‹ Des sciences occultes; ou, Essai sur la magie, les prodices et les miracles; (volume 3)Chapitre 5 sur 33 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Aiction de Timagination } préparée pai* la croyance habituelle à des récits merveilleux 5 secondée par des accessoires physiques , par la musique, par l'habitude d*exalter les facidtes morales, par une terreur irréfléchie , par les pressentimens. Les mouvemens sympathiques propagent les effets de Timagination. Guérisons produites par l'imagination. Écarts de l'imagination , troublée par les maladies , par les jeûnes , les yeilles et les macérations. Remèdes moraux et physiques, opposés avec succès ^ux écarts de Timaginatic»! .

Aux causes physiques qui plongeaient les prétendus sorciers en des égaremens déplorables, se joignait un auxiliaire qui seul semble capable de les remplacer toutes, l'imagination. Tel est son pouvoir, que, par ses égaremens, quelques hommes ont voulu, en effet, çxplî-

quer toutes les illusions magiques : c^est alleu trop loin. L'imagination combine les impressions reçues ; elle ne crée rien. Dans les fantômes du sommeil , dans les délires de la veille^ elle ne présente rien que Ton n'ait vu ou senti^ ou dont on n'ait entendu parler. Une femme âgée pleurait un frère qu'elle venait de perdre : tout-à-coup elle croit entendre sa voix , que , par une déception condamnable ^ on contrefarsait près d'elle. Egarée par l'effroi, elle affirme que l'ombre de son frère lui est apparue resplendissante de lumière..* •• Elle n'aurait point eu cette vision, si , dès l'enfance, on n'avait chargé sa mémoire de contes de revenans et d'apparitions. Ces contes remontent aux temps les plus anciens ; et alors ils n'étaient pas mensongers. Rappelons*nous les sanctuaires où, du temps d'Orphée, on évoquait les morts. Nous avons trouvé jusque dans l'antique Judée, ces apparitions fantasmagoriques. Les premiers récits qui en furent faits , n'étaient donc fondés ni sur de vains songes, ni sur l'égarement de l'imagination, ni sur le désir de tromper : on avait vu réellement ce que l'on disait avoir vu, et ce que

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si souvent, stimulées par ces récits ou par leur souvenir^ la douleur et la curiosité ont craint ensemble et désiré de voir.

En étendant cette observation , on sentira qu'une merveille exécutée une fois, et prônée enduite par des narrateurs fidèles, a pu en enfanter mille autres semblables , grâce au pouvoir de la crédulité sur Timaginaion. Et 1^6 Thaumaturges ne laissaient point , à coup sûr, la crédulité oisive : les récits merveilleux ne manquaient pas dans Toccasion ; ou plutôt ils faisaient , comme de nos jours , presque toute l'instruction départie au vulgaire, et disposaient d'avance les yeux à tout voir, les oreilles à tout entendre , et les esprits à tout croire.

Ainsi préparée , puis exaltée par quelque cause énergique , où s'arrêtera l'imagination ? Terrible et séduisante tour-à-tour, mais toujîours prompte à nous confondre par des phénomènes imprévus , et à s'enivrer elle-même de merveilles fantastiques ; suspendre ou exalter au plus haut degré l'action de nos sens ; soustraire le jeu de nos organes à l'empire de notre volonté et à la marche constante de la

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nature ; leur imprimer dea mouvemens et une force inconnue , ou les raidir et les frapper d'immobilité ; troubler l'àme jusqu'à la folie, jusqu'à la frénésie j créer tantôt des délices au-dessus de l'humanité y et tantôt des terreurs plus dangereuses que les périls qu'elles nous représentent : tels sont les écarts de TimagÎDittion ^ tels sont ses jeux* £t y dominée à son tour par le trouble survenu dans nos fonctions physiques, elle enfantera enqore des erreurs, des craintes, des délires, des tourmens surnaturels, jusqu'à ce que des re^ médes purement matériels, en guérissant le corps ^ rendent à l'àme le calme que lui avait fait perdre l'état maladif des organes*

