‹ Des sciences occultes ou essai sur la magie, les prodiges et les miracles (volume 2)Chapitre 29 sur 66 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Phénomènes réels, maïs rares, présentés comme des prodiges dus à l'intervention de la divinité, et présentés avec succès , parce qu’on ignôrait qu’un phénomène fût local ou périodique ; parce qu’on avait oublié un fait naturel qui, dans le principe, aurait écarté l’idée du merveilleux; souvent enfin parce qu'il eût été dangereux de chercher à détromper une multitude séduite. L'observation de ces phénomènes étendait les connaissances scientifiques des prêtres. Véridiques sur ce point, les écrivains anciens le sont

aussi dans ce qu'ils disent des œuvres magiques.

Si un grand nombre de merveilles mentionnées dans les écrits des Anciens n’ont existé ou n’ont pris de l'importance que pour l'enthousiasme , l'ignorance et la crédulité, d’autres, au contraire , telles que les chutes

d’aérolithes, sont reconnues aujourd’hui pour des phénomènes réels, qu'une physique éclairée ne rejette plus, quoiqu’elle ne parvienne pas toujours à les expliquer d’une manière satisfaisante. |

L'histoire naturelle de notre espèce présente plusieurs singularités que des observateurs circonscrits dans leur étroit horizon, ont regardées comme chimériques , et dont une observation plus exacte a confirmé l’existence.

Des écrivains grecs très-anciens, tels qu’Isigonus ét Aristée de Proconèse, ont parlé de Pygmées de deux pieds et demi de haut; de peuples qui avaient les yeux dans les épaules, d’antropophages existant chez les Scythes septentrionaux ; d’une contrée nommée Albanie, où naissent des hommes dont les cheveux blanchissent dès l'enfance, et dont la vue, très-faible le jour, est très-nette la nuit. Aulugelle (1) traite ces récits de fables

(1) À. Gell. Noct. attic. lib. 1x. cap. 4. Solin (cap. cv), copiant sans doute les écrivains dont Aulugelle rejette le témoignage , a parlé d’une peuplade dont les hommes ont les

yeux dans les épaules.

D DES SCIÉÈNCES OCCULTES. 79

incroyables ; et pourtant, dans les deux premiers peuples, nous reconnaissons les Lapons et les Samoïèdes, quoiqu'on ait exagéré la petitesse des uns et la manière dont les autres ont la tête enfoncée dans les épaules (1) ; Marco-Polo affirme que quelques hordes tatares mangent les cadavres des hommes condamnés à mort (2). Dans les indigènes de l’'Albanie, peut-on méconnaître des Æ4/binos ? Le nom de leur prétendue patrie n’est

(1) Walter Raleigh, en 1595, et Keymis, en 1596, reçurent, des indigènes de la Guïane, les renseignemens les plus affirmatifs sur l'existence d’une peuplade d’hommes qui avaient les yeux sur les épaules, et la bouche dans la poitrine : (Relation de la Guiane, par W. Raleïigh, traduc. franç., pages 67, 69 et 111). C'est-à-dire, comme l’a fort bien pensé le traducteur français , que Cesshommes avaient le cou très-court et les épaules a ME élevées. Len Lafiteau (Les mœurs des sauvages américains, etc., tome 1, pages 58, 62) observe que la croyance à l’existence d’une pareille race d'hommes est également répandue dans diverses parties de l'Amérique, et parmi les Tatars voisins de la Chine. Comme les Samoïèdes en Asie, les Esquimaux et les peuplades observées au cap Horn, à la Terre de feu et dans les îles voisines, par Weddel (4. Voyage to the south pole performed in the years, 1822, 1824... Bulletin de géographie), ont fait naître cette erreur parmi les indigènes du nord et du sud de l'Amérique.

(2) Marco Polo.

que la traduction du nom qu'ont dû toujours recevoir ces êtres si remarquables par la blancheur de leur peau et de leurs cheveux.

