CHAPITRE IX
Malgré la rivalité des religions, l'esprit de la forme fixe de civilisation maintient le mystère dans les écoles philosophiques. Il en est, à la longue , banni par l'influence de la civilisation perfectible. 1° Communication habituelle des Grecs'avec les successeurs des mages, dispersés dans l’Asie après la mort de Smerdis ; première révélation de la magie; 2° l’appauvrissement de l'Egypte, après la conquête des Romains, fait affluer à Rome des prêtres de à
inférieurs , qui y trafiquent des secrets des ten
e. 4 es ; 3° les polythéistes qui se convertissent au christianisme , apportent dans son sein les connaissances magiques qu'ils possèdent.
À cette dernière époque, des débris de la science sacrée subsistent, 1° dans les écoles des philosophes théurgistes ; 2° en la possession des prêtres errans , et surtout des prêtres égyptiens. On peut, sans invraisemblance , assigner pour successeurs , aux premiers, les sociétés secrètes d'Europe; aux seconds ,
les sorciers modernes.
Comme la forme fixe de civilisation dont il était une des bases principales, le mystère
qui enveloppait la science sacrée a subi le pouvoir du temps : le voile s’est déchiré ; assise pendant tant de siècles devant la porte - des sanctuaires et des écoles philosophiques , la statue du silence a été renversée.
Quand s’est opérée cette révolution ? Estce quand des religions rivales se sont combattues , quand, devant l’inflexible Zoroastre et ses successeurs, et devant le culte du feu, ont reculé le sabéisme, et l’adoration deShiva, de Wishnou et du Brama ? Non ; persécutés, comme magiciens , les prêtres hindous et les chaldéens emportèrent dans l'exil leurs arts sacrés et leur silence inviolable.
L’invasion des Hébreux dispersa les prêtres des peuplades de Chanaan : contre eux, évidemment , Moise dirige l’ordre de mettre à mort quiconque rend des oracles, ou opère des miracles au nom d’un dieu étranger. Mais la conquête entière de la Palestine s’acheva lentement. Établi au milieu des tribus indigénes , l’'Hébreu , infidèle à sa loi, consulta souvent leurs prêtres et leurs devins. Redoutés et même révérés , ceux-ci ne léguëèrent qu’à des adeptes leurs secrets, qui étaient encore une source de richesse et de considération ,
s'ils n'étaient plus un moyen de pouvoir. Je crois reconnaitre leurs derniers successeurs dans ces hommes que Saül persécuta avec tant de zèle, que, lorsqu'il tomba lui-même dans la faute dont il voulait préserver son peuple, il ne trouva qu'avec peine une femme qui possédät l’art d'évoquer les ombres des.
morts.
Les prophètes, en Judée , se divisèrent , se combattirent, épousant les rivalités de Jérusalem et de Samarie : la persécution ni l’anathème ne dévoilérent les ressources dont s’étayait, au besoin, leur inspiration.
Le farouche Cambyse outragea, en frappant Apis, le dieu suprême d'Égypte, dont ce taureau sacré était l’image ; il envoya ses. prêtres et ses adorateurs au supplice ; il pilla les temples... Il passa, laissant un souvenir exécrable , sans que de si grandes violences eussent porté atteinte au secret religieux des sanctuaires. !
L'esprit de la forme fixe planait sur les théâtres de ces divers événemens : il ne permettait point qu’une lumière nouvelle brillât aux veux des peuples, et les peuples même ne songeaient point à le désirer.
Mais , depuis plusieurs siècles, une cause dont on n'avait point soupçonné l’activité ni même l’existence, commençait, parmi les ha- . bitans de la terre , une révolution que trentecinq ou quarante siècles n’ont pas entièrement consommée. Dans les colonies qu’il fondait sur des plages lointaines , le navigateur phénicien ; à son insu, avait porté le germe de la civilisation perfectible. Trop faible , trop occupé d'intérêts mercantiles pour chercher à subjuguer par la force , trop peu instruit. pour fonder la civilisation sur la religion et la science sacrée , il se borna à méler ses usages à ceux des tribus au milieu desquelles il s’établissait. L'homme alors, pour la première fois, apprit que la manière d’être qu’il tenait de ses ancêtres pouvait changer, améliorée par un effet de son libre choix, et non par suite d’une obéissance aveugle à des êtres supérieurs. Du désir d’un perfectionnement réfléchi , la première conséquence est la curiosité : on conçut le prix du savoir; on ne recula pas devant l'idée de l'aller puiser à des sources lointaines ; des voyages de long cours n’effrayèrent point les sages, pressés du besoin de s’instruire...... et toutefois, eux en-
core, ne brisérent point le sceau du mystère. Les instructions qu’ils obtinrent dans Inde , dans la Chaldée et dans l'Égypte , se bornérent, autant que nous pouvons en juger, à des notions particulières et dénuées de théorie : Thalès en effet put prédire une éclipse, mais une seule ; et Pythagore ne trouva qu’à force de génie, la démonstration du théorème qu’on lui avait révélé, de l'égalité du carré de l’hypothénuse à la somme des carrés des deux autres côtés du triangle rectangle. Les philosophes, d’ailleurs , se regardèrent comme des initiés ; l’orgueil de la possession exclusive ies toucha comme leurs instituteurs : les disciples de Pythagore recevaient ses révélations , non en proportion de leur capacité, mais selon l'élévation de leur grade dans un enseignement quiavait, comme les initiations , sa durée préfixe, son langage et ses épreuves. Ce ne fut que peu à peu, et par l'influence extérieure de la civilisation perfectible , que , dans les écoles philosophiques , cessa de régner la même discrétion que dans les temples.