Que de miracles opérera entre les mains du Thaumaturge habile à le manier, un ressort susceptible d'applications si variées , et doué d'une force si irrésistible ! Ne parlons pas seulement d'esprits bornés , d^êtres ignorans^ et faibles comme lesr infortunés dont nous avons tout à l'heure retracé les misères ; que l'homme le plus ferme se suppose en butte,, à son insu , à toutes les causes qui peuvent agir sur l'imagination ; osera-t-il dire : Ces ef-

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forts seront vains ; ma vigueur morale triomphera ; le trouble n'entrera point dans mon cœur, ni le désordre dans mes pensées ?

Les anciens n'ont point ignoré lé parti que, sous tant de rapports ^ on peut tirer de l'hnagination. Cet agent redoutable explique un grand nombre de merveilles que nous racontent leurs histoires. Notre marche est tracée i nous devons rendre ces merveilles croyables^ en leur opposant des faits analogues observés par les modernes , faits dans lesquels on ne soupçonne pa^ plus l'imposture que l'intervention d'une puissance surnaturelle.

Ne portant pas moins de calme que de persévérance dans ses mystiques rêveries, la célèbre madame Guy on déclarait à Bossuet, son accusateur et son juge , et elle rapporte dans sa f^ie (i), qu'elle recevait de Dieu une telle abondance de grâce que son corps ne pouvait la supporter : il fallait la délacer , la mettre sur son lit ; il fallait qu'une autre personne reçût d'elle la surabondance de grâce dont elle était remplie : cette communication qui

( i) f^ie de Mad. de Gujon écrite par eUe-mémef tome n, chitp. 1 3 et 32» et tome m, chap. i.-

DES SCIEKCES OCCULTES. 39

s^opérsiit en silence , souvent même sur des absens , pouvait seule la soulager. Le duc de Chevreuse^ homme sérieux et de mœurs austères , affirmait aussi à Bossuet que ^ quand il était assis près de madame Guyon , il ressentait cette communication de la grâce , et il demanda ingénument au prélat ^ s'il n'éproUvait ' point un mouvement semblable (i). Dignes à la fois de ridicule et de compassion, ces deux personnes étaient-elles bien éloignées des prophètes et des Pythies , que l'on nous peint comme luttant contre le dieu dont la présence remplissait tout leur être , subjugués par lui, et forcés de proférer les oracles que lui-même mettait dans leurs bouches pour les annoncer au monde.

Que l'exaltation augmente : l'homme tom bera dans l'extase. Cet état , si propre à faire* croire à des merveilles , et si propre à en opérer, a surtout l'avantage de suppléer à la froideur des preuves et à l'insuffisance des descriptions de la félicité céleste. Susceptible^ dans sa frêle nature , de douleurs prolongées

(i) Burigny. Fie de Bossuet (in-iX) Paris, 1761 ), p. 274- 5175 et a8o.

4o DE9 «CIEHCES O0CULTB8.

et àe courtes jouissances^ l'homme se fait plus facilement une idée des tourmens de l'enfer

que des plaisirs des cieux. L'extase ne décrit pas ces plaisirs^ elle n'en prouve point Texis*» tence future ; elle les fait actuellement goûter. Que les anciens eussent étudié les causes de ' l'extase et connu sa puissance^ c'est ce dont il est difficile de douter ( i ). Et si, pour y conduire une imagination ardente , il fallait s'aider d'àgens secondaires, les Thaumaturges n'ayaient-ils point à leurs curdres^ la pompe des cérémonies, l'éclat desprestiges, le charme des spectacles, les séductions de la mélodie. La musique suffirait pour livrer des âmes neuves et ten* dres^ aux plus délicieuses illusions. Grâce à elle , deux fois dans sa jeunesse , Chaba-^ non (2) éprouva ce qu'on raconte des extases des saints : « Deux fois , dit-il , au bruit des^ « oi^ues et d'une musique sainte, je me suis « cru tran^orté dans le ciel ; et cette vision m avait quelque chose de si réel , j'étais telleu ment hors de moi tout le temps qu'elle a

(i) TertuUian. De EcstasL

(3) Chabanon. Tableau de quelques circonstances de ma vie, etc. OEu\n*es posthumes j pages 10-11.