Ktésias a souvent été accusé de mensonge, sur l’autorité des Grecs, dont ses récits contrariaient les croyances et les prétentions. Les Pygmées que cet auteur place au milieu de l'Asie, et qui avaient le corps couvert de longs poils, rappellent les Æinos des îles Kouriles, hauts de quatre pieds, et couverts de poils très-longs : Turner a vu, aussi, dans le Boutan, un individu d’une race extrêmement petite. Les Cynocéphales de Ktésias (Æelian.

de Nat. animal. b. IV, chap. 46) pourraient bien être les nègres océaniques, {lphouriens ou 7 ara/apts de Bornéo et des îles Malayes, et les singes à qui Rama fit la guerre dans l'ile de C eylan, suivant les livres sacrés des Hindous (1).

Dans les Ærgippéens ou tétes chauves d’Hérodote, on reconnait les Mongols et les Kalmouks, peuples chez lesquels les moines ou Ghelongs portent la tête rasée. Cette na-

(1) Malthe-Brun, Mémoire sur l'Inde septentrionale d’Hérodote et de Kiésias, etc. Nouvelles Annales des voyages,

4 2 LS 7 «ct QE fome 11, pages 599, 557.

” te:

DES SCIENCES OCCYLTES. v PR 81 tion parla à Hérodote de peuples situés beaucoup plus au nord, et qui dormaient six mots de l’année. Hérodote refusa d'admettre cette indication , qui n’est toutefois que celle de la durée de la nuit et du jour dans les régions polaires (1).

Les anciens ont aussi placé des Pygmées en Afrique. Un voyageur français en a trouvé dans le Tenda-Maié , sur les bords du Rio- Grande : là, dit-il, habite une race que rendent remarquable la petitesse de sa taille et la faiblesse de ses membres (2).

Des généralités, si nous descendons aux détails, nous trouvons encore qu’on a trop

fidélité religieuse. « Que Roxane’, dit Lar- «cher (3), ait accouché d’un énfant sans tête, «c’est une absurdité , capable elle seule de

« décréditer Ktésias. » Tous les dictionnaires

(1) Malthe-Brun, dbid., Ibid., pages 352, 393. — Héro: dot.

(2) Mollien, Voyage dans l’intérieur de l'Afrique, etc. ( Paris, 1820), tome 11, page 210.

(3) Traduction d'Hérodote, r1° édition, tome vr, page 266, note 35.

82 DES SIENCES OCCULTES.

de médecine auraient appris à Larcher que la naissance d’un enfant acéphale n’a rien d’impossible (1).

Le respect dù au génie d'Hippocrate a seul empêché , je crois, qu’on ne le taxât de mensonge, quand il parle d’une maladie à laquelle les Scythes sont sujets et qui les fait devenir femmes (2). M. Jules Klaproth a vu, chez les Tatars-Nogais, des hommes qui perdent leur barbe ; leur peau se ride ; ils prennent l’aspect de vieilles femmes, et sont, comme chez les anciens Scythes, relégués parmi les ferait bannis du commerce des hommes (3).

L'histoire des animaux , telle que les anciens nous l'ont transmise, est remplie de détails en rence chimaniquéss L’apparence quelquefois ne tient qu’à une dénomination fautive : le nom d’Onocentaure semble désigner un monstre unissant les formes de l’âne et de l’homme ; ce n’est qu’un quadrumane qui, tantôt court à quatre pattes,

(1) Dictionnaire des sciences médicales, art. Acéphale.

(2) Hippocrat. De Aere, Aquis et Locis. |

(3) Jules Klaproth, Voyage au mont Caucase et en Georgie en 1807, 1808. — Bibl. univ. littérature. tome vr, page 40.

et tantôt se sert, comme de mains, de ses pattes antérieures; un grand singe couvert d’un pelage gris, surtout dans la partie inférieure du corps (1).

