qui entouraient le temple d'Apollon, la vertu d'écarter la foudre ; vertu regardée comme réelle , malgré l'évidence contraire , dans toute l'antiquité , et consacrée presque jusqu'à nos jours dans noire langue poétique.
Et de même, dans les apparitions d'auréoles lumineuses dont nous entretiennent les anciennes histoires , tout peut n'être pas faux , tout peut n'être pas fortuit : nous produirions aujourd'hui ces brillans phénomènes ; est-il sage de nier qu'en d'autres temps on ait pu les produire?
Aux raisons de doute qui proscrivent une
(i) Colutnell. lib. x. rcrs. 346-347' — Dans l'Hindoustan Ton uttribue aux plantes grasses, la propriété d^écarrer la Cputlro : anssi voit-on de ces plantes sur toutes les ipaisons.
l5a DES SCIERGES OGCULTESa^
négation absolue ^ s'en joindi*a-t41 qui militent en faveur de l'affirmation ? Nous n'arguerons pas des traditions partout répandues sur l'art de détourner la foudre. Nous ne rechercherons point l'origine du précepte religieux qui ordonne aux Esthoniens de fermer les portes et les fenêtres lorsque le tonnerre gronde , de peur délaisser entrer le malin esprit qut Dieu poursuit dans ce moment^ (i); et toutefois , ce précepte rappelle la croyance , peut - être fondée , qu'un courant d'air , et surtout d'air chargé d'humidité , suffit pour attirer et diriger l'explosion fulminante. Mais pourquoi un autre précepte commknde-t-îl à ces peuples de placer deux couteaux sur la fenêtre , afin de détourner la foudre (a)? D'où est née, dans le district de Lesneven (3), l'habitude immémoriale de placer, quand il tonne , un morceau de fer dans ie nid des poules qui couvent ? Observées en un seul
(i) Debray. Sur les préjugés et idées superstitieuses des Liuoniensy Lettoniens et Esthoniens, '•^ NouveUes AnnaU* des Voyages, tome x?in. page* 1 33.
(2) Ibid. ibid:
(3) Département dil Finistère. — Cambry. Foyage dans U département du Finistère, tome ii. page» 1G-17.
DES SGIEIICES 0€CpLTES. l53
endroit , les pratiques de ce genre ont peu d'importance : mais retrouvées à des distances notables ^ chez des peuples qui n'ont point ^ entre eux, de communication, elles attestent^ ce semble , que la science qui les a dictées , fut autrefois possédée par des hommes quifiortérent l'instruction chez ces peuples divers. « Au ch&teau de Duino (dit le P. Impérati, « écrivain du XY II' siècle , cité par Sigaud de u la Fond), c'était une pratique très*ancienne, « dans les temps d'orage, de sonder la foudre. a La sentinelle approchait le fer d'une pique, « d'unç barre de fer élevée sur un mur ; et « dés qu'à cette approche , «lie apercevait « une étincelle , elle sonnait l'alarme et aver* « tissait les bergers de se retirer. » Au XV' siècle , saint Bernardin de Sienne improuvait comme superstitieuse , la précaution , usitée de tout temps , de planter une épée nue sur le mât d'un vaisseau, afin d'écarter la tempête. M. La Boêssière , dans un savant Mémoire où je puise ces deux dernières citations , et où il discute les connaissances des anciens , dans Part d* évoquer et d'absorber la foudre ( i ) ,
vi) Notice sur Us Travaux de l'Académie du Gard, de
l54 1>BS SCIENCES OCCULTES»
rappelle plusieurs médailles qui paraissent se rapporter à son sujet. L'une, décrite par Duchoul , représente le temple de Junon , de la déesse de l'air : la toiture qui le recouvre est armée de tiges pointues. L'autre , décrite et gravée par Pellerin , porte pour légende Jupiter Élicius ; le- dieu y parait la foudre en main ; en bas est un homme qui dirige un cerf volant : mais nous devons observer que l'authenticité de cette médaille est suspecte. D'autres médailles enfin , citées par Duchoul dans son ouvrage sur la Religiofh des Romains^ présentent l'exergue : Xf^, Viifi Sa^ cHs faciundis ; et l'on y voit un poisson hérissé de pointes, placé sur un globe ou sur une patère : M. La Boëssiére pense qu'un poisson ou un globe, ainsi armé de pointes , était le conducteur employé par Numa, pour soutirer des nuages le feu électrique. Et, rapprochant la figure de ce globe de celle d'une léte couverte de cheveux hérissés, il donne une explication ingénieuse et plausible du singulier
i8iaài8ai. Nismes 182a. i»« partie, pages 3oj-3io. Le Mémoire de M. La Boëssièrt, lu en 181 1 , n*a été publié qu'en i8a2.