DBS SCIENCES OCCULTES. 4^

(( duré ) que la présence même des objets a n'aurait pas agi plus fortement. » Placez ce jeune homme, en des temps moins éclairés , sous la discipline de Thaumaturges intéressés à cultiver ses dispositions à la rêverie , Textase momentanée deviendra bientôt une vision positive j durable ^ dont il ne doutera pas plus que de sa propre existence ; il en attestera la vérité, avec la fermeté d'un homme convaincu, avec l'enthousiasme d'un martyr.

Nous avons déjà parlé de l'influence magi-* que des sons harmonieux (i); nous pourrions aui^si rappeler Alexandre et Eric-le-Bon (2) , tous deux enflammés d'une colère homicide , par des chants belliqueux. Ce qu'éprouvèrent ces deux héros se reproduit encore sur les soldats qui marchent au combat , au son des instrumens guerriers.

Mais je vais plus loin : j'affirme que seule, sans secours extérieurs, sans impressions physiques , l'imagination peut s'échauffer jusqu'à la fureur, jusqu'au délire.

Pour s'en convaincre, il suffit de tenter

(i) Ci-destus. Ghap. vu. Tome i. pag. 187-188. (9) Saxo, grammat, Uist. Dan, Hb. xii. pag. ao4'-3o5i

sur 80Î-méme une expérience analogue, en se passionnant pour ou contre un objet dont on occupe sa pensée : on sera surpris du degré de colère ou d'attendrissement auquel conduira bientôt cette illusion volontaire.

Qu'on se demande ensuite si l'auteur dramatique, pour trouver l'accent de la passion , ne doit pas s'identifier au personnage passionné qu'il met en scène ! Partout où il n'y parvient pas , l'éloquence et la poésie lui offrent d'insuffisantes ressources; on aperçoit que c'est lui qui parle , et non pas son héros. L'acteur, à son tour, ne peut réussir, s'il ne devient vraiment l'être qu'il représente , autant du moins* que le lui permettent les convenances théâtrales. Le costume, le cortège, la présence et les discours des personnages qu'il doit combattre ou défendre le secondent dans son illusion : il est ému avant de songer à nous émouvoir, ses cris partent du cœur, ses larmes sont des larmes véritables. Que sera-ce , si un intérêt personnel , présent , profond , se rattache aux passions , aux sentimens qu'il exprime ? il sera alors tout ce qu'il parait être ; et avec plus de vérité peut-être , ou du moins plus

d'énergie que le personnage même dont il fait revivre les transports. Allons plus loin : délivré de la contrainte qu'imposent les regards du publici, plaçons l'être passionné dans la situation où j'ai observé plusieurs fois une jeune femme ^ douée d'une organisation forte et d'une imagination très-mobile et très-vive. Il eût été plus qu'imprudent de lui confier le personnage d'une héroïne , entonnant le chant de guerre , et se précipitant , le fer à la maini, sur les ennemis de son pays. Cette pensée seule , une arme dont elle se saisissait^, quelques mots^ quelques vers qu'elle récitait, l'enivraient soudain d'une fureur qui contrastait singulièrement avec son caractère gai et affable : l'être le plus aimé n'eût pas été longtemps à l'abri de ses coups... Sa rapide et redoutable exaltation rend , pour moi , trèscroyable ce que l'on rapporte des héros Scandinaves. « Il leur prenait , de temps en temps, «des accès de frénésie... Us écumaient, ne « distinguaient plus rien , frappaient au ha- (( sard de leur épée, amis et ennemis, arbres, « pierres , objets animés et inanimés. Ils ava- « laient des charbons ardens , et se précipite taient dans le feu... L'accès fini , ils éprou-