Dans les rats de Lybie, qui marchent sur leurs pattes de derrière, on a, mais assez récemment;reconnu des Gerboises; et lErkoom ou Abbagumba de Bruce, dans l’oiseau d’Afrique qui porte une corne au front (2). Mais qu'était le Catoblepa(3), animal du genre des taureaux où des moutons sauvages , et doué, cornme le basilic ou l’aspic, d’un souffle ou d’un regard hômicide? c'était lé gnou; la description qu’en donne Élien, et la forme de la tête d’un de ces animaux que tuérent les soldats de Marius , mettent le fait hors de doute (4). Le gnou porte toujours la tête baissée ; ses yeux petits, mais vifs, semblent recouverts par la crinière épaisse’ qui charge son front : on ne peut guère apercevoir son regard ou

(1) Aelian. De Nat. animal. lib. xvir. Cap. 9.

(2) Aelian. De Nat. animal. lib. xv. cap. 26. et lib. xvrr, cap. 10.

(3) Plin. Hist. nat. lib. vur. cap. 21. 4elian. de Nat. anim. lib. vrr. cap. 5. Athenae. Deipnosoph. lib. v. cap. 15.

(4) Athenae. Deipn. loc. cit. Æelian. De Nat. animal, loc. cit.

sentir son souffle, si l’on ne s'approche beau- : coup, assez même pour pouvoir être frappé par cet animal farouche et peureux. L’expression proverbiale du danger auquel on s’ex- | pose, a été transformée en phénomène physique, par l'amour du merveilleux.

Déjà M. Cuvier (1) avait indiqué ce rapprochement ; et, en discutant les anciens récits relatifs à des animaux regardés comme fabuleux, il avait exprimé l'opinion que ce que l’on y trouve d’incroyable rest que le résultat de mauvaises descriptions. À la décision d’un Juge si "a J'ajouterai que des descriptions d’ abord “éxactes, ont pu être viciées par des détails conservés imparfaitement dans le souvenir des hommes, ou mal traduits sur des mémoires écrits en langue‘ étrangère et où l’on se servait probablement d’expressions figurées. k

De telles observations me semblent avoir assez de poids pour que j'ose conseiller aux savans examen des prodiges que l’on présen-

(1) Analyse des travaux de la classe des sciences de l'Institut de France en 1815... Magasin encyclop., année 1816, tome 1, pages 44, 46.

ai

tait jadis aux princes et aux peuples, comme les présages de l’avenir, comme les signes de la volonté des dieux , la marque certaine de leur faveur ou de leur indignation. L’his=. toire naturelle s’y pourrait enrichir de noüons intéressantes ; la physiologie y trouver plusieurs cas rares qui deviendraient, par cela même, moins problématiques et plus faciles à rattacher à l’ensemble de la doctrine. Je citerai d’abord le recueil de Julius Obsequens. Cet auteur paraît s'être borné à extraire les registres où les pontifes romains consignalent, chaque année. les prodiges qui leur

lé fragment trop court

étaient dénoncés. Dans le:

qui nous reste de son ouvrage, on trouve , outre la mention de fréquentes pluies de pierres, la preuve , quatre fois répétée , que la stérilité des mules n’est pas une loi immuable de la nature ; Yindication d’une combustion humaine spontanée que l’on crut déterminée par le reflet d’un miroir ardent; deux exemples d’un accouchement extranaturel, dont la possibilité a été discutée et constatée de nos jours (1). On y remarquera

(1) Servio Flacco, Q. Calpurnio, Coss. Romac puer soli-

surtout l’observation faite, sur un animal, d’un phénomène analogue à celui qu'ont présenté le jeune garcon de Verneuil (Amédée Bissieux ) en 1814 (1), et en 1826, un jeune Chinois qui, sans en être même notablement incommodé , portait attaché à la poitrme et adhérent au sternum, un fœtus acéphale (2).

Au XV[ siècle, si l’on en croit le médecin Jean Lange, un cerf pris par Otto Henri, comte palatin, ayant été ouvert, on trouva dans ses entrailles un fœtus bien formé. La rencontre répétée de ces monstres hétéradelphes (c’est l'expression dont se sert M. Geoffroy de Saint-Hilaire pour désigner l’assemblage de deux êtres dont l’un n’est pas complètement développé), la rencontre de ces monstres a-t-elle autrefois enfanté la croyance à l’hermaphroditisme où au changement alternatif de sexe des lièvres et des hyènes?

dus posteriore riaturae parte genitus..……. Sergio Gulbd, M. Scauro, Coss. idem ( puer) posteriore naturà solidus natus, qui, voce missà, expiravit. Julius Obsequens. de Prodigis.

