CHAPITRE XIX
Action de l'imagination ; préparée par la croyance habituelle à des récits mérveilleux ; secondee par des accessoires physiques, par la musique, par l'habitude d’exalter les facultés morales, par une terreur irreflechie , par les pressentimens. Les mouvemens sympathiques propagent les effets de l’imagination. Gucrisons produites par l'imagination. Écarts de l’imagination , troublée par les maladies, par les jeûnes, les veilles et les macérations. Remèdes moraux et physiques, opposés avec succès aux écarts de l'imagination.
Aux causes physiques qui plongeaient les prétendus sorciers en des égaremens déplorables, se joignaït un auxiliaire qui seul semble capable deles remplacer toutes, l'imagination.
Tel est son pouvoir, que, parses égaremens, quelques hommes ont voulu, en effet, expli-
quer toutes les illusions magiques : c’est aller trop loin. L’imagination combine les impressions reçues ; elle ne crée rien. Dans les fantômes du sommeil , dans les délires de la veille, elle ne présente rien que l’on n'ait vu ou senti, ou dont on n’ait entendu parler. Une femme âgée pleurait un frère qu’elle venait de perdre : tout-à-coup elle croit entendre sa voix, que, par une déception condamnable, on contrefaisait près d’elle. Egarée par l’effroi, elle affirme que l'ombre de son frère lui est apparue resplendissante de lumière..... Elle n'aurait point eu cette vision, si, dès l'enfance, on n'avait chargé sa mémoire de contes de revenans et d’apparitions. Ces contes remontent aux temps les plus anciens ; et alors ils n'étaient pas mensongers. Rappelons-nous les sanctuaires où, du temps d'Orphée, on évoquait les morts. Nous avons trouvé jusque dans l’antique Judée, ces apparitions fantasmagoriques. Les premiers récits qui en furent faits , n'étaient donc fondés ni sur de vains songes, ni sur l’égarement de l'imagination , ni sur le désir de tromper : on avait vu réellement ce que l’on disait avoir vu, et ce que
si souvent, stimulées par ces récits ou par leur souvenir, la douleur et la curiosité ont craint ensemble et désiré de voir.
En étendant cette observation, on sentira qu’une merveille exécutée une fois, et prônée ensuite par des narrateurs fidèles, a pu en enfanter mille autres semblables, grace au pouvoir de la crédulité sur l’imaginaion. Et les Thaumaturges ne laissaient point, à coup sûr, la crédulité oisive : les récits merveilleux ne manquaient pas dans l’occasion; ou plutôt ils faisaient, comme de nos jours, presque toute l'instruction départie au vulgaire, et disposaient d’avance les yeux à tout voir, les oreilles à tout entendre , et les esprits à tout croire. |
Ainsi préparée , puis exaltée par quelque cause énergique, où s'arrêtera l’imagination ? Terrible et séduisante tour-à-tour, mais toujours prompte à nous confondre par des phenomènes imprévus, et à s’enivrer elle-même de merveilles fantastiques ; suspendre ou exalter au plus haut degré l’action de nossens ; soustraire le jeu de nos organes à l'empire de notre volonté et à la marche constante de la
DES SCIENCES OCCULTES. 37 nature ; leur imprimer des mouvemens et une force inconnue , ou les raidir et les frapper d’immobilité ; troubler âme jusqu’à la folie, jusqu’à la frénésie ; créer tantôt des délices au-dessus de humanité , et tantôt des terreurs plus dangereuses que les périls qu’elles nous représentent : tels sont les écarts de Fimagination , tels sont ses jeux. Et , dominée à son tour par le trouble survenu dans nos fonctions physiques, elle enfantera encore des erreurs, des craintes, des délires, des tourmens surnaturels, jusqu’à ce que des remèdes purement matériels, en guérissant le corps, rendent à l’âme le calme que lui avait fait perdre l’état maladif des organes.
Que de miracles opérera entre les mains du Thaumaturge habile à le manier, un ressort susceptible d'applications si variées , et doué d’une force si irrésistible ! Ne parlons pas seulement d’esprits bornés , d’êtres ignoranrs et faibles comme les infortunés dont nous avons tout à l'heure retracé les misères ; que l’homme le plus ferme se suppose en butte.
à son insu , à toutes les causes qui peuvent agir sur l’imagination ; osera-t-il dire : Ces ef-
forts seront vains ; ma vigueur morale triomphera ; le trouble n’entrera point dans mon cœur, ni le désordre dans mes pensées ?
Les anciens n’ont point ignoré le parti que, sous tant de rapports, on peut tirer de l’imagination. Cet agent redoutable explique un grand nombre de merveilles que nous racontent leurs histoires. Notre marche est tracée : nous devons rendre ces merveilles croyables, en leur opposant des faits analogues observés par les modernes, faits dans lesquels on ne soupçonne pas plus l’imposture que lintervention d’une puissance surnaturelle.