(( valent un long épuisement (i)« » Si, comme le parait croire l'auteur que je transcris , ils avaient cédé alors à Faction d'un breuvage enivrant, les Sagas ^ qui cpntiennent tant d'exemples du fait , en auraient quelquefois rappelé la cause. Ces mouvemens furieux, je n'en doute pas, naissaient d'une imagi^ nation qu'une exaltation habituelle rendait susceptible d'une exaltation excessive. Ces guerriers,, qni ne connaissaient de bonheur que celui de voir couler le sang, le sang de l'ennemi ou le leur , et qui n'ouvraient le séjour céleste qu'aux héros morts dans les combats, n'avaient besoin que de leurs propres sentimens pour se livrer à cette frénésie pas-^ sagère ; on s'étonnerait presque qu'ils n'y fussent pas continuellement en proie.

L'excès de la peur produira-t-il quelquefois le même délire que l'excès du courage ?

Pourquoi non, si l'un et l'autre troublent également la raison ? « Les Samo'ièdes^ dit un " voyageur (2) , sont extrêmement suscep-^

(1 ) Depping. Histoire des expéditions des Normands et de leur établissemeni en France au X* siècle, tome i.p» 4^ (a} Wagner. Mémoires sur la Russie, etc. page 207.

« tibles de crainte. Lorsqu'on les touche ino* « pinément^ ou que leur esprit est frappé «de quelque objet .imprévu et effrayant, <( ils perdent l'usage de la raison , et entrent « dans une fureur maniaque. Ils se saisissent « d'un couteau, d'une pierre, d'une massue, « ou de quelque autre arme , et se jettent « sur la personne qui a causé leur surprise « ou leur frayeur. Ne peuvent-ils satisfaire « leur rage ; ils hurlent et se roulent à terre^ « comme des personnes aliénées. )> Observons que la cause primitive de ces accidens est la peur que les Samoièdes ont des sorciers, et que le délire qui en est la conséquence fait passer pour sorciers les malheureux qu'il tourmente : quelle mine féconde à exploiter pour les artisans de miracles !

Sous un rapport plus général , la crainte livre l'homme faible au pouvoir de celui qui sait la lui inspirer. Si , comme l'ont pensé plusieurs observateurs , la crainte est le prin* cîjpe de tout ce qu'il y a de réel dans ce que Ton raconte des serpens et d'autres animaux^ habiles à charmer le faible oiseau dont ils veulent faire leur proie , le regard de l'homme fort et menaçant doit exercer une action ana-

logue sur les hommes timides : ils ne peuvent en effet le soutenir ; leurs forces enchaînées les laissent immobiles^ stùpides, sous le poids du charme . Rien de plus commun aussi ^ dans les légendes de tous les pays, que des magiciens dont le vegaLTdjfascinateur exerce une puissance inévitable. Cette puissance n'est pas tout-à-fait chimérique : commune et médiocre dans son principe, elle prend sur une imagination effrayée un ascendant sans bornes.

Eh! l'homme lui-même ne conspire-t-il pas en faveur de cet ascendant , lorsque spontanément et en cherchant même à s'étayer de raisonnemens plausibles , il se livre à des terreurs meurtrières? Seul, et sans qu'une cause extérieure provoque sa folie , un esprit faible (<jui souvent même n'est faible que sur ce point) se frappe d'une idée fixe : tel âge amènera nécessairement la fin de la vie ; telle maladie ne peut avoir qu'une issue funeste !

Combien de ces vains pressentimens ont rendu inévitable l'événement qui a semblé les justifier ! Ils agissaient d'une manière continue et destructive , sur des organes affaiblis, mais auxquels l'absence de ces idées

douloureuses durait permis de recouvrer bientôt leur vigueur naturelle.