(1) C. Valerio, M. Herennio, Coss. Maris vituli, cum exta démerentur, gémini vitelli in alvo ejus inventi. Julius Obsequens. de Prodigits.

(2) Séance de l’Académie des Sciences de Paris, 28 août

DES SCIENCES OCCULTES. 87 on peut le croire, puisqu’une observation de ce genre faite sur le mus caspium (-probablement la martre ), a été ainsi convertie en fait général (1). [Il ne serait pas sans intérêt de vérifier si les martres, les hyènes ou les lièvres présentent cette singularité plus fréquemment que d’autres animaux.

Le savant que je viens de citer a décrit récemment un cheval polydactyle , ayant des doigts séparés par des membranes (2). Les écrivains anciens ont parlé de chevaux dontles pieds avaient quelque ressemblance avec les pieds et les mains de l’homme , et on les a accusés d’imposture !

L'histoire des corps inanimés n'est pas moins riche eu faits singuliers où les anciens voyaient des prodiges, et où, long-temps, nous n’avons vu que des fables.

Sur le Mont Eryce, en Sicile, l'autel de Vénus (3) était situé en plein air, et une flamme inextinguible y brillait nuit et jour, sans bois, sans braise ni cendres, et malgré

(1) Aelian. de nat. anim. Gb. xvur. cap. 18.

(2) Séance de l’Académie des Sciences de Paris, 13 août

(3) Aelian. Var. Hist. lib. x. cap. 50.

L Je

le froid , la pluie et la rosée. Un des philosophes qui ont rendu le plus de services à la raison humaine, Bayle (1) traite ce récit de fable. Il n’aurait pas accueilli sans doute avec plus d’indulgence ce que dit Philostrate d’une cavité qu’Apollonius observa dans l'Inde , auprès de Paraca , et d’où sortait continuellement une flamme sacrée | couleur de plomb , sans fumée et sans odeur (2). En d’autres lieux, cependant, la nature a allumé des feux semblables. Les feux de Pietramala , en Toscane, sont dus, suivant sir Humphry Davis, à un dégagement de gaz hydrogène carburé (3). Les flammes perpétuelles que l’on admire à l’Ætesch-gah (lieu du feu), voisin de Bakhou, en Géorgie (4), sont alimentées par le naphte dont le sol est imprégné : ce sont des feux sacrés ; et les pénitens hindous les ont enfermés dans une enceinte de cellules, comme on avait élevé, autour du feu de la montagne d’Éryce, le

(1) Bayle, Dictionnaire historique et critique , art. Egnatia, note D.

(2) Philostrat. Vit. Apollon. Lib. xx. cap. 3.

(3) Journal de Pharmacie, année 1815, page 520.

(4) N.Mouraviev, Voyage dans la Turcomanie et a Khiva, pages 224 et 225.

temple de Vénus. En Hongrie, dans la saline de Szalina, cercle de Marmarosch (1), un courant d'air impétueux , sortant d’une galerie , s’est enflammé spontanément. C’est du gaz hydrogène , semblable à celui que l’on emploie aujourd’hui pour l’éclairage. Aussi est-ce pour cet usage qu'on l’a mis à profit, avec un succès qui paraît devoir être durable, puisque l’écoulement gazeux n’est pas moins uniforme qu’abondant. Des prêtres , dans une civilisation de forme fixe , auraient consacré ce phénomène à la superstition : dans une civilisation perfectible, l’industrie en tire*un service utile.

L’eau est métamorphosée en sang ; le ciel verse une pluie de sang ; la neige même perd sa blancheur et paraît ensanglantée ; la farine, le pain, offrent à l’homme une nourriture sanglante , où il puisera le germe de maladies désastreuses : voilà ce qu’on lit dans les histoires anciennes, et dans l’histoire moderne, presque jusqu’à nos jours.

