NE
DES as OCCULTES. 49 des causes les plus fécondes de merveilleux, l'emploi du style figuré.
IV. Ce style qui donne au récit, contre l'intention du narrateur , une couleur surnaturelle, il n'existe pas seulement dans l’art, ou plutôt dans l'habitude propre aux imaginations vives , de revêtir d'expressions poétiques, de figures hardies, le récit des sen: sations profondes ou des faits que l’on veut graver dans la mémoire. Partout l’homme est enclin à emprunter au style figuré le nom qu’il impose à des objets nouveaux dont laspect l’a frappé. Un parasol est importé au centre de l'Afrique ; les indigènes l’appellent le nuage (1); désignation pittoresque, et propre à devenir, quelque jour, la base de plus d’un récit merveilleux. La passion, enfin, qui parle plus souvent que la raison, a introduit dans toutes les langues, des expressions éminemment figurées, et qui ne semblent pas l'être, tant l’habitude de les employer en ce sens fait communément oublier le sens littéral qu'elles devraient présenter.
(x) Voyages et découvertesen Afrique, par Denham, Oud. ney et Clapperton, tome 1x.
5o DES SCIENCES OCCULTES.,
Être bouillant de colère, manger sa terre , aller comme le vent , jeter les yeux... Qu'un étranger, qui connait les mots et non le fond de la langue française , traduise ces phrases littéralement : quelle bizarrerie ! quelles fables ! Ce qu'il ferait, on l’a fait jadis, quand on
a raconté sérieusement que, pour méditer
sans distraction, un sage qui occupa sa vie entière à observer la nature, Démocrite, se creva les yeux (1). On l’a fait, quand on a dit
que les cerfs sont ennemis des serpens et les mettent en fuite (2), parce que l’odeur de la
corne de cerf brülée déplait aux serpens et les éloigne. Le boa n'imprime point de morsures venimeuses ; mais l’étreinte de sa queue suffit pour donner la mort : on a fait du boa , un dragon dont la queue est armée d’un dard empoisonné. Quand la faim le presse , telle est la vitesse de sa poursuite, que rarement sa proie lui échappe : la poésie
(1) Ce fut, suivant Tertullien ( Apologet. cap. xiwr), pour se soustraire au pouvoir de l'amour, parce qu'il ne pouvait pas voir uue femme sans la désirer. Cette tradition a encore pour base l’interprétation littérale d’une expression figurée.
(2) Aelian. de Nat. animal. b. 11, cap. 9.
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a comparé sa course à un vol; et la croyance vulgaire a doté le dragon de véritables ailes. Sous les noms de basilic et d’aspic, on désignait des reptiles assez agiles , pour qu'il fût difficile d'éviter leur attaque à linstant où on les apercevait : l’aspic, le basilic , passèrent pour donner la mort, par leur souffle, par Zur seul regard. De ces expressions figurées , devenues la source de tant d’erreurs physiques, aucune pourtant n'était plus hardie que celle dont se servaient les Mexicains : pour peindre la rapidité du serpent à sonnettes dans tous ses mouvemens, ils lappelaient le vent (1).
Dans la prière, dans la contemplation religieuse , l’homme fervent est comme ravi en extase ; il ne tient plus à la terre, il s’élève vers le ciel. Les enthousiastes disciples d’Tamblique assuraient, malgré le démenti que leur donnait leur maître, qu'il était ainsi élevé de terre à la hauteur de dix coudées (2); et dupes de la même métaphore, des chrétiens ont eu la simplicité d'attribuer un mi-
(1) Lacépède, Hist. nat -des Serpens, art. es BU (2) Eunap. in Tamblich .
racle pareil à sainte Claire et à saint François d'Assise.
Au nombre des croyances populaires, dénoncées au mépris des hommes éclairés, était encore, il y a cent ans, l’histoire d’une certaine montagne «qu'il fallait franchir en sau- « tant et en dansant, pour n’y être pas sur- « pris de la fièvre (1)....» Quoi de plus absurde? Et pourtant quel avis reçoivent les voyageurs , dans la campagne de Rome et aux approches de la ville éternelle ? On leur recommande de combattre, par un exercice forcé, par les mouvemens les plus violens, le sommeil auquel ils se sentent presque invinciblement ‘enclins : y céder, ne füt-ce qu’un instant, les exposerait à des accès de fièvre toujours dangereux, souvent mortels.
