‹ Des sciences occultes ou essai sur la magie, les prodiges et les miracles (volume 3)Chapitre 31 sur 44 · HA LL SS IX · texte numérisé non relu

HA LL SS IX

On applique cette légende à des personnages célébres ; on altère l’histoire pour l’y retrouver.

L’historien de Struth de Winkelried, Eterlin , le premier aussi, a transféré à Guillaume Tell l'aventure de la pomme (1) que Saxo Grammaticus , qui écrivait plus d’un siècle avant la naissance de Tell, avait déjà racontée d’un archer danois, nommé Toko (2); aven-

(à) W.Coxe. Lettres sur la Suisse. tomer. page 160. Voyez l'écrit intitulé : Guillaume Tell, fable danoïse, par Uriel Freudenberger, ouvrage publié à Berne, en 1760, par de Haller fils. r vol. in-8°. — Uriel Freudenberger, pasteur de Glaresse, canton de Berne , est moït en 1768.

(2) Saxo Gramm. Hist. Danic. lib. x. in-folio: Francofurti- 1576. pag. 166-168. — Saxo est mort en 1204.— Harald , qui joue dans l’histoire le même rôle que Geïsler, tomba sous les coups dé Toko, en 981. Le fablian de la Pomme étant beaucoup plus ancien, la haine publique le renouvela sous le nom de Harald, pour justifier le meurtre de ce prince, comme depuis elle le reproduisit en Suisse, sous le nom odieux de

Geisler.

| p DES SCIENCES OCCULTES. 339

ture qu’une tradition encore plus ancienne racontait, et précisément avec les mêmes circonstances, d’Égil, père de l’habile forgeron“W'ailand, et lui-même habile archer(xr). Eterlin semble avoir pris à tâche d'imprimer le caractère historique aux mythes religieux et aux traditions importées d’un autre pays dans sa patrie. Il écrivait sous la dictée des croyances populaires ; et rien n’est plus dans les habitudes du vulgaire , que d'appliquer à des personnages bien connus de lui, toutes les histoires et toutes les fables dont se compose son instruction. Winkelried et Tell étaient , pour les paysans suisses, ce qu’Alexandre a été et est encore dans l'Orient :

au nom du roi de Macédoine, les Asiatiques rattachent mille souvenirs antérieurs à son existence, ou évidemment empruntés à là mythologie. Le paladin Roland 2 joui du même honneur en Occident, et plusieurs noms de lieux l’attestent encore (2). En chan-

(1) Mémoires de la Société des Antiquaires'de France. tome v. page 220.

(2) La Baume-Roland, près Marseille; la Bréche-Roland, dans les Pyrénées; il C.... d’Orlando, à trois milles de Rimini, etc.

tant Roland, vainqueur de l’Orca, du monstre makin prèt à dévorer une jeune femme (1), l’'Arioste n’a probablement fait, comme dans mille autres passages de son poëme, que copier et embellir une tradition des siècles précédens. | : |

Un personnage dont l'existence et la gloire n’ont rien de fabuleux, est pourtant devenu, comme Roland, le héros d’un mythe qui le rend Pémule d'Hercule et de Persée : lim portance que son souvenir à acquise dans un pays qui fut long-temps son séjour, lui a sans doute valu cet honneur. Pétrarque suivait Laure à la chasse ; ils ârrivent près d’une ca&= verne où se retirait un dragon, la terreur de tout le pays. Moins affamé qu'amoureux , le dragon poursuit Laure ; Pétrarque vole au secours de sa maîtresse, combat le monstre et le poignarde. Le souverain pontife ne voulait point permêttre que le tableau du triomphe de l'amour parût dans le lieu sant.

Simon de Sienne, ami du poëte, éluda % défense, et peignit cette aventure sous le

portail de l’église de Notre dame du Don

(1) Orlando furioso. canto xt.

| 1 DES SCIENCES OCCULTES. 325 (à Avignon ); il donna à Laure l'attitude d’une vierge suppliante ,età Pétrarque le costume de saint Georges, en l’armant tou- tefois dâun poignard àu lieu d’une lance. Letemps a dégradé son ouvrage , mais n’a point” affaibli la tradition qu’il consacre , et qui m'a été répétée comme un fait historique (1).