Au printemps de 1825, les eaux du lac de Morat parurent, en plusieurs endroits, cou-

(t) Le Constitutionnel, n° du » septembre 1826.

go DES SCIENCES OCCULTES.

leur de sang... Déjà l'attention populaire était fixée sur ce prodige... M. de Candolle a prouvé que le phénomène était dü au développement, par myriades, d’un de ces êtres qui tiennent le milieu entre les végétaux et les animaux, l’oscillatoria rubescens (1). M. Ehrenberg, voyageant sur la mer Rouge, a reconnu que la couleur des eaux était due à une cause semblable (2). Supposons qu’un naturaliste étudie le mode de réproduction, sûrement très rapide, des oscillatoria:il ne luisera pas impossible de changer en sang les eaux d’un étang, d’une portion de rivière ou d’un ruisseau peu rapide.

On connaît aujourd'hui plusiéurs causes naturelles propres à faire apparaître, sur les pavés, sur lés murs des édifices, des taches rouges, telles qu’en laisserait une pluie de sang. Le phénomène de la neige rouge, moins souvent remarqué quoique assez commun , paraît résulter aussi de diverses causes. Les naturalistes l’attribuent , tantôt à la poussière

(1) Revue encyclopédique , tome xxxti1, page 676. (2) Idem. ibidem. page 783, et nouvelles Annales des Voyages, deuxième série , tome vi, page 383.

séminale d’une espèce de pin, tantôt à des insectes presque microscopiques , tantôt à des plantes très-petites du genre des algues(x).

Dans les environs de Padoue, en 1819, la polenta, préparée avec de la farine de maïs, se couvre de nombreux points rouges qui bientôt deviennent des gouttes de sang aux yeux des superstitieux. Le phénomène se répète plusieurs jours de suite : une terreur pieuse a vainement recours pour y mettre un terme, aux Jeünes, aux prières ; aux mésses , aux exorcismes. Un physicien (2) calme les esprits qui commencaient à s’exalter d’une manière dangereuse, en prouvant que les taches rouges étaient l’effet d’une moisissure jusqu'alors inobservée.

Le grain de l’ivraie (lolium temulentum), moulu avec le blé, communique au pain cuit sous la cendre, une couleur sanguinolente ; et l’usage de cet aliment cause de violens vertiges... Ainsi, dans tous les exemples cités , effet naturel reparaît ; le merveilleux

(1) Voyez, sur ce sujet, l’intéressant Mémoire de M. le professeur Agardh, Bulletin de la Société de Géographie, tome VI, pages 209-210.

(2) Pevue encyclopédique, pages 144 et 145.

se dissipe, et avec lui tombe l'accusation d’imposture ou de crédulité ridicule , intentée si souvent aux écrivains anciens.

À la surface des eaux thermales de Baden, en Allemagne, et des eaux d’Ischia, île du royaume de Naples, on recueille le zoogène, substance singulière qui ressemble à la chair humaine revêtue de sa peau, et qui, soumise à la distillation, fournit les mêmes produits que les matières animales. M. Gimbernat (1) a vu aussi, près du château de Lépoména, et dans les vallées de Sinigaglia et de Negreponte.les rochers couverts de cette substance. Voilà l'explication de ces pluies de morceaux de chair qui figurent au nombre des prodiges de lantiquité, et qui inspiraient un assez juste étonnement pour que l’on consentit à y reconnaître l'annonce des arrêts du destin , ou des menaces de la Divinité.

Pour rattacher à l'intervention divine un événement rare, ou arrivé dans une circonstance singulièrement opportune, il suffit de la flatterie qui appelle le Ciel au secours des princes, ses représentans sur la terre , ou

(x) Journal de Pharmacie, avril 1821, page 196.

du sentiment religieux qui arme contre le crime et le vice une vengeance surnaturelle, et, par une assistance merveilleuse , seconde les desseins de l’homme juste et les efforts de linnocence opprimée.