Dans Haï-nan et dans presque toute la province de Canton, les habitans élèvent chez eux une espèce de perdrix appelée tchu-ki….
On assure que les fourmis blanches quittent à l’instant les maisons où. il y a un de ces
(1) Les coudées franches, in-12, page 254. — Ce livre, d’ailleurs justement oublié, contient, en ce genre, des ren-
seignemens assez Curieux,
oiseaux, sans doute parce qu'il en détruit une grande quantité pour se nourrir. Les Chinois disent poétiquement que le cri du tchu-ki change les fourmis blanches en poussière (1); que l’on prenne au propre celte expression emphatique : voilà une merveille ou une imposture ridicule.
Chaque année, au printemps , les r'ats jaunes (ou jou) se transforment en caïlles jaunes, dans les déserts qui séparent la Chine de la Tatarie (2); on voyait de même, en Irlande et dans l’'Hindoustan, les feuilles et les fruits d’un arbre planté sur le bord de l’eau, se transformer en coquillages , puis en oiseaux aquatiques. Dans l’un et l’autre récit, remplacez l’idée de métamorphose par celle d'apparition successive : la vérité se retrouve, l’absurdité s’évanouit.
L’améthyste est une pierre précieuse qui a la couleur et l’éclat du vin. À cette énonciation froidement exacte, le langage figuré substitue une image expressive : SAns ivresse ;
(1) Jules Klaproth, Description de l'Île de Haïnan (nouvelles Annales des Voyages), deuxième série, tome vi, page 166.
(2) Éloge de Moukden, pages 32 et 164.
vin qui n'enivre pas. Le nom ainsi imposé fut traduit littéralement en grec ; et l’on attribua à l’améthyste la propriété merveilleuse de préserver de l'ivresse l’homme qui en était paré.
Est-ce la seule hardiesse poétique , la seule métaphore qui ait été transformée en récit?
Du thyrse qu'il porte à la main, Bacchus indique une source à la troupe qui suit ses pas ; « Le dieu a fait jaillir la source en frappant la terre de son thyrse (1) » ; ainsi Atalante altérée frappe de sa lance un rocher d’où sort à l’instant une source d’eau très-fraiche (2). Ainsi la poésie explique et consacre, dans un mythe brillant, le prodige que son style même a fait inventer à la crédulité.
L'histoire enfin, et l’histoire naturelle se chargeront de pareilles érreurs. Si Rhésus, à la tête d’une armée considérable , opère sa jonction avec les défenseurs de Troie, les Grecs, épuisés par dix années de combats , doivent désespérer de la victoire. Cet
(1) Pausanias. lib. 1v. cap. 36.
(2) Pausanias. Laconic. cap. 24.
arrêt d’une prévoyance bien commune, exprimé en style poétique , devient une des fatalités de ce siége fameux; les destins ne permettent point que Troie soit prise si, une fois, les chevaux de Rhésus ont goûté l’herbe des bords du Xanthe et se sont désaltérés dans ses eaux, Envoyé par l’empereur Justinien, près des Sarrasins de Phénicie et du mont Taurus, Nonnosus entend dire à ces peuples que, pendant la durée de leurs réunions religieuses, ils vivent en paix entre eux et avec les étrangers; les animaux féroces respectent eux-mêmes cette paix universelle; ils l’observent envers leurs semblables et envers les hommes(1). Photius, à cette occasion, traite le voyageur de conteur de fables : Nonnosus a répété ce qu’il avait entendu ; mais il a pris pour l’expression d’un fait, une figure poétique usitée dans l’Orient, et qu’on retrouve littéralement dans le plus éloquent des écrivains hébreux (2); figure que les Grecs et les Romains ont souvent employée dans le tableau de l’âge d’or; et
(1) Phot. Brblioth. cod. x.
(2) Zsaï. cap. xr. v. 6. 7. 8.
que Virgile , moins heureusement peut-être, a transportéc dans l’admirable peinture d’une épizootie qui désola Le nora de l'Afrique et le midi de PEurope (1).