Ainsi, dans les pays même où la civilisation
perfectible prodiguait ses bienfaits, où la cul-
ture des sciences et de l'art d'écrire ouvrait la route vers une gloire brillante, les sanctuaires et l’art merveilleux qu’y avaient porté des instituteurs sortis de la Thrace ou de l’Égypte, restaient impénétrables : les prêtres maintenaient autour d’eux cette obscurité sta l'épaisseur de laquelle se proportionnaient le pouvoir et la vénération qu'ils pouvaient obtenir.
Démosthène est le premier auteur qui ait signalé, en Grèce, l’existencede sorcières (ea Alors donc la science occulte avait cessé d’être concentrée dans les temples; il en était tombé quelques lambeaux entre des mains profanes; des hommes obscurs, étrangers aux sacrés mystères, osaient professer l’art d'opérer des miracles. Pour assigner la cause de ce fait , il faut remonter à plus de trente-cinq lustres , et rappeler en conséquence un des événemens les plus remarquables de l’histoire ancienne , le massacre des mages, aprés la chute de Smerdis. La caste sacerdotale, très-
nombreuse , très-puissante, ne pouvait pas
(1) Demosthen. in Aristogit. 1... M. Tiedmann de Quaestione, etc. pag. 46.
succomber tout entière. Elle se dipersa sans doute de toutes parts ; et lorsque les vues politiques de Darius lui firent désirer de la réunir, on peut croire que tous les mages ne s'empressérent point également de devenir les soutiens du trône de leur principal assassin. Au milieu de qui durent se trouver souvent ces fugiüfs , et les successeurs auxquels ils transmirent leur haine et leurs secrets ? au milieu d'hommes nés dans une civilisation perfectible ; au milieu des Grecs disséminés sur tout le vaste empire de Perse ; commandans et soldats dans les troupes auxiliaires de Darius; gouverneurs de ses provinces ; agens actifs du commerce dans ses ports ; au milieu de la Grèce asiatique, qui, sous le joug du grand roi, conservait, avec le culte et l’idiome de la Grèce d'Europe, Pesprit de la civilisaton perfectible (1). Les événemens subsé-
(x). Un indice puissantappuierait notre assertion, si le poëme attribué à Phocylide, étaiten effet de cetauteur.« Abstiens-toi des livres magiques,» y est-il dit, vers 138. Né à Milet dans la Grèce asiatique, 637 ans avaut notre ère ( selon Suidas), Phocylide a dû écrire ses préceptes moraux dans l’âge mûr, et par conséquent lorsque les mages fugitifs étaient depuis vingt ou trente ans en contact avec les grecs d'Asie.
quens , et la guerre de Cyrus le jeun, contre Ârtaxerxe, et surtout l’ascendant qu'avait pris le roi de Perse sur la Grèce , dont il devint . l'arbitre pendant et après la guerre du Pélo. ponèse, multiplièrent, pour les Grecs , les communications intimes avec l’intérieur de l'empire. Ils avaient admiré les prodiges opérés par les mages ; du nom de ces prêtres, ils avaient donné , à l’art d'opérer des merveilles, le nom de magie, et ce nom était devenu bientôt assez célébre pour qu’Euripide l’imposât à l'inspiration céleste dont Orphée avait été animé. Curieux et avide, le Grec , ainsi rapproché des mages proscrits et de leurs descendans, profita sans doute des fréquentes occasions qu’il avait de s’instruire : et, de retour dans sa patrie, il y fit un métier lucratif de l'emploi des secrets qu'il avait dérobés au ressentiment et à [a misère (x).