Creusant des puits dans le voisinage de l’'Oxus, les soldats d'Alexandre remarquèrent qu’une source coulait dans la tente du roi ; comme ils ne l'avaient pas d’abord apercue , ils feignirent qu'elle ne faisait que de paraître , que c'était un présent des dieux ; et Alexandre voulut que lon crût à ce miracle (1). ë

Surpris par un violent orage , l’empereur Isaac Comnène se réfugie sous un hêtre : le bruit de la foudre l’effraie ; il change de place , et aussitôt le hêtre est renversé par le vent. La conservation des jours de l’empereur passa pour un miracle de la Providence, dû à l’intercession de sainte Thècle, dont les chrétiens célébraient la fête ce jour-là , et à qui Isaac Comnène se hâta de dédier un tem-

ple En

(x) Q. Curt. lib. vir. cap. 10.

(2) Anne Comnène, Hist. de l'empereur Alexis Comnene, livre 11. chap. 6.

La pluie qui secourut si utilement Marc Aurèle dans la guerre contre les Marcomans, les chrétiens l’attribuèrent à l'efficacité de leurs prières ; Marc Aurèle a la bonté de Jupiter; quelques polythéistes à un mage égyptien , d’autres au théurgiste Julianus : tous la regardérent comme un prodige céleste.

Lorsque Thrasibule, à la tête des exilés athéniens , venait délivrer sa patrie du joug des trente tyrans, un météore enflammé brilla devant ses pas (1) : c'était une colonne de feu envoyée par les dieux, pourle guider au sein d’une nuit obscure, et par des chemins inconnus à ses ennemis.

Les chutes d’aérolithessont assez fréquentes pour pouvoir coïncider avec le momeñt d’un combat : Jupiter alors fait pleuvoir des pierres sur les ennemis d’Hercüulé; Dieu, si l’on en croit Les Arabes. écrase, au pied des murs de la Mécque,les Éthiopiens, assiégeans profanes de la ville sacrée (2). Basile, chef des Bogomiles, retournant le soir , du palais de l’empereur à sa cellule, fut assailli par une pluie de

{1) S. Clément. Alex. Stromat. lib. r.

(2) Bruce, Voyage aux sources du Nil (édition in-8°), tome 11, pages 446 et 447.

pierres; aucune ne partait de la main des hommes ; une violente commotion du sol accompagna le phénomène, où les adversaires de Basile virent une punition miraculeuse du moine hérésiarque (1).

Des habitans de Nantes, à l’époque où leur patrie succomba sous les armes de Jules César, se réfugièrent dans les marais que forme, à quelque distance, la rivière de Boulogne.

Leur asile s’accrut et devint une ville , connue sous le nom d’Aerbatilicum. Maïs , en 534, le sol sur lequel elle était assise, miné par les eaux, s’effondra dans un lac soudainement formé , la ville fut engloutie : sa partie supérieure subsista seule ; c’est aujourd’hui le village d’Herbauge. D'un désastre qui s’explique naturellement , les hagiographes ont fait un miracle. Envoyé par saint Félix, évêque de Nantes, pour convertir les habitans d’Æer-batilicum , saint Martin les trouve inébranlables dans la religion de leurs pères : il se retire avec l’hôte qui l’a accueilli; soudain la ville est inondée , abimée ; un lac en a pris la

(1) Anne Comnène, Hist. de l'empereur Alexis Comnene, livre xv, chap. 9. 4

place ; monument éternel du châtiment infligé à l’incrédulité (1).

Dans la baie de Douarnènec, on aperçoit des ruines sous-marines. Ce sont, dit la tradition ancienne, les restés de la ville d’Zs, engloutie par l'Océan au commencement du V: siècle, en punition des débauches de ses habitans : Gràlon, roi du pays, se sauva seul ; on montre encore, sur un rocher , l’empreinte d’un pied du cheval qui le portait (2). L'inondation est un phénomène local trèspeu surprenant; d’autres ruines, sur la même côte, attestent les ravages de la nature. Mais de tout temps, l’homme a été enclin à faire tourner, au profit de la morale, les désastres physiques. Ainsi , il ÿ a trente-huit siècles, la disparition d’une contrée riante fut présentée comme provoquée inévitablement, comme arrachée en quelque sorte à la bonté divine , par lincurable corruption des hommes qui l’habitaient. |

Arrosée et fertilisée par le Jourdain,

(x) Voyez la Vie de saint Martin, abbé de Verton, 24 octobre , et de saint Filbert, 20 août.