Une frayeur vive et soudaine coupe la parole ; telle est celle qu’on éprouve ense trouvant à l’improviste devant un animal féroce : c’est un fait bien commun. Mais on à dit, en ce sens, qu'un homme , vu par un loup qu'il n’a pas aperçu, perdait la voix... [expression figurée a été prise au propre. Non seulement, elle a fourni un proverbe que lon retrouve dans Théocrite et dans Virgile (2); mais Pline et Solin l’ont adoptée. Celui-ci, très-sérieusement, place en Italie «des « loups d’une espèce particulière : l’homme « qu’ils voient avant d’en avoir été vus, de- « vient muet ; il veut en vain crier, il ne « trouve pas de voix (3). »
Les cavales de Lusitanie conçoivent par le souffle du vent; Varron, Columelle, Pline
(x) Vüirgil. Georgic. lib. ur. Voyez aussi, ÆEclog. vin. vers 27.
(2) Théocrit. Eidyll. xiv. vers 22. Virgil. Eclog. 1x. vers 54.
(3) Solin. cap. vur. Plin. Hist, nat. lib. viu. cap. 22.
DES SCIENCES OCCULTES. 57 et Solin (1) répètent cette assertion. Trogue Pompée (2) seul avait compris que, par une image brillante, on peignait la multiplication rapide de ces animaux, et leur vitesse à la course.
En lui promettant une riche part dans les biens que Dieu doit donner à son peuple, Moïse décide le Madianite Hobab à s’unir à la marche des Israélites : « Ne nous aban- « donne pas, lui dit-il; tu sais dans quels « lieux du désert il nous est avantageux de « camper ; viens et tu seras notre guide (3). » Sa marche ainsi réglée, est ouverte par l’arche sainte avec laquelle s’avance et s’arrête
Le même effet a été attribué aussi à une cause surnaturelle, par la superstition moderne. Une femme voit la nuit entrer chez elle, par la fenêtre, quatre voleurs; elle veut crier et ne peut. Ils prennent ses clefs, ouvrent ses coffres, s’emparent de son argent, et sortent par le même chemin... La femme alors retrouve la voix, et appelle du secours. On ne met pas en doute que l'impossibilité de crier, tant que les voleurs étaient dans sa chambre, ne fût l'effet d’un sortilége. Frommann. 7ractatus de Fascinatione..….., p. 558, 559.
(1) Varro. De re rusticä. lib. 11... Columell. lib. vr. cap. 27. Plin. Hist. nat. lib. vis. cap. 42. Solin. cap. 26.
(2) Justin. lib. xz1v, cap. 3. |
(3) Numer. cap. x. v. 29. 32. « Veni nobiscum; noli nos « relinquere; tu enim nosti in quibus locis per desertum, « castra ponere debeamus , et eris ductor noster, »
tour-a-tour le peuple tout entier. Les prétres qui l’environnent portent le feu sacré ; la fumée est visible le jour, et la flamme pendant la nuit... Dieu même guide son peuple , la nuit par une colonne de feu, le jour par une colonne de fumée.
Vers la fin d’un combat opiniâtre, au moment d’une victoire long-temps disputée, les nuages amoncelés voilaient le jour et avançaient le règne de la nuit; soudain ils | se dissipent devant la lune qui, presque dans son plein, s’élève à l'Orient, tandis qu’à l’Occident, le soleil n’est point encore descendu sous l’horizon. Ces deux astres semblent réunir leurs clartés pour prolonger le jour et donner au chef des Israélites le temps d’achever la défaite de ses ennemis : Ce chef.
a arrêté le soleil et la lune... Une pluie de pierres accable les vaincus dans leur fuite : elles partaient des frondes des Hébreux qui excellaient dans l’usage de cette arme, ainsi que Josèphe prend soin de nous en instruire (1)... L'idée de substituer ici des
(1) Cum essent funditores optimi.….. Ant. Judaic. hb. rx. cap. 5.
faits ordinaires au merveilleux poétique ne nous appartient pas. Consulté par Oxenstiern (1), un rabbin lui expliqua de même ce miracle par des voies toutes naturelles.
L’auteur d’un livre aussi pieux que savant (2), voit dans la pluie de pierres une grèle violente, phénomène rare mais trés-redoutable en Palestine; sa courte durée empêcha, ditil, que les Hébreux n’en fussent incommodés.