Au lieu de naître spontanément dans une Âme où la raison peut encore la combattre , que la crainte soit la conséquence d'un pouvoir redoutable auquel on n'ose point assigner de limites : ses effets ne seront ni moins sûrs, ni moins terribles, que ceux du fer et du poison. Un exemple récemment connu vient se joindre, pour le prouver, à tous les faits dont les histoires anciennes pourraient nous offrir le témoignage. Aux îles Sandwick, il existe une communauté religieuse qui prétend tenir du ciel , le don de faire périr , par les prières qu'elle lui adresse , les ennemis dont elle veut se défaire. Si quelqu'un encourt sa haine, elle lui annonce qu'elle va commencer contre lui ses imprécations : et le plus souvent , cette déclaration suffit pour faire mourir de frayeur ou déterminer au suicide, l'infortuné en butte à l'anathème (i).

Que l'on s'étonne après cela si, accompagné

(i) Liaianaki. Voyage autour du monde en f8o3-i8o6. Bibliothèque universelle y année 1816. Littérature, tome m. pages i6a-i63.

d'un regard terrassant, Farrêt de mort, sorti de la bouche d'un Thaumaturge, a quelquefois été exécuté par la terreur, à l'instant où il venait d'être prononcé.

Des cas extrêmes et dès-lors toujours rares, passons à d'autres effets de l'imagination qui , moins effrayans , ne sont pas moins propices aux succès d'un Thaumaturge.

L'empire qu'exercent sur les organes la sympathie et le penchant à l'imitation , ils l'exercent aussi sur l'imagination ; comme le rire, le b&illement et les pleurs, les vapeurs et l'enthousiasme sont contagieux. Tourmentée d'une mélancolie hystérique , une veuve «écutait les actions étranges que l'on attribue aux démoniaques : quelques jeunes filles qui l'entouraient ne tardèrent point à être attaquées du même*mal ; elles en guérirent, dès qu'on les éloigna d'elle. La veuve elle-même, traitée par un médecin habile , recouvra la raison avec la santé (i). Que d^histoires de démoniaques |peuvent se réduire à ce peu de mots ! Dans l'histoire des convulsions de Saint Médard ^ dans celles qui présentent une foule

(i) Frommann. De Fascinatione» etc. pag. 55.

de personnes tombées, à la fois, sous L'empire du malin esprit, on aurait tort de supposer qu'il n'y avait que des fourbes : le plus grand nombre, au contraire, se composait d'hommes de bonne foi , soumis à la nécessité de l'imitiation , par une organisation mobile , un esprit faible , une imagination échauffée. Les poètes n'ont probablement rien exagéré, quand ils ont peint la fureur dont étaient saisies les Bacchantes , dans là célébration des Orgies. La plupart de ces Ménades, enivrées au moral plus qu'au physique , ne faisaient qu'imiter involontairement les transports de quelques prétresses : soit que cellesci se bornassent à jouer un rôle convenu; sdll que, placées elles-mêmes sous l'empire de l'imagination , exaltées par les liqueurs spiritueuses , les chants , les instrumens de musique , les cris , le désordre mystique qui les entouraient, elles fussent les premières à ressentir tout ce qu'inspirait leur exemple.

L'imagination n'est pas toujours malfaisante : combien ne lui doit-on point de guérisons inespérées, subites, prodigieuses! Nos livres de médecine sont remplis de faits de ce genre qui , chez des peuples peu éclairés ,

passeraient facilement pour des miracles. Il faut même quelque effort de raison pour ne rien voir que de naturel dans les effets rapides de l'imagination. L'homme est si fort habitué à chercher du merveilleux , partout où la cause ne fi*appe point ses yeux aussi prochainement que l'effet ! Le Magnétisme animal^ dont tous les phénomènes réels sont produits par l'imagination émue, fut d'abord prôné par des charlatans comme un agent physique :

entre les mains des fanatiques et des fourbes, il est devenu une branche de la théurgie moderne (i).