DES SCIENCES OCCULTES. l55
dialogue de Numa avec Jupiter, dialoguerapporté par Valerius Antias , et tourné en ridicule par Arnobe (i), sans que probal)lement niTun ni Tautre le comprit.
L^Histoire des connaissances physiques de Numa mérite un examen particulier.
Dans un temps où le tonnerre exerçait de continuels ravages ,* Numa , instruit par la
nymphe Egérie , chercha le moyen d^ejcpier la foudrt ( Fulmen piare ) ; c'est-à-dire , en quittant le style figuré , le moyen de rendre ce météore moins malfaisant. Il parvint à enivrer Faunus et Picus , dont les noms ici ne désignent probablement que des prêtres de ces divinités étrusques ; il apprit d'eux le secret de faire, sans danger, descendre sur la terre Jupiter foudroyant ; et sur-le-champ il le mit à exécution. Depuis ce Xemps, on adora dans Rome Jupiter Élicius y Jupiter que Von fait descendre (2).
Ici l'enveloppe du mystère est transparente : rendre la foudre moins malfaisante, la faire, sans danger, descendre du sein des
i) jirnob. lib. v.
•2\ Ouid. Fail. lib. m. vers. 2iib^\5. — ^rnob. !ib. >
l56 DES SCIENCES OCCULTES*
nuages ; et TefTet et le but sont communs à L belle découverte de Franklin ^ et k cette expérience religieuse que Numa répéta plusieurs fois avec succès. Tullus Hostilius (îit moins heureux. « On rapporte , dit Tite-Live (i) , « que ce prince , en feuilletant les Mémoires « laissés par Numa , y trouva quelques renc( seignemens sur les sacrifices secrets oflert< (( à Jupiter ÉUcius. Il essaya de les répéter : « mais dans les préparatifs ou dans la célébra- « tion , il s'écarta du rite sacré.... En but le « au courroux de Jupiter évoqué par une « cérémonie défectueuse ÇsoUicitati pravâ (( religione)^ il fut frappé de la foudre et (( consumé ainsi que son palais. »
Un ancien annaliste ^ cité par Pline , s'exprime, d'une manière encore plus explicite* et justifie la liberté que je prends de m'écarter du sens communément donné aux phrases de Tite-Live par ses traducteurs : « Guidé par « les livres de Numa, Tullus entreprit d'éva- « voquer Jupiter à l'aide des mêmes cérémo-
i) Tit.-Liy^. lib. 1. cap. 3i. — P/i/i. Mut. nat, lib. i: ca|>. 53.-. • lib. xxviii. cap. 4-
DES SCIENCES OCCULTES. l57
(( nies qu'employait son prédécesseur. S'étant (( écarté du rite prescrit (parum rite ) > il (( périt frappé de la foudre (i). » Aux mots rite et cérémonies, que l'on substitue, comme nous avons prouvé qu'on devait le faire (3), le mol procédé physique y on reconnaîtra que le sort de Tvllus fut celui du professeur Reichman. Sn 1753^ ce savant tomba frappé de la foudre , en répétant avec trop peu de précaution les expériences de Franklin.
Dans l'exposé des secrets scientifiques de Numa, Pline se sert d'expressions qui sembleraient indiquer deux manières de procéder : l'une obtenaitXe tonnerre (/my^etrara); l'autre le/brçaitk éclater (cogère) ^ l'une, sans doute, était douce , sourde , exempte d'explosion dangereuse ; l'autre violente , bruyante , et en forme de décharge électrique. C'est par la seconde que Pline explique l'histoire de Porsenna , foudroyant le monstre qui désolait le territoire de Volsinium (3) ; explication peu
(1) Lucius Piso. Plin. Hist. nat. lib. xxvin. cap. 2.
[1) Ci-dessus chap. vi.
v3; Plin» Hist. nat. lib. u. cap. 53.
l58 BEd S€IENC15S OCCULTES.
admissible : faire parvenir à un point éloigné une très -forte détonation électrique, cela n'est pas absolument impo^ble ^^ mais bien difficile et bien dangereux ; et il reste encore l'embarras d'attirer sur ce point unique l'être que la commotion magique doit renverser. Nous proposerons ailleurs une autre explication du miracle étrusque : mais dans le procédé coactif indiqué par Pline ^ et dans la possibilité bien prouvée aujourd'hui , d'obtenir y soit d'un paratonnere isolé ^ soit d'une immende batterie électrique, ulfie dédiargt dont l'éclat lumineux, le fracas et la force meurtrière , rappelleront fidèlement les effets de la foudre , n*entrevoit-ôn pas déjà le secret de ces imitateurs du tonnerre , si souvent victimes de leurs succès , et tombant sous les coupd du dieu dont ils osaient usurper les armes?