IL s'étonne d’ailleurs qu’on ait pris pour un récit historique, la peinture du soleil et de la lune arrêtés à la fois pour éclairer l’enère victoire des Hébreux ; que l’on ait pu y méconnaitre l’emphase et le style figuré, propres aux cantiques et aux hymnes d’une poésie élevée dont, suivant lui, le livre de Josué a été entièrement extrait. Forts d’une telle autorité, nous étendrons plus loin notre assertion ; et, sans multiplier les citations particulières, nous dirons que, pour vérifier dans un exemple général la diffé-
(1) Pensées du comte Oxénstiern. tome 1, page.
(2) J.-H. Vander Palme. Bybel voor de Jeugd. ( Bible pour la jeunesse, vu n°. Leyden, 1817). Voyez Archives du christianisme au XIXE€ siècle, octobre 1818, pages 335,
6o DES SCIENCES OCCULTES.
rence de l’expression poétique à la réalité , il suffit de lire l’histoire des Juifs dans la narration de Josèphe. La bonne foi de cet écrivain lui a attiré, de la part de quelques modernes, des reproches que ne lui adresse point Photius, chrétien aussi zélé qu'eux, mais juge plus éclairé (1). Il est bien injuste de lui supposer l'intention de nier ou d’atténuer les miracles dont sa nation a été le sujet et le témoin, lui que l’on voit au contraire ajouter plus d’une fois des circonstances merveilleuses aux prodiges consacrés dans les livres hébreux. On aurait dü remarquer que Philon , dont la foi, la piété et la véracité ne sont point problématiques, se montre aussi près que Josèphe d'attribuer à des causes naturelles quelques miracles de Moïse. Aïnsi, en parlant de la source qui jaillit du rocher d’Horeb; « Moïse, dit-il, frappa le rocher; et « soit que par un heureux hasard, il eût ou- « vert l'issue à une nouvelle source, soit que « les eaux eussent d’abord été amenées là
(1) Phot. Bibl. cod. xivi et coxxxvin. Voyez la sortie que se permet contre Josèphe, le savant et peu judicieux abbé de Longuerue , Longueruana, tome nu, page 35.
« par de secrets conduits, et que leur abon- « dance les fit sortir avec impétuosité, le ro- « cher jeta autant d’eau qu’une fontaine (1). » Philon et Josèphe traduisent en style simple, exact et conforme au goût de leür siècle , le style oriental de la Bible ; quelques merveilles s’affaiblissent ainsi ou s'évanouissent sous leur plume : mais cette disparition, nous le verrons bientôt, n’a rien de réel ; elle ne porte aucune atteinte au respect que les deux écrivains juifs professent pour la sublimité des œuvres de Dieu.
Voyons, dans un dernier exemple, linfluence d’une autre cause seconder celle des expressions figurées, pour conduire la crédulité, d’un fait naturel, à un prodige extraordinaire. Suivant un historien arabe qui paraît avoir consulté les plus anciens écrivains de l'Orient (2), Nabuchodonosor était un roi feudataire de Syrie et de Babylonie, soumis
(1) Philo. jud. De vitä Mosis. lib. 1... « Rupem percutit, « quae , etc. »
(2) Tebry... Ce fragment a été traduit en anglais par sir Fr. Gladwin. Nous en avons donné une traduction française : De La Civilisation, etc., Introduction, note A... Voyez aussi D'Herbelot, Bibliothèque orientale, Art. Bahmar.
à l'empire persan. Tombé dans la disgrâce du Roi des Rois, et, dépouillé de la royauté, il fut plus tard rétabli sur le trône, avec une grande augmentation de pouvoir , en récompense des succès qu'il avait obtenus dans son expédition contre Jérusalem. C’est sa disgrâce de plusieurs années, passées sans doute dans l'exil, que rappelle lhistorien Josèphe : Nabuchodonosor , dit-il, eut un songe dans lequel il lui sembla qu’étant privé de son royaume , il vivait sept ans dans le désert ; et qu’ensuite il se trouvait rétabli dans sa première dignité; et tout cela s’accomplit, sans que personne, en son absence, osût s’emparer de ses états (1). Daniel rapporte que le royaume de Nabuchodonosor passa hors de ses mains ; et qu’ensuite & y fut rétabli, ajoutant, comme l'historien arabe, avec un accroissement considérable de puis-
sance (2). Si Daniel dit de plus que (3), re-
(1) FT. Joseph. Ant. jud. lib., x, cap. 11. Cette longue et paisible vacance du trône serait inexplicable dans un empire indépendant et absolu : elle est naturelle dans un état feudataire, au gouvernement duquel le chef suprême a pris soin de pourvoir.