Ne portant pas moins de calme que de persévérance dans ses mystiques rêveries, la célèbre madame Guyon déclarait à Bossuet, son accusateur el son Juge, et elle rapporte dans sa V’ie(1), qu’elle recevait de Dieu une telle abondance de grâce que son corps ne pouvait là supporter : il fallait la délacer , la mettre sur son lit ; ïl fallait qu’une autre personne reçüt d'elle la surabondance de grâce dont elle était remplie : cette communication qui
(1) Wie de Mad. de Guyon écrite par elle-méme , tome 1, chap. 13 et 22; et tome ui, chap. 1.
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s’opérait en silence, souvent même sur des absens , pouvait seule Îa soulager. Le duc de Chevreuse, homme sérieux et de mœurs austères, affirmait aussi à Bossuet que, quand il était assis près de madame Guyon , il ressentait cette communication de la grâce , et il demanda ingénüment au prélat , s’il n'éprouvait point un mouvement semblable (1). Dignes à la fois dé ridicule et de compassion, ces deux personnes étaient-elles bien éloignées des prophètes et des Pythies, que l’on nous peint comme luttant contre le dieu dont la présence remplissait tout leur être, subjugués par lui, et forcés de proférer les oracles que lui-même mettait dans leurs bouches pour les annoncer au monde.
Que l’exaltation augmente : l'homme tom bera dans l’extase. Cet état , si propre à faire croire à des merveilles, et si propre à en opérer, a surtout l'avantage de suppléer à la froideur des preuves et à l'insuffisance des descriptions de la félicité céleste. Susceptible, dans sa frêle nature , de douleurs prolongées
(1) Burigny. Vie de Bossuet { iu-12, Paris, 1761), p. 274-. 275 et 280.
et de courtes jouissances, l’homme se fait plus facilement une idée des tourmens de l'enfer que des plaisirs des cieux. L’extase ne décrit pas ces plaisirs, elle n’en prouve point l’existence future ; elle les fait actuellement goûter. Que les anciens eussent étudié les causes de l’extase et connu sa puissance, c’est ce dont il
est difficile de douter(r). Etsi, pour yconduire une imagination ardente , il fallait s’aider d’agens secondaires, les Thaumaturges n’avaientils point à leurs ordres, la pompe des cérémonies, l'éclat desprestiges, le charme des spectacles, les séductions de la mélodie. La musique suffirait pour livrer des âmes neuves et tendres, aux plus délicieuses illusions. Grâce à elle, deux fois dans sa jeunesse, Chabanon (2) éprouva ce qu’on raconte des extases des saints : « Deux fois, dit-il, au bruit des « orgues et d’une musique sainte, je me suis « cru transporté dans le ciel; et cette vision « avait quelque chose de si réel, j'étais telle- « ment hors de moi tout le temps qu’elle à
(1) Tertullian. De Ecstasi.
(2) Ghabanon. Tableau de quelques circonstances de ma vie, etc. OEuvres posthumes, pages 10-11.
« duré , que la présence même des objets « n'aurait pas agi plus fortement. » Placez ce jeune homme, en des temps moins éclairés , sous la discipline de Thaumaturges intéressés à cultiver ses dispositions à la rêverie , l’extase momentanée deviendra bientôt une vision positive , durable , dont il ne doutera pas plus que de sa propre existence ; il en attestera la vérité, avec la fermeté d’un homme convaincu, avec l'enthousiasme d’un martyr.
Nous avons déjà parlé de l'influence magique des sons harmonieux (1); nous pourrions aussi rappeler Alexandre et Eric-le-Bon (2), tous deux enflammés d’une colère homicide , par des chants belliqueux. Ce qu'éprouvèrent ces deux héros se reproduit encore sur les soldats qui marchent au combat, au son dés instrumens guerriers.
Mais je vais plus loin : j’affirme que seule, sans secours extérieurs, sans impressions physiques, l'imagination peut s’échauffer jusqu’à la fureur , jusqu’au délire.
Pour s’en convaincre, il suffit de tenter
(x) Ci-dessus. Chap. vn. Tome r. pag. 187-188. (2) Saxo. grammat. Hist. Dan. lib. xu. pag. 204-205.
sur soi-même une expérience analogue, en se passionnant pour ou contre un objet dont on occupe sa pensée : on sera surpris du degré de colère ou d’attendrissement auquel conduira bientôt cette illusion volontaire.
Qu'on se demande ensuite si l’auteur dramatique, pour trouver l'accent de la passion , ne doit pas s'identifier au personnage passionné qu'il met en scène ! Partout où il n’y parvient pas, l’éloquence et la poésie lui offrent d’insuffisantes ressources; on aperçoit que c’est lui qui parle, et non pas son héros. L'acteur, à son tour, ne peut réussir, sil ne devient vraiment l’être qu’il représente, autant du moins que le lui permettent les convenances théâtrales. Le costume, le cortége, la présence et les discours des personnages qu'il doit combattre ou défendre le secondent dans son illusion : il est ému avant de songer à nous émouvoir, ses cris partent du cœur, ses larmes sont des larmes véritables. Que sera-ce , si un intérêt personnel , présent, profond, se rattache aux passions, aux sentimens qu'il exprime ? il sera alors tout ce qu'il paraît être; et avec plus dé vérité peut-être, ou du moins plus