(1) Un savant que j'ai déjà cité, M. G.C. Horst, dans sa Bibliothèque magique, établit que l'Italie et la Grèce reçurent d'Asie et des sectateurs des deux principes ( c’est-à-
\ dire des adorateurs d'Ormusd adversaire d’Arhiman ) les doctrines magiques qui se mélèrent peu-à-peu avec la mythologie ancienne, fondée, dans l’un et l'autre pays, sur l’adoration de la nature divinisée. Cette opinion » On le voit, se
le | 16
242 DES SCIENCESMNOCCULTES.
Les conquêtes d'Alexandre établirent les
Grecs sur tous les points de cette Asie où chaque temple avait ses mystères particuliers ; les prêtres nombreux de Phrygie et de Syrie ouvrirent leurs sanctuaires aux vainqueurs, et s'empressèrent de se les affilier par des initiations. |
La seconde idylle de Théocrite renferme la peinture d’une conjuration, d’un enchantement opéré par une femme ordinaire ; déjà
donc l’usage de la magie avait pénétré bien
avant dans les mœurs des Grecs. L’idylle finit par la menace d’un empoisonnement que la magie doit opérer (1) : à lidée simple succède ainsi une idée superstitieuse ; et l'expression propre aux temples, à lexpression du fait, la seule qu’eussent employée les Grecs, avant leurs communications avec des peuples régis par les dépositaires des scrences occultes; un crime
atroce n’est plus l’œuvre d’un homme , c’est
le résultat de l’intervention des êtres surna-
rapporte au temps où les doctrines magiques pénétrèrent ie . dans les temples, époque fort antérieure au temps où les
Ics arts magiques cessèrent d'y être concentrés. (1) Théocrit. Eidyll. 11. v. 160.
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DES SGIENCES OCCULTES. 243 turels. C’est ainsi que le même Théocrite :
transforme én magicienne Agamèëde , femme célèbre par ses connaissances médicales.
La religion de l'Égypte que Cambyse avait attaquée en vain, et que ne troubla point Alexandre , fut conservée et honorée par les Ptolémées ; et les Romains, maîtres de l’'Égypte, la laissérent régner en paix sur leurs nouveaux sujets. Mais les guerres extérieures et les guerres intestines avaient ruiné le peuple et appauvri les temples. L’antique religion du pays languissait, comme le pays même, courbée sous une influence étrangère.
Le sacerdoce n’était plus le premier corps dans l’état. Il avait trop perdu en majesté, en puissance, en richesses, pour conserver intacte sa nombreuse hiérarchie. Pressés par la misère, des prêtres d’un ordre inférieur se répandirent en foule dans la capitale du monde , et riches de prestiges et d’oracles , mirent à contribution la superstition et la crédulité. La classe éclairée méprisa ces mendians sacrés, aussi bien que ceux qui accouraient de la Syrie et de la Phrygie : elle était
occupée de trop grands intérêts et nourrie d’une philosophie trop indépendante, pour
que des thaumaturges subalternes jouassent un rôle parmi les contemporains de Cicéron et de César. «!
Observons qu’en même temps, la disposition des esprits accélerait la dégradation de Ja science sacrée. Les prodiges qu’elle offrait jadis ? à la vénération publique rencontraient beaucoup d’incrédules : un miracle nié ou discuté est bien près d’être dévoilé dans ce qu'il peut avoir de réel. Les prêtres éprouvaient combien leur tâche, facile sous une civilisation de forme fixe , le devenait peu dans une ‘civilisation perfectible. Ce n’était qu'avec peine qu'ils combattaient celle- Lo et son influence trop prodigue de lumières.
Les oracles se taisaïent, les prodiges devenaient plus rares, l'obscurité des sanctuaires « diminuait avec la superstition, lorsque le triomphe du christianisme vint donner aux esprits et aux croyances une impulsion nouvelle. Voyez d’un côté, les temples détruits, les prêtres dispersés, voués à l’ignomimie, à lindigence ; quelques-uns enfin réduits pour M vivre, à trafiquer des sciences sacrées; de l’autre, la persuasion, l’enthousiasme, la # légéreté, l'intérêt, l’ambition, la persécu- À
DES SCIENCES OCCULTES. 245 tion enfin, entrainant, sous les bannières de la religion nouvelle ; de nombreux transfuges, prompts à l’enrichir des secrets magiques propres au diverses croyances qu'ils abandonnaient. Le miracle qui dissipa les ouvriers envoyés par Julien pour relever le temple de Jérusalem, prouva que les chrétiens aussi connaissaient les procédés donÿ les anciens thaumaturges avaient fait usage avec un succés éclatant. Alors l’ancienne religion reçut un coup mortel ; ses adversaires pouvant également la combattre avec ses propres armes, ou dévoiler au grand jour la faiblesse de ses prestiges.