Nous ne citerons point , dans le nombre , Caligula qui , si l'on en croit Dion Cassius et Jean d'Antioche , opposait des éclairs aux éclairs , au bruit du tonnerre tin bruit non moins effrayant , et lançait une pierre vers le ciel , à l'instant où tombait la foudre : une
DES SCIENCES OCCULTES. I Sg
machine peu compliquée suffisait pour produire ces cfTets^ assez bien assortis à la vanité d'un tyran, toujours tremblant devant les dieux y à qui toujours il voulait s'égaler.
Ce n'est point en des temps si modernes tiu'îl faut chercher une notion tnystérieuse qui déjà avait dû s'éteindre dans presque tous les temples.
Remontons , au contraire , dans l'antiquité : nous remarquons d'abord Sylvius Àlladas (ou Rémulus); onzième roi d'Albe , depuis Énée. Suivant Eusébe (i), il contrefaisait le bruit du tonnerre en ordonnant à ses soldats de frapper leurs boucliers de leurs épées ; fable d'autant plus ridicule que , plus haut , Eusèbe a parlé des machines dont le roi d'Âlbé se servait pour imiter la foudre. « Méprisant les dieux , disent Ovide et Denys d'Halicarnasse, « ce prince avait inventé un moyen de contrece faire les effets de la foudre et le fracas du « tonnerre ^ afin de passer pour une divinité « dans l'esprit des hommes qu'il frappait de M terreur : mais ,
(i) Suseb. Ckronic. Canon Aïh. i. cap. 4S'4^«
l6o DES SCIENCES OCCULTES.
fv En imitant la foudre, .il périt foudroyé (i); »
victime de son impiété , suivant les prêtres de ce temps«là ; et , suivant nous , de son impnldence.
Voilà donc le secret de Numa et de TuUus Hostilius , connu plus d'uq siècle avant eux. Nous n'essayerons pas de firer l'époque où commencèrent à le posséder les divinités, ou plutôt Tes prêtres étrusques dont les successeurs l'enseignèrent au second roi de Rome , et ceux de qui les rois d'Albe devaient l'avoir r/3çu : mais la tradition relative à Tarchon, qui savait préserver sa demeure de la foudre . nous invite à remonter à ce théurgiste ^ très-antérieur à la guerre de Troie.
. C'est par-delà les âges historiques que nous reporte le mythe de Salmonée. Salmonée, disaient le^ prêtres ^ fut un impie que les Dieu.^ foudroyèrent, pour le punir d'avoir voulu imiter la foudre. Mais que d'invraisemblance dans leur récit! Quelle imitation mesquine du tonnerre , que le vain bruit d'un char roulant
(i) <rc Fulœineo periit imitator fulminis ictu. » (hnd.Miiamorphos. lib xiv. vers. 617-618: Fast. lib'. iv. rêrs. 60 — Dionjrs. Halic. Hb. x. cap. i5.
BBS SCIENCES OCCULTES. l6l
sur un pont d'airain , et des torches lancées sur des infortunés dont on ordonne aussitât la mort (i) ! Comment le pont ^ qui ne pou^ vait être que médiocrement étendu, suffis sait-il pour étonner, par son fracas, Us peuples de la Grèce (n) 7 Sustathius (3) met en avant des idées moins puériles : U peint Sal-* monée comme un savant, habile à imiter le bruit, l'éclat et la flamme du tonnerre, et qui périt victime de ses dangereuses cxpé^ riences. Dsms cette imitation trop parfaite, nous croyons retrouver le procédé coactif de Pline , l'acte de soutirer des nuages la ma* tiére électrique et de l'amasser, au point de déterminer bientôt une effrayante explosion. Ce qui confirme notre conjecture, c'eât qu'en Elide , thé&tre des succès de Salmonée et de la catastrophe qui y mit un terme , on voyait, auprès du grand autel du temple d'Olympie, un autre autel (4) ^ entouré d'une balustrade, et consacré à Jupiter Cataibatès
(i) Hjgin, lîb. I. iiib. It). ^Serviug in jteneid. lib. Tt. ▼en. 5oS.
(s) f^yyil. Aeneid, lib, vi. Ten. 585et aeq. (3) EusîtOh. in Odjru. lib. n. Ter» a34- ^4) PausanioM, EUac. lib. i. cap. zit.