(2) Daniel, cap. 4. v. 28. 53.
(3) Ibid. x. 29.
légué dans la solitude avec les bêtes, ce roi brouta l’herbe comme un éœuf ; que ses cheveux devinrent semblables à la crinière d’un lion (suivant les Septante ), ou aux plumes d’un aigle (suivant la Vulgate},. c’est une peinture de l’état de dégradation où se trouvait réduit le prince détrôné et exilé. Cela n’est pas douteux, puisque, dans le passage que nous avons cité, Josèphe affirme qu’il transcrit purement, de bonne foi et sans y rien changer, le texte des livres hébreux. Ce tableau poétique finit, comme tant d’autres, par être pris pour un récit historique : les rabbins racontent que Nabuchodonosor, quoiqu'il eût la forme d’un Lomme, se croyait métamorphosé en bœuf; que ses cheveux ressemblaient à la crinière d’un lion et ses ongles, démesurément grandis , aux serres d’un aigle. Enfin, suivant Saint-Épiphane (1), Nabuchodonosor , conservant les sentimens et la pensée d’un homme, était réellement moitié bœuf et moitié on.
En voyant reparaïître, dans ces diverses peintures , les formes de l’homme, du bœuf,
(1)8. Epiphan. in. Vitd. Daniel.
du lion et de l’aigle, comment ne point se rappeler que ces quatre figures ont marqué, pendant 2153 ans, les points solstitiaux et équinoxiaux, et qu’elles ont, en conséquence; joué un rôle important dans les religions orientales. Une habitude dont les effets se sont reproduits plus souvent qu’on ne le soupçonne , l’habitude de mêler aux faits historiques , des traits empruntés à l’astronomie religieuse, a sûrement hâté les progrès de la crédulité relativement à la métamorphose de Nabuchodonosor. Supposons encore, ce qui n’a rien que de probable , qu’a Babylone , il ait existé des représentations où étaient réunies ces quatres figures astronomiques ; que les Hébreux captifs en aient vu une à laquelle se soit rattaché , pour eux, le nom du Roi que leurs désastres rendaient sans cesse présent à leur souvenir, parce qu’il passait pour en être l’auteur; avec quelle efficacité l'aspect de cet emblème n’aurat-il pas aidé à la croyance du mythe merveilleux ! |
V. Que sont, en effet, les emblèmes pour la vue? ce que le style figuré est pour la pensée. Leur influence inévitable à créé
un nombre aussi grand d'histoires prodigieuses. | y Partout , dans l'antiquité, l’on exposait des emblèmes ingénieux, destinés à retracer ce qu’avaient de plus important, dans les dogmes et dans les souvenirs, la morale et l’histoire. Leur sens, bien compris dans le principe, s’obscurcit peu à peu, par Péloignement des temps ; il se perdit enfin pour l’irréflexion et l'ignorance. L’emblème restait cependant ; il frappait toujours la vue du peuple ; il commandait toujours la foi et la vénération. Déslors la représentation, quelque absurde et monstrueuse qu'elle fût, dut prendre, dans la croyance générale, la place de la réalité qu'elle rappelait originairement. D’un symbole qui peignait la religion et les lois émanant de Pintelligence suprême , naquit la croyance qu'un faucon avait apporté aux prêtres de Thèbes, un livre où étaient contenus les lois et les rits religieux (1). Certaines iles du Nil, suivant Diodore (2), étaient défendues par des serpens à têtes de chiens,
(x) Diod. sic. Gb. r. part. 11. 6 32.
(a) Diod. sic. Gb. +. part. r. $ ro.
n ÿ LD
et par d’autres monstres. Ces monstres, ces serpens n'étaient probablement que des emblèmes destinés à indiquer que les iles étaient consacrées aux dieux, et à en interdire l’accès aux profanes.