(2) Cambry, Voyage dans le département du Finistère, tome 11, pages 221 et 284-287.

DES SCIENCES OCCULTES. AR comme l'Égypte l’est par le Nil, la vallée des Bocages s’ouvrait , semblable au Paradis, devant le voyageur qui, du désert, arrivait à Segor (1). La, Sodôme, Gomorrhe et vingt-six autres villes ou bourgs fleurirent pendant un demi-siècle (2). Les villes, les habitations furent détruites par une conflagration subite ; la riche végétation disparut tout entière (3) ; un lac d’eau amère (4), le lac Asphaltide remplaça la vallée des Bocages : la tradition est uniforme sure fait qui , en lui-même , n'offre rien de surnaturel.

Quoique l’éruption de jets de flamme ac- ‘compagne quelquefois les tremblemens de terre, ce phénomène ne répond pas suffsamment à l’idée d’un embrasement général, pour fournir la base d’une explication satisfaisante. Strabon (5) attribue .la destruction des villes situées sur l'emplacement actuel

(1) Genes. cap. x. vers. 10.

(2) Pendant cinquante-un ans, suivant le Seder olam Rabba, ancienne chronique hébraïque , traduite en latin par Génebrard ; à la suite de son Chronic. gerier. (in-fol. Paris, 1580) pag. 475:

(3) Genes. cap. xix. vers. 25,

(4) Ibid. cap. xrv. vers. 3. ”

(5) Strabo. lib. xvr. é I, , 7

du lac Asphaltide , à l’éruption d’un volcan: on retrouve , en effet , sur les bords du lac, quelques-uns des produits dont la présence, après dès milliers d'années, révèle l'existence antérieure de l’un de ces grands ateliers de création et de destruction ; mais ni leur quantité ni leur variété ne sont telles que le ferait supposer une Ôrigine si récente. D'ailleurs, la nature du sol suffit à la solution du problème.

La vallée des Bocages était assise sur la couche de matières éminemment inflarñnmables qui forme encore le fond du lac Asphaltide : dans des puits nombreux (1), on y voyait sourdre(2),exposéauneatmosphère brülante,

le bitume, dont s’étendait au loin, sous la :

terre, une couche épaisse, également liquide, également inflammable. L’embrasement déterminé par une cause accidentelle , proba-

(1) « Vallis autem sylvestris habebat multos puteos bitu-

minis. » Genes. Cap. XIV. vers. 10.

(2) « Ils campèrent dans la vallée des puits de bitume; « car ces puits existaient alors dans ce lieu. Depuis, après la \

destruction de Sodôme, un lac y parut subitement et fut

nommé Asphaltide, à cause du bitume que l’on y voit sour- « dre (scatere) de toutes pañts. » F1. Joseph. Ant. jud. lib. 1.

Cap. 10,

blement par le feu du ciel (1), se propagea avecune rapidité dont ne nous donnent point une idée les incendies qui dévorent quelquefois les mines de houille ou de charbon de terre. Les habitations en feu, la campagne minée au loin par la flamme souterraine, s’abimèrent dans le gouffre que créait l’affaissement du sol, affaissement proportionné à la consommation du bitume. Le Jourdain se précipita dans le nouveau lac, dont l’étendue fut bieñtôt assez considérable pour que le fleuve s’y perdit tout entier, abandonnant à l'empire de la stérilité , les contrées qu'il arrosait auparavant , et dont a pu se former le désert de Sin (2), où le tourment de la soif excita si vivementles murmures des Israélites. Une seule famille échappa à la mort. Prévoyant avec quelle célérité s’avancerait l’incendie, son chef se hâta d’atteindre les limites

(1) « Dieu lance un trait sur la ville et la brûle avec ses habitans , et dévaste, par un pareil incendie, la campagne. » F1. Joseph. Ant. jud. lib. 1. cap. 12.