Dans l’examen des traditions , on n’a pas:

toujours tenu assez de compte du penchant qui porte l’homme ignorant à retrouver partout les mythes qui occupent la première place dans sa croyance. Pour y parvenir, il dénaturera ses souvenirs, soit en attribuant à un personnage ce qui ne lui est jamais ar— rivé ; soit en introduisant dans l’histoire, les: merveilles de la fable. Le récit où Pétrarque est mis en scène, offre un exemple du premier genre d’altération : nous en trouverons un du second genre, sans sortir de notre sujet. ( + Un prince suédois(2)avait fait élever, près

(1) En 1813. J’observerai que, dans les récits dont la mai-

iresse de Pétrarque est l’objet, à Avignon ou à Vaucluse, elle est tonjourappelée respectueusement Madame Laure.

(2) Saxo Grammat. Hist, dan lib: 1x. Dag-103- 0 Olaus. Magnus. Ilist. sept. gentiurn. Brev. Gb, v. cap. 15.

de sa fille Thora, deux serpens qui devaient être les gardiens de sa virginité. Parvenus à une grandeur démesurée , ces monstres, répandaient la, mort autour d’eux mar leur souffle empesté. Le roi désespéré promit la main de sa fille au héros qui tuerait les serpens. Regner-Lodbrog, prince, Scalde et guerrier, mit fin à cette périlleuse ‘aventure et devint l'époux de la belle Thora. Voilà la fable ; ; voici l’histoire: selon la Ragnara- Lodbrog’s-Saga (1), ce n’est point à deux serpens, mais à l’un de ses vassaux, possesseur d’un château fort, que le père de Thora confie la garde de sa fille ; le gardien , amoureux de la princesse, ne LE la rendre au roi qui, après de vains éfforts Pour l'y contraindre , promet que Île libérateur de Thora deviendra son époux. Regner-Lodbrog fut cet heureux libérateur. |

Dans une incursion sur les côtes de Northumberland, Régner, vaincu et fait prison-.

nier, fut jeté dangune fosse, dans un cacho

(1) Citée dans l’ouvrage de Biorner, intitulé Koempedater (Stockholm, 1737); et par Graberg dé Hemsôe N Saggio istorico sugli scaldi. in-8o. Pisa, 1811. pag. 215.

iù DES NEA ACENLTESA 0 0. "3E RS rempli de serpens, dont les morsures terminérent sa vie ( vers l’an 866 ). Le fait est raconté par tous les historiens (1), et consigné dans le Chant de mort attribué à Regner lui-même. Je soupçonne néanmoins que, dans le genre de son supplice, l'amour du metveilleux chercha un rapprochement avec la légende dont le héros était déjà l’objet. Le même esprit qui avait altéré l'histoire de son hyménée, de manière à rappeler le combat: où le principe du bien triomphe du principe du Mal, voulut peut-être que le récit de sa fin tragique rappelât la mort que, dans le combat allécorique , souffre le principe du.

bien ue nom du vainqueur de Regner, Hella, favorisait cette tentative ; les Scandinaves y retrouvaient le nom de Héla, déesse de la mort, née, comme le grand serpent, du principe du mal. Ce qui autorise ma con-.

jecture , c’est la haute importance que là my- thologie scandinave accorde au grand ser- “pent ; elle ne le fait périr qu’en entrainant avec lui dans le néant, le dieu qui l'a com-.

(1; Saxo Graiat. Hist. dan. lib. 1x. pag. 159. — Olaus. Magnus. loc. cit. — Ragnara-Lodbrog's saga.

battu. Aussi, les serpens et les dragons re paraissent-ils plus d’une fois dans ies annales scandinaves. Avant ct après Regner, y trouve, à deux reprises, le mythes général transformé en histoire particulière. Manquant d'argent pour payer ses soldats, le neuvième roi de Danemark, Frotho I (1), va otre dans une ile déserte, un dragon gardien d’un trésor, et le tue, à l'entrée même de sa caverne. Harald (2), exilésde Norvége , se réfugie à Byzance. Coupable d’homicide , il est exposé, dans une caverne, à la fureur d’un dragon monstrueux. Plus heureux que Régner, il en triomphe , et revient occuper le trône de Norvège , et inquiéter, sur le trône de Danemark, le neveu de Kanut-le-Grand.

(1) 961 ans avant J.-C. — Saxo NO Hist. dan. lib... pag. 18:19.

(2) Au XKsiècle.— Saxo Grammat. His. dan. lib. xr. pag. 185-186. Je traduis par caverne, le mot antrum. La fosse où périt Regner Lodbrog me semble correspondre aussi à la caverne, qui se retrouve dans presque toutes les légendes} citées. | |

Là

” E Objets physiques et monumens dans lesquels le vul-

gaire retrouve le tableau de la destruction d'un

serpent monstrueux. “ F

Page 1