Combien de mythes et de prodiges dans les fastes de l'Égypte , combien dans Les fastes de l'Inde et de la Grèce ont une origine analogue !
On l’a conté, on le répète encore, sans s'inquiéter si la chose n’est pas absurde : telle était la force de Milon de Crotone, que, lorsqu'il se tenait debout sur un disque étroit, on ne pouvait ni le déplacer , ni arracher de sa main gauche une grenade qu’il ne pressait pourtant pas assez fortement pour l’écraser , ni détacher les uns des autres les doigts étendus et serrés de sa main droite.
Milon, dit un homme versé dans la connaissance des coutumes et des emblémes religieux, Milon était, dans sa patrie, grand prêtre de Junon. Sa statue, placée à Olympie , le représentait, suivant le rit sacré, debout sur un petit bouclier rond, et tenant une grenade, fruit de l’arbre dédié à la déesse. Les doigts de sa main droite étaient étendus,
ne DES SCIENCES OCCULTES. 67
serrés et même unis : c’est ainsi que les figuraient toujours les anciens statuaires (1). Le vulgaire expliqua par dés contes merveilleux, une imperfection de l’art, et des représentations mystérieuses dont on avait oublié le véritable sens.
Il n’est pas nécessaire de s’enfoncer dans l'antiquité, pour citer. des faits analogues. Au moyen âge , on se servait de calendriers en figures, seul moyen. d'instruction pour des peuples qui ne savaient pas lire. Pour exprimer qu'un saint martyr avait péri par la décollation , on ly représentait debout , supportant dans ses deux mains sa tête séparée de son corps (2). On avait sans doute adopté d’autant plus facilement cet emblème, que depuis long temps il fixait l’attention, et par conséquent les respects du vulgaire , dans le calendrier hiéroglyphique d’une religion plus ancienne (3).
(1) Apollonius de Tyane, Philost. vit. Apollon. lib. rv. Cap. 0.
(2) Voyez Ménagiana; tome 1V, page 103. — Quelques üns de ces calendriers en figures doivent se trouver encore dans les cabinets des curieux.
(3) Sphaera Persica. Capricornus. Decanus mr... « Dimi-
Des calendriers , emblème passa naturellement aux statues et aux diverses représentations des martyrs. J'ai vu, dans une église de Normandie, saint Clair, saint Mithre à
Arles, et en Suisse tous les soldats de la lé-
gion thébaine , représentés avec leurs têtes dans leurs mains. Sainte f’alérie est ainsi figurée à Limoges, sur les portes de la cathédrale , et sur d’autres monumens (1). Le grand sceau du canton de Zurich présente, dans la même attitude, saint Félix , sainte Régula et sant £xperantius (2)... Voilà :
certainement l’origine de la fable pieuse que l’on raconte de ces martyrs , comme de
« dium figurae sine capite, quia caput ejus in manu ejus « est. » — Dans un calendrier égyptien, on remarque un emblème qui a pu donner naissance au mythe de Geryon… « Vir triceps, dextrÀ porrectà indicans, » Monomoer: Ascendent.… in Decanis aegyptiacis. Taurus. Decan. 1... 6 grad. — Les personnes qui, partageant l'opinion des Hébreux, regardent l'histoire de Judith comme une fiction pieuse, en découvriront l’origine dans une autre figure de ce calendrier : Pisces. Decan. ur... 96 grad. « Mulier viro dormienti caput « securi amputat, »
(1) C. N. Allou, Description des monumens du département de la Haute-Vienne, page 143.
(2) St.-Exuperantius ne se trouve pas sur les sceaux antérieurs à 1240.
saint Denis et de beaucoup d’autres encore :
saint Maurin à Agen (1), saint Principin à Souvigny en Bourbonnais , saint /Vicaise premier évêque de Rouen, saint Lucien apôtre de Beauvais, saint Lucain évèque de Paris (2), saint Balsème à Arcy-sur-Aube, saint S'avinien à Troyes (3); la seule année 275 en fournit trois autres au diocèse de Troyes, en Champagne (4). Pour faire naître cette légende, il suffit d’abord qu’un hagiographe contemporain ait employé une figure énergique, mais dont nous nous servons encore ; que , pour peindre les obstacles et les périls qui pouvaient arrêter les fidèles empressés de rendre aux martyrs les derniers devoirs , il ait dit que l’enlèvement de ces
restes sacrés et leur inhumation furent un
(1) Mémoires de La Société des antiquaires de France, tome u1, pages 268, 269.