Aussi long-temps que le polythéisme subsista , détesté et non encore proscrit par l’autorité suprême ; aussi long-temps que ses temples debout, ou leurs ruines récentes rappellèrent un culte auquel se rattachaient tant de souvenirs , le soin le plus pressant de ses adversaires fut de montrer la fausseté de ses miracles, comme l’absurdité de ses dogmes. Mais peu à peu le lierre et la mousse couvrirent des décombres au milieu desquels le zèle persévérant ne rassemblait plus les adorateurs ; l’habitude , le cours des choses,
la nécessité poussèrent dans la nouvelle route, les populations entières : on cessa de combattre ce qu’on avait cessé de craindre; on cessa d’armer contre la crédulité, la raison dont les progrès pouvaient s’étendre un jour au-delà du but prescrit à ses efforts.
Les débris des sciences sacrées restérent.
éntre les mains de deux classes d’hommes bien différentes.
1° Aux prêtres d’un ordre supérieur , aux disciples éclairés des sages de Babylone, de: l’Étrurie, de la Perse, de l'Égypte et de l’Hindoustan , s'étaient réunis les successeurs de ces philosophes théurgistes qui, dés le second siècle, avaient essayé de relever le polythéisme en transformant ses légendes en allégories morales, et ses prestiges en œuvres divines, opérées à la voix de l’homme. vertueux, par les puissances célestes. Tous.
ensemble, professant moins l’ancien polythéisme, que le culte d’une divinité unique, ‘adorée sous mille noms divers dans les diverses religions, ouvrirent des écoles de philosophie où les chrétiens, amis des lumières, se crurent permis d’en venir chercher : une théosophie platonicienne et une
morale austère et exaltée.y formaient le fond de la doctrine.sMais on ÿ révérait aussi la mémoire des hommes qui, grace à leur piété, mis en communication âvec les êtres surnaturels, en avaient obtenu le don des œuvres merveilleuses. La juste crainte d’entendre.
discuter , nier ou avilir leurs miracles par des adversaires trop puissans ; y avait raniméh l’ancien ‘esprit de mystère ; plus que jamais on y faisait un devoir religieux de se taire sur tout ce que l’on possédait encore de leurs enseignemens. Synésius reproche amëèrement à l’un de ses amis d’avoir révélé à des auditeurs non initiés, une partie de la doctrine secrète des philosophes(r).L’ouvrage entier de Lydus sur les prodiges , et le passage de Damascius que nous avons cité, prouvent à quel point ces deux derniers se croyaient encore étroitement liés par leurs promesses de silence (2). Les initiés de Memphis, les disciples des
(x) Synes. epist. 143. :
(2) On retrouve bien plus tard la trace de cette habitude de mystère : ce n’est qu'au xne siècle que Tzetzès et Zonaras ont révélé le secret du miroir d'Archimède ; quoique ce miroïr eûtété employé par Proclus, au commencement du vi siècle , pour incendier Ja flotte de Vitalien qui assiégeait Constantinople.
prêtres étrusqueswn’auraient pas tenu un langage plus réservé. & à
Sous le rapport des dogmes philosophiques, il serait possible de suivre en Grèce, puis en Italie après la prise de Constantinople, les traces de l'influence subsistante de “ces écoles. Cela est moins aisé pour ce qui “concerne la science occulte : les fondateurs des écoles l’ont sûrement possédée ; mais sa transmission n’est que probable ; combien d’accidens pouvaient l’ensevelir dans le mystère dont on ne la laissait sortir qu'avec de si grandes précautions! Quelques faits cependant viennent répandre un, peu. de jour sur cet intéressant problème.