'^i) Le sommeil magnétique et les effets miraculeux qu'il proiluit, ont été prédits, dès 1763, par Swedenborg, quand il a dit : ce LUiomme peut être élevé à la lumière célesteymême « en ce monde, si les sens corporels se trouvent ensevelis ' <c dans un sommeil léthargique, etc. » {De la Sagesse angelique y n<» 367. ) Ce rapprochement appartient aux partisans de Swedenborg : mais ils se hâtent d'ajouter qu*il ne faut pas croire à tout ce que disent les somniloques ou somnam bules f que tout ce qui est révélé n'est pas bon ; ils se fondent sur ce verset de Sàint>Jean : « Ne croyez point à tout esprit ^ c< mais éprouvez les esprits pour savoir s'ils sont de Dieu. » {Joann, Epist. i. cap. iv. vers, i.) Ils recommandent suitout de ne point croire les somniloques qui contesteraient à Swedenborg, sa qualité d'envoyé de Dieu, ou qui parleraient contre.aa doctrine. [Daillant-Latouche. Abrégé des ouvrages de ^édenborg. pages lv. lviii. ]

DES SCIENCES OCCULTES. 5l

<( Quand rimagination frappée fait désirer « au malade un remède , ce qui naturellement « est sans efficacité, peut en acquérir une très^ <( favorable : ainsi Un malade peut être sou- « lagé par des cérémonies magiques , si d'a* (( vance il est persuadé qu'elles doivent « opérer sa guérison (i). » Ces paroles d'un ancien médecin ri'expliquent-elles pas tout ce qu'il y a de constaté dans les applications heureuses du Magnétisme animal , du Perkinisme , de la Poudre sympathique , et des jongleries du même genre que l'antiquité et les temps modernes ont vues tour -à -«tour triompher et tomber dans le mépris î

L'imagination , si puissante sur nos organes, est également soumise à leur influence perturbatrice , quand la maladie a dérangé l'harmonie de leurs fonctions.

Dans le IV*' siècle avant notre ère , Carthàgc était en proie à une des affections endémiques auxquelles les anciens donnaient le nom de peste : agités d'un transport frénétique, la plupart des malades sortaient en arrnes pour

(x) De Incantatione lib€liu$ {intei Mhxos Galeno Ascriptos } «c Quanclà irions hunuina rem amat aliquani) etc. u

5a DES SCIENCES OCCULTES.

repousser rennemi qu^ils croyaient avoir pénétré dans la ville (i). Exténués par la fatigue^ la faim , la désolation^ sur le radeau où on les avait si cruellement abandonnés, les naufragés de la Méduse (3) éprouvaient des illusions extatiques, dont le charme, quelquefois^ contrastait aiTreusement avec leur position désespérée. Dans ces deux cas , le désordre moral put être augmenté par la sympathie et le penchant à l'imitation. Mais les exemples individuels et récens ne nous manqueront pas.

Dans sa Correspondance , la mère du duc d'Orléans-régent raconte , d'une dame de sa connaissance, une anecdote qui parait le comble de l'absurdité (3) , et qui n'a rien que de vraisemblable , si l'on y reconnaît une vision produite, chez une femme en couches, par le transport qui accompagne la fièvre de lait.

Victime d'habitudes meurtrières , un jeune homme tombe dans le marasme (4) : il est

(1) Diod. «ic.jlib. xv. cap. ix.

(a) Relation du naufrage de la Méduse, i'* édition, p. 7a-

(3) Mémoires sur la cour de Louis XI F etc. y à la date du 18 avril 1719. pages 74-75 de l'édition de iS^S.

(^) Ce malade recevait, en iSiS^ les soins de M. le doc« teur Marc.

assîjigé de fantômes , el; se plaint d'entendre ^ saiis relâche ^ retentir kt ses oreilles l'arrêt de son éternelle condamnation. Dans l'état d'affaissement qui suivit une maladie inflammatoire ) un homme également distingué par son esprit et par ses talens militaires (i), fût assailli de visions d'autant plus étranges qu'il jouissait en même temps de la plénitude de sa raison , qu'aucun d^ ses sens n'était altéré , et que néanmoins les objets fantastiques qui l'obsédaient, et qu'il savait bien ne point exister , frappaient sa vue aussi fortement , et lui étaient aussi faciles à énumérer mt à décrire , que les objets réels dont il était environné.