(2) J.-A. Dulaure, Histoire physique, civile et morale de Paris (1821), tome 1, page 142.
. (3) Promptuarium sacrum antiquitatum Trecassinae dioecesis..…., fo 335 v. et 390 v.
(4) Le P. Deguerrois, la Sainteté chrétienne, foi. 33, 3, 38, 39 et 48. — Dans une Vie de St.-Par, l'un de ces trois martyrs, imprimée à Nogent-sur-Seine, ên 1821, On à reproduit ce récit merveilleux.
véritable miracle : l'attitude dans laquelle les saints étaient: offerts à la vénération publique détermina la nature du miracle, et autorisa à dire que , quoique décapités , ilsavaient marché, du lieu de leur supplice, à celui de leur sépulture. |
VI. Jusqu'où n'ira pas une curiosité crédule qui admet toutes les explications, et recherche de préférence les plus merveilleuses ? L’enveloppe d’une allégorie ou d’un apologue, quelque transparente qu’elle soit, arrête invinciblement son regard.
Malgré la facilité de s’assurer du contraire, Elien rapporte que, de l’équinoxe de printemps à celui d'automne , le bélier dort couché sur le côté droit ; et sur le:côté gauche, de. l’équinoxe d'automne à celui de printemps (1) : erreur ridicule en histoire naturelle , vérité évidente dans le langage allégorique de l’ancienne astronomie.
On raconte que, dans l’armée que conduisait Xerxès contre les Grecs, une jument enfanta un lièvre ; prodige qui présagea l'issue
Qi) Aelian. de Nat. anim. lib. x. cap. «8.
DES SCIENCES OCCULTES. 71 de cette entreprise gigantesque (1); ce n’est là pourtant que la fable de la montagne qui accouche d’une souris, améliorée, peutêtre , par un moindre éloignement des convenances physiques, et par lallusion piquante d’un lièvre à une armée de fuyards.
Quand on a dit, pour la première fois, que des rats innombrables, rongeant les cordes des arcs et les courroies des boucliers des soldats de Sennacherib, opérèrent la délivrance du roi d'Égypte qu'il tenait. assiégé (2), voulait-on raconter un prodige? Non; mais peindre d’un seul trait une armée que l’indiscipline et la négligence , poussées au comble , rendirent incapable de résister à l'attaque subite des Éthiopiens venus au secours du roi d'Égypte , et firent tomber presque entiére sous le glaive des vainqueurs. Mais les prêtres , à la caste desquels appartenait le roi, laissérent volontiers prendre les expres- “sions .allégoriques dans le sens direct,, et s'accréditer la croyance d’un. miracle qu'ils
(1) Valer. Maxim. Lib. 1. cap. 6. $ 10.
(2) Hérodot. lib. 11. cap, 14r.
attribuaient à leur divinité tutélaire , et qui dispensait l’orgueil national de la reconnaissance due à des alliés libérateurs. La tradition d’une délivrance miraculeuse s’étendit plus loin que l’apologue qui l'avait fait naître ; Bérose , cité par Joséphe (1), dit que l’armée d’Assyrie fut victime d’un fléau , d’une peste envoyée par' le ciel, et qui moissonna sur-lechamp cent quatre-vingt-cinq mille hommes.
Ainsi la vanité chaldéenne couvrait du voile d’un malheur inévitable , l’opprobre d’une défaite méritée. Les Hébreux, instruits aux mêmes sources que Bérose , et d'accord avec lui sur le nombre des victimes (2), remerciérént le dieu d'Abraham et de Moïse qui n'avait envoyé l’ange exterminateur contre l’armée du conquérant , que pour l’empêcher de détruire Jérusalem après avoir subjugué l'Égypte.
De la même manière , des fictions purement morales, et qui ne se rattachent à aucun fait, deviendront des traditions historiques. Je pourrais citer la parabole touchante du
(x) 1. Joseph. Ant. jud. lib. x. cap. 2.
(2) Reg. Gb. 1v. cap. 19 Y: 35. Paralip. lib. 1. cap. 32. v. 21. Jsai. cap. 57. v. 56.
