OR
Ce qui frappe Journellement les sens influe sur la croyance de l’homme peu instruit, autant au moins que les souvenirs confiés à sa mémoire : les objets physiques, les pemtures, les sculptures, ont dù , comme Vhistoire, aider limagination à retrouver partout une légende qui plaisait à la crédulité.
A l’abbaye Saint-Victor de Marseille, à lhôpital de Lyon (1), et dans une église de Ra-
guse, on montre aux VOyageurs une dépouille “de crocodile ; ôn la désigne comme une dépouille du monstre dont la légende s'applique à ces divers lieux : et pourtant, à Raguse,
Le
(1) Mémoires de l’Académie celiique. tome v. page LEE
par exemple, on n’ignore pas que celle que l’on y voit, a été apportée d'Égypte par des matelots Ragusains (1). Ces sortes de reliques, propres à entretenir et à confirmer la croyance, quand elles ne la font pas naître, n’ont point paru déplacées dans nos temples,
bord
en qualité d’ex-voto. C’est le jugement qu'a
où probablement elles sont entrées
porté Millin (2) sur une dépouille de caiman , appendue à la voûte d’üne église, à Cimiers dans le comté de Nice. Il ne paraît pas qu’on y rattache aucun souvenir : soit que la légende ait fini, avec le temps, par tomber dans l’oubli , ou que l’ex-voto, au contraire,
soit trop récent pour qu'on ose la lui appli quer. Un monument de ce genre, dont AE € tence est moins connue, c’est la tête du dragon que vainquit si miraculeusement Dieudonné de Gozon. Elle était conservée à Rhodes. Devenus maîtres de Rhodes, les Turcs ont
respectée. Le voyageur Thévenot la vues
(1) Pouqueville. Voyage dans la Grèce. tome 1. pages 24 - 20, (2) Million. Voyage en Savoie, en Piémont, à Nice et à
Génes. tome 1. page 124
vers le milieu du XVIT° siècle ; et la description qu'il en fait semblerait mieux convenir à la tête d’un hippopotame qu’à celle d’un serpent (x). Serait-il téméraire de penser que, comme le caiman de Cimiers, comme les crocodiles de Raguse, de Lyon et de Marseille, cette tête füt d’abord exposée en public par la piété ou par l'intérêt; et que, frappantisans cesse les regards de la multitude , elle fournit plus tard l’occasion d'appliquer à un chevalier célèbre , à un Grand Maitre de l’ordre , la légende du héros vainqueur du dragon ? N'est-ce pas ainsi qu’une tête de … crocodile, rapportée sans doute d'Égypte par un croisé , est devenue, et est ‘encore aujourd'hui , aux yeux des crédules habitans de Mons et du Hainaut , la tête d’un dragon qui, au XI: siècle, ravageait les environs de Wasmes, et dont Gilles, seigneur de Chin , fut le vainqueur (2) ?
Il Wa pas fallu toujours un intérêt si direct,
(1) Thévenot. Relation d'un voyage fait au Levant, ete.
page 223.
(2) Recherches historiques sur Gilles, seigneur de Chin, ét Le dragon. Mons, 1825. — Revue encyclopédique, tome