Une action marquée si fortement n'avait pu échapper aqx Thaumaturges : ils commen-^ çaient par débiliter les organes, pour dominer plus sûrement l'imagination. Les macérations et les jeûnes étaient une partie essentielle de l'initiation ; il fallait également s'y soumettre avant de recevoirla réponse de certains oracles, et surtout de ceu:^ qui ne se révélaient que dans des songes (â). Les prêtres savaient aussi

(i) M. le lieutenant général Thiébaiilt, qui m'a permis de le citer.

(a) On jeûnait un jour entier , avant de consulte^' l'oracle

54 I>BS .SGIXKCES MltTlTÊS;

combien l'irritation du isens de \k ^rue \ causée < par de* longues Teilles ,• disj^ose à voir des fantômes^ surtout quand l'espritoest troublé et le corps affaiblii: A ces puissans auxiliaires^ dont la solitude et robscurité> secondaient l'énergie^, se joignait l'ivresse produite par les boissons et les aliipens sacrés : déjà en proie aux croyances , aux crainteas ^ aux' espérances superstitieuse^^ et livré à tant de causes d'exal^ tation et de délire, comment l'homme le plus sain , le plus maître de sa liaison ^ aUratt^ildéfendu son imaginaUon du pouvoir de» prè-*tres ? Eh ! sans s'aider d'autres artifices , ne sufBsait-il pas de la réunion de ces moyens ^ pour que l'homme superstitieux,, enferméseul, dans le caveau ^ns issue qiii avait reçu le nom de Purgatoire de saint Pat nce'(t) ^ crut y parcourir un espace immense , et s^y voir environné des apparitions que les moines* irlandais avaient d'avance promises à son imagination épouvantée.

Instruits, par ^observation , de la connexion

d*Amphiarau8 , à Orope en Bœotie : on recevait sa réponse dans un songe. Phihstrat. Vit. ApoUonii» lib. ii. cap. 14.

(1) Gérard Boate. Histoire naturelle d'Irlande, pages 137- 1 41 de la traduction fmnçaise. >

nv.6 SCIENCES OCCULTES. 55

intime de toutes les parties de notre être ^ les aaciens savaient combien les écarts (de l'imagination peuvent produire de maladies , en apparence surnaturelles , qui défient souvent Part du médecin , et presque toujours sa pré«voyance ; et combien , au contraire , elle peut combattre efficacement l'état maladif des or<^ ganes : c'était avec un succès égal qu'ils opposaient des remèdes physiques aux maux causés par une imagination exaltée; et qu'ils armaient l'imagination contre les maux physi* ques , la forçant ainsi à produire autant de bien que quelquefois elle enfante de mah

Le second moyen de guérison fiit employé à Rome avec succès. Le peuple était moissonné par une maladie pestilentielle et rebelle à tous les remèdes connus : les pontifes, au nom du Ciel , ordonnèrent la célébration de fêtes et de jeux publics (i). Ce remède , qui nous semble bizarre , fut trouvé pourtant assez efficace , pour que l'on y ait ensuivie plus d'une fois recouru. Supposons que la maladie endémique fût de la nature des Jiè" vres pernicieuses ; et cela dut arriver souvent^

(i) VaUr. Maxim, lib. ii. cap it. 4 4 • *

56 DBS SCIENCES OCCULTES.

au milieu d'une population entassée dans des logemens étroits , et au retour d'expéditions militaires où les citoyens essuyaient tant de fatigues et de privations ^ et éprouvaient tant de variations brusques de la température.