DES SCIENCES OGCULTES. 73 Samaritain secBurant le blessé qu’avaient négligé le prêtre et le lévite: Elle passe aujourd’hui, dans la Palestine , pour une histoire véritable : des moines montrèrent le lieu de la scène au voyageur Hasselquist (1). Le fait, après tout, n’a rien d’extraordinaire , rien qui révolte la raison ; et le cœur, qu’il intéresse , est tenté de croire à sa réalité. Moins soigneux de la vraisemblance, un sage voulut, dans un apologue, consacrer cette maxime, que c’est peu de sacrifier au salut de la patrie, le luxe, les plaisirs , les richesses ; qu’il faut encore , et quoiqu on soit retenu par les affections les plus chères , lui immoler sa vie : il feignit qu'au milieu d’une ville s'était ouvert un gouffre épouvantable que rien ne pouvait combler ; les dieux consultés répondirent qu'il ne se refermerait que quand on y aurait jeté ce que les hommes possèdent de plus précieux ; on y précipita vainement l'argent , l'or , les pierreries..…., Enfin , s’arrachant à un père, à une épouse, un homme généreux s’y lance volontairement ; et l’abime se referme sur lui. Malgré l’invraisem-
(1) Hasselquist, Voyage dans le Levant, tome +, p. 184.
blance évidente du dénouemênt , cette fable, inventée en Phrygie ou empruntée d’une civilisation plus ancienne, passe dans l’histoire. On nomme le héros : c’est Anchurus , fils de Midas , l’un des rois des temps héroïques (1). Tel est le charme du merveilleux que Rome, quelques siècles après, s’appropriera ce récit qui, au lieu d’un précepte général, n'offre plus ainsi qu'un exemple particulier. Ce ne sera point le chef sabin Métius Curtius qui, au milieu de Rome presque conquise, aura laissé son nom à un marécage illustré par sa défense vigoureuse contre les efforts de Romulus (2); ce ne sera point un consul(3) chargé , suivant l’usage, par le sénat; d’enceindre d’une muraille ce marais sur lequel
(1) Parallèles d'histoires Grecques et Romaïnes , $ x. Cet ouvrage, faussement attribué à Plutarque, mérite, en général, peu de conhance : mais on peut, ce me semble, admettre son témoignage, quand il s'agit de faire disparaître de l’histoire un fait évidemment fabuleux, et sur lequel les anciens annalistes de Rome sont loïn de s’accorder.
(2) Telle était la véritable origine du nom de Lacus Curtius, suivant l’historien L. Calpurnius Piso, cité par Varron ( Farro De lingud latind. lib. xv. cap. 32). Voyez aussi Tite-Live (lib. 1, cap. 12 et 13).
(3) Cette opinion était celle de G. Aelius et de Q. Lutatius ( Varro. loc. cit). |
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est tombée la foudre ; pour citer un patricien, un Curtius qui, au même lieu, se précipita tout armé dans un gouffre miraculeusement ouvert et refermé non moins miraculeusement (1), Rome emprunte à la Phrygie l’apologue d’Anchurus, et l’introduit dans sa propre histoire. | On sent que là désir d'augmenter l’illustration du pays a favorisé un tel emprunt.
Ce serait ici Le lieu de montrer combien de fois, secourant la vanité d’une nation ou d’une famille , l’imposture officieuse à semé l’histoire de prodiges, pour en effacer une tache ou y ajouter un ornement : dans un grand nombre d'exemples nous n’en choisirons qu ’un seul. En vain la tradition, conservée par deux historiens graves (2), rapporte que le féroce Amulius fit violence à sa nièce Rhéa Sylvia, et la rendit mère de Romulus et de Rémus. On répètera constamment que, des
(1) Varron (loco citato) rapporte aussi cette tradition ; mais c'est du ton d’un homme peu persuadé, puisqu'il appelle le héros qui se précipita dans le gouffre, un certain Curtius, quemdam Curtium.
(2) C: Licinius Macer et M. Octavius, cités par Aurélius Victor, De origine gentis romanae. cap. 19.
amours du Dieu de la guerre naquirent Îles fondateurs d’une cité que devait élever au suprême pouvoir, la faveur du Dieu de fa guerre.
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