La doctrine des Théurgistes, qui transformait en êtres surnaturels, en génies, les substances dont se servait la science expérimentale et les hommes qui les mettaient en usage , revit tout entière dans la doctrine cabalistique des modernes. Elle aussi, pour produire des œuvres merveilleuses , fait agir des génies et les soumet au pouvoir du sage qu ‘elle illumine de ses clartés. Les génies de la terre , de l’eau, de l'air et du feu sont
répandus dans les quatre.é/émens où la physique,;alors reçue, plaçait les principes de tous les corps. N’avons-nous pas retrouvé , dansles gnomes , les ouvriers qui exploitent les mines? Les détails brillans et romanesques dont une imagination vive a paré le fond dés principes des cabalistes,n’empêche pas que l'identité des deux doctrines ne demeure reconnaissable. « On sait quel pouvoir sublime est attaché à la syllabe OM (OUM) , qui désigne la 77imur'ti hindoue , composée de Shiva, Wishnou et Brama : en la prononçant. l’homme pieux s'élève à l'intuition intellectuelle des trois Divinités réunies. Ce nom divin et son énergie mystérieuse sont rappellés dans deux livres de magie publiés en Allemagne au commencement du seizième siècle (1). N'est-ce point à un dernier anneau de la chaine qui, malgré l'éloignement immense des contrées et des âges, malgré la différence des idiômes et des religions, rattache aux doctrines transcen- dantes de l’Hindoustan , les débris qu’en avaient conservés les adeptes modernes.
(x) Is sont cités dans la Bibliothèque magique de M. Horst,
Des inventions qui, dans l'antiquité, firent
éclore tant de miracles, quelques-unes se sont réfugiées dans les écrits des hommes que le moyen âge admirait ou persécutait comme versés dans les sciences occultes (1).
Il est certain qu’à cette époque de ténèbres, les savans se sont souvent transmis le dépôt de leurs connaissances , par l'intermédiaire de sociétés secrètes, qui ont subsisté presque jusqu’à nos jours sous le nom de Rose- Croix; ou sous d’autres noms également énigmatiques. L’un des plus beaux génies dont se puissent honorer l’Europe et le genre humain, Leibnitz, pénétra, à Nuremberg, dans une de ces sociétés ; et de l’aveu de son panégvyriste (2), il y puisa une instruction qu’en vain peut-être il eût cherchée ailleurs. Ces réunions mystérieuses étaient-elles les restes des anciennes initiations savantes? Tout porte à le croire : non-seulement , les épreuves et les examens qu'il fallait subir avant
(1) Albert le grand, l'abbé Trithème, le cordelier Barthélemi, Robert Flud, Roger Bacon, etc. |
(2) Fontenelle. Éloge de Leibnitz. Éloges des académi-
ciens.tom.1. pag. 464-465.
Elie — —
d'y entrer ; mais surtout la nature des secrets qu’elles possédaient et la manière dont elles paraissaient les avoir conservés. Quelquefois ‘en effet, dans les écrits des auteurs du XIT° et du XIIT: siècle, on retrouve tout entières les connaissances thaumaturgiques et leurs applications. Plus souvent, le souvenir des prodiges qu’elles opéraient jadis subsiste seul dans l’oubli où sont tombés les moyens qui avaient dû y conduire. C’est ainsi du moins que l’on est tenté d'interpréter ces mêmes auteurs, quand ils annoncent comme possibles à leur art, des œuvres si merveilleuses , qu’il faudrait leur accorder la gloire d’avoir retrouvé, avant Buffon, le miroir ardent d’Archimède , d’avoir inventé le télégraphe, etc. , etc., si, à côté de leurs promesses , ils indiquaient les procédés propres à les effectuer. :
Leur silence , cependant, n'est pas une preuve décisive de leur ignorance : amoureux du mystère, et fiers d’une possession exclusive, ils n'étaient savans que pour eux- mêmes et pour un petit nombre d’adeptes; ils se taisaient ou ne s’exprimaient qu’en al-
Ld
légories (1). Mais ce silence, cet amour du mystère sont un trait de ressemblance qui rappelle les écoles théurgiques au sein desquelles déposa ses secrets le Polythéisme expirant. Ce qui semble encore assigner la même origine aux connaissances des membres des sociétés secrètes, c’est l’horreur , l'effroi, l'esprit de persécution que leur
science inspirait; sentimens d'autant pluséner-
giques qu’on supposait la science plus étenduc. Un souvenir confus les désignait comme les héritiers des prêtres polythéistes, des mi-
nistres de ces dieux détrônés quin’étaient plus
que les génies du mal et des ténèbres.
Ayant porté ses conquêtes plus loin que:
les Romains n'avaient, étendu leur empire
et se soumettant les vainqueurs même des
Romains , le christianisme , fort de plus de: six siècles d'existence , semblait n’avoir à.
craindre que les dissensions sans relâche re-
nm!
(1) Au XVIesiècle, Léopold d'Autriche, fils du duc Albert IT, donna un tableau des Paranatellons des Décans (imprimé à Venise en 1520. Voyez Dupuis Origine de tous les cultes, tom. XII. pag. 127-128). C’est un extrait de la Sphére persique. Maïs Léopold, au lieu de transcrire les indications positives, n’en a emprunté que les figures emblématiques.
sans. À re L à