Une terreur générale se répand ; elle glace les âmes ; elle double la force meurtrière du fléau. Des jeux qui tiennent en plein air toute la population ^ et donnent aux esprits une distraction agréable ; des fêtes où de nombreux sacrifices d'animaux fournissent la possibilité de substituer une nourriture plus saine et plus substantielle^ à celle que s'accordait la parcimonie habituelle ; des cérémonies qui rassurent l'imagination et promettent que les dieux jetteront un regard de compassion sur leurs dociles adorateurs ; n'en est-ce point assez pour combattre les progrès de la contagion^ pour en accélérer la fin ; et aussi pour prosterner devant les autels tout un peuple , qui croit devoir au Ciel sa miraculeuse déUvrancc ? Une pareille guérison était bien un miracle , dans le sens des anciens, un bienfait immédiat , mais non surnaturel des dieux.

On rappellerait sans peine d'innombrables exemples de l'emploi de remèdes physiques

pour guérir des maladies surnaturelles; autant du moins que Ton continuerait à prendre dans te sens moderne^ les expressions anciennes. Comme tous les biens étaient rapportés à la bonté céleste , tous les maux aussi émanaient de la vengeance des dieux ou de la malfaisance des mauvais génies. Que devonsnous reconnaître dans la plupart des maladies attribuées à cette dernière cause 7 Des infirr mités nerveuses , épileptiques ^ hystériques <, dont le désordre de l'imagination développait et exaspérait les symptômes ; ou qui même naissaient de ce désordre seul. L'hellébore guérit les filles de Proetus d'une folie, qui toutefois leur avait été envoyée par le courroux des dieux. Pour délivrer les Samoièdes des accès de la frénésie où les jette la terreur^ et que l'on regarde comme l'effet d'un maléfice ou comme le signe caractéristique de la sorcellerie , il suffit de leur brûler , sous les narines, du poil de renne (i). Par l'odeur ou la fumée de la plailte baaras ^ les exorcistes hébreux chassaient les démons du corps des hommes. Rien de plus absurde pour nous ,

(il Wagner. Mémoires sur îa Russie, etc. page ao^.

58 DES SCIENCES CXCCULTES.

qui ne pouvons voir, dans Isl possession dudé^ mon, que l'action incompréhensible d'une sub^ stance immatérielle : rien de plus simple dans les idées des Hébreux; idées qui étaient celles de tous les peuples anciens. Pour indiquer la nature véritable d'une maladie qui faisait ainsi, de l'homme , la possession des esprits infernaux , il suffit de rappeler que, sous la dénomination de cjrnospustos, Élien décrit la plante baaras , à laquelle Joséphe attribue la vertu de chasser le6 démons , et qu'il assure qu'elle guérit de l'épilepsie (i). Le mode de traitement de ces maladies différait moins que leurs noms. Comme les Hébreux, comme les Thaumaturges de l'antiquité , comme les Samoiédes , comme les sages qui , il y a deux siècles, osaient opposer^ des médicamens aux prétendues fascinations magiques (2) ; nous combattons par des fumigations et des odeurs

(i) Aelian. de Nat. Animal, lib. xiv. cap. 37. L'alguemarine que le même auteur assimile au Çynospastos (ibid. ibid. cap. a4') recelait un poison très-yiolent : c'était peutèt«ecatte dernière propriété qui engageait les Thaumaturgesa s'en réserver la possession exclusive.

(2) Voyez l'indication de ces médicamens , dans Frommana De Fascination», pag. 955-95S.

DES SCIElfCBS OCCULTES. 5^

ammoniacales , les maladies voisines de rèpilepsie , les vapeurs , l'hypocondrie , ces fruits douloureux d'un dérèglement d'imagination contre lequel là raison échoUQ impuissante.

Le miracle et l'absurdité disparaissent donc à la fois ) dès que l'on se rappelle l'habitude qu'avait toute l'antiquité de personnifier^ dans leurs causes, et le mal et le bien.

6o DES SCIENCES OCCULTES^

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