(2) D’après la position des montagnes voisines, je conjecture que le Jourdain , tournant à l’ouest, allaït joindñe le torrent connu sous le nom/de torrent :d'Azor ou torrent d'Égypte, et qu'il avait ainsi son embouchure près de la ville de Rhinocolura. ‘4

Lg

de la couche de bitume ; parvenu dans une ville qu'épargna le désastre, il craignit encore une méprise dangereuse , et quittant son premier asile, se réfugia sur une montagne (1). Mais, fidèle au sentiment que nous avons signalé, le patriarche rapporte à Dieu la sage prévoyance qui l’a décidé à la fuite la plus prompte : Dieu l'a averti du désastre prochain; Dieu lui a commandée de fuir, en lui défendant même de regarder derrière lui (2). Sa piété contribue ainsi à donner une apparence surnaturelle à un fait qui s'explique suivant la marche ordinaire de la nature.

Faute de savoir que certains phénomènes sont propres à telle ou telle localité, on les a révérés comme surnaturels, on les a rejetés comme impossibles.

Telles sont les pluies de substances nutritives. En 1824 et en 1828, une contrée de la Perse a vu tomber du ciel une pluie de ce genre; pluie si abondante qu’en quelques endroits , elle couvrait le sol à cinq ou six pouces de hauteur. La substance tombée est

(1) « Ascenditque Loth de Segor, et mansit in montem.…… Timuerat enim manere in Segor. » Genes. cap. xrx. vers. 30.

f 6 e (2) Genes. cap. xikvers. 12. 13, 1°. 16. 17.

en

| DES SCIENCES OCCULTES. IOF une espèce de lichen déjà connue : les troupeaux, et surtout les moutons, s’en sont nourris avec avidité; et l’on en a fait du pain mangeable (1).

Les Israélites murmuraient contre les alimens dont ils étaient forcés de se contenter dans le désert : Dieu leur envoya des cailles, et en si grand nombre, qu'ils s’en nourrirent pendant un mois entier (2). Deux vOyageurs savans ont pensé que ces cailles ne pouvaient être que des sauterelles (3); Volney (4), mieux instruit, assure qu'il y a dans le désert deux passages annuels de cailles. Ces passages périodiques fournissaient, en Égypte, à la nourriture des éperviers sacrés (5). Moïse, sortant de l'Égypte ,n'ignorait point le retour régulier du phénomène : dans cette ressource naturelle , mais inconnue aux Israëélites, il a

(1) Séance de l’Académie des Sciences, 4 août 1828.

(2) Numer. cap. xx.

(3) Nierburh, Voyage en Arabie (in-8°), tome 11, p. 360. — Hasselquist, Voyage au Levant, tome Il, p.17.

(4) Volney, echerches nouvelles snr l'Histoire ancienne , tome 1, pages 107 et 108. — On observe annuellement des passages de cailles, à la pointe de l'Espagne la plus voisine de PAfrique, et au pied des Pyrénées.

(5) Aelian. de Nat. animal. Hb.

pu montrer l’œuvre de la Divinité qui exauçait leurs prières, ou daignait même céder à leurs murmures. La mort presque soudaine d’un grand nombre d’entre eux fut ensuite une conséquence de Pavidité avec laquelle ils chargèrent de ces viandes succulentes:

leurs estomacs fatigués par la disette ; et le chef des Hébreux ne les trompa point, quand il la leur fit envisager comme. une juste punition de leur gourmandise.

II lui avait été encore plus facile d'appeler leur pieuse reconnaissance sur le passage de ka mer Rouge. Pour confirer la réalité du miracle ou pour l'expliquer , on a cité une tradition très-ancienne, conservée par les Zchthyophages , qui habitaient sur les bords de cette mer : le reflux, disaient-ils, fut une fois si violent qu'il mit à sec le golfe entier; mais le flux revint avec impétuosité , et les eaux reprirent soudain leur niveau (1). Ce phénomène est analogue à celui qu’on observe souvent dans les tremblemens de terre; il rappelle le désastre qui noya les Perses, lorsqu'ils voulaient pénétrer dans la presqu’ile

(a) Diod. Sie. hb. ke. Cap. 20.

LR

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