CHAPITRE PREMIER
L’homme est crédule parce qu’il est naturellement véridique. En agissant sur ses passions, par sa crédulité, des hommes supérieurs l’ont ployé à une soumission religieuse. Les récits des merveilles qui les conduisaient à ce but ne sont pas tous controuvés. 11 est utile autant que curieux d’étudier les faits que ces récits renferment, et les causes dont les faits dérivent.
L’homme naît et meurt crédule ; mais c’est d’un prin- ^ cipe honorable que dérive cette disposition , dont les conséquences le précipitent dans tant d’erreurs et de maux. Naturellement véridique, il est enclin à laire de ses paroles l’expression de ses sensations , de ses sentiments et de ses souvenirs , avec la même vérité que ses pleurs et ses cris de douleur et de joie, et surtout ses regards et les mouvements de sa physionomie révèlent ses souffrances, ses craintes ou ses plaisirs. La parole est plus souvent trompeuse que des signes muets ou inarticulés, parce que le discours tient plus à l’art qu’à la nature ; mais telle est la force du penchant qui nous entraîne vers la vérité, que l’homme le plus habitué à la trahir est d’abord porté à supposer que les autres la res-
pectent ; et, pour qu’il leur refuse sa croyance , il faut que, dans ce qu’ils affirment, quelque chose répugne à ce qu’il sait déjà, ou lui fasse soupçonner un dessein formé de le tromper.
La nouveauté des objets et la difficulté de les rapporter à des objets connus ne révolteront point la crédulité de fbomme simple. Ce sont quelques sensations de plus qu’il reçoit sans les discuter ; et leur singularité est peutêtre un attrait qui les lui fait accepter avec plus de plaisir. L’homme J presque toujours, aime et cherche le •merveilleux. Ce goût est-il naturel? dérive-t-il de l’éducation que, pendant plusieurs siècles^ le genre humain a reçue de ses premiers instituteurs? Question vaste et neuve encore, mais qui n’est point de mon sujet. Il suffit d’observer que , l’amour du merveilleux préférant toujours le récit le plus surprenant au récit naturel, celuici, trop souvent, a été négligé et s’est perdu sans retour. Quelquefois, pourtant, et nous en rappellerons plus d’un exemple , la vérité simple a échappé au pouvoir de l’oubli.
L’homme confiant peut être trompé une ou plusieurs fois ; mais sa crédulité n’est point un instrument qui suffise pour dominer son existence entière. Le merveilleux n’excite qu’une admiration passagère : en 1798, nos compatriotes remarquèrent avec surprise combien peu le spectacle des globes aérostatiques émouvait l’Egyplien indolent. Des sauvages voient un Européen exécuter des tours d’adresse et des tours de physique qu’ils ne peuvent et ne désirent même pas expliquer : c’est un spectacle qui les amuse, sans conséquence pour eux, et sans donner aucune prise sur leur tranquille indépendance.
Mais on conduit l’homme par ses passions, et surtout par l’espérance et la crainte. La crainte, l’espérance, qui peut mieux les faire naître, les entretenir, les exalter
qu’une crédulité sans défiance? La raison se trouble, l’imagination se remplit de merveilles. C’est peu de croire à des œuvres surnaturelles, on y voit les bienfaits et les vengeances, on y lit les ordres et les menaces d’êtres toutpuissants qui, dans leurs mains redoutables, tiennent la destinée des faibles mortels. '
Dès les temps les plus anciens, les hommes supérieurs qui voulurent imposer à leurs semblables le frein de la religion, présentèrent les miracles et les prodiges comme des signes certains de leur mission, comme des œuvres inimitables de la Divinité dont ils étaient les interprètes. Saisie d’effroi, la multitude se courba sous le joug, et l’homme le plus superbe frappa les marches de l’autel de son front humilié.
Les siècles se sont écoulés : consolé tour à tour et épouvanté, régi quelquefois par des lois justes, soumis plus souvent à des tyrans capricieux ou féroces, le genre humain a cru et obéi. L’histoire de tous les pays et de tous les âges est chargée de récits merveilleux : nous les rejetons aujourd’hui avec dédain ; dédain peu philosophique ! Ne méritent-elles pas un haut intérêt, les croyances qui ont exercé une si puissante influence sur les destinées du genre humain ? Oublions-nous que l’intervention de la Divinité, visible -dans les prodiges et dans les miracles, a été presque partout l’instrument le plus puissant de la civilisation ; que les sages même ont doüté (1) s’il peut exister des lois, des institutions durables, sans la garantie qu’assure cette intervention universellement respectée ?
Si nous considérons les mêmes faits par rapport à leurs causes, le dédain est encore moins fondé : l’origine des fables qui nous semblent révoltantes, appartient peut-
(t) J. J. Rousseau, Du contrat social, Uv. iv, chap. 8.
être à une partie honorable de l’histoire du genre humain. Dans les récits merveilleux, tout ne peut pas être mensonge et illusion. La crédulité a son terme, et l’invention le sien. Étudions l’homme, non dans les traditions trompeuses, mais dans ses habitudes constantes : malaisément une imposture s’établirait si, dans nos sensations ou dans nos souvenirs, elle ne rencontrait rien qui la secondât ; moins aisément encore prendrait-elle naissance. L’homme est crédule, parce qu’il est naturellement véridique. Le mensonge est plus facile pour dénier, déguiser ou déplacer la vérité que pour la contrefaire (l). L’invention, jusque dans les petites choses, coûte des efforts dont l’homme n’est pas toujours capable. Le génie inventeur, lors même qu’il ne s’exerce que pour nous instruire ou pour nous plaire, cède à chaque pas au besoin de se rapprocher de la réalité et de la mêler à ses créations, certain que, sans cet artifice, elles trouveraient peu d’accès dans l’esprit humain. A plus forte raison, l’homme qui a un grand intérêt à subjuguer notre crédulité, hasardera rarement une fable qui n’ait point pour base quelque fait vrai, ou dont la possibilité soit au moins supposable. Cette attention adroite perce dans les emprunts faits à des âges et à des contrées éloignées, et dans les répétitions dont abonde l’histoire des prodiges, et que déguise faiblement l’altération de quelques détails. On la reconnaîtra encore mieux, en se convaincant avec nous que la plupart des faits merveilleux peuvent s’expliquer par un petit nombre de causes plus ou moins faciles à discerner et à développer.
La recherche de ces causes n’a point pour but de satis-
(1) « On suppose difficilement une chose pleine d'invraisemblance ; et <( osons le dii e, un fait de cette natureest rarement controuvé. » (Sainte- Croix, Examen critique des historiens d'Alexandre^ 2*^ édition, in-4®, Paris, •1804, page 29.)
faire une vaine curiosité. Les prodiges, nés d’une observation plus ou moins exacte de la nature, les inventions, les impostures même des thaumaturges, doivent, pour la plupart, rentrer dans le domaine des sciences physicpies. Considérée à ce point de vue, Thistoire des sciences, de leurs progrès et de leurs variations, peut fournir des notions précieuses sur l’antiquité de la civilisation et sur ses vicissitudes ; on peut y puiser des indices curieux sur les origines non encore soupçonnées de quel([ues-unes de nos connaissances. Un autre avantage, enfin, récompensera nos recherches : éclaircie par elles, l’histoire va se présenter sous un. nouveau jour;' nous lui rendrons des faits réels ; nous rendrons aux historiens un caractère de véracité sans lequel le passé tout entier serait perdu pour l’histoire de l’homme civilisé : convaincus d’ignorance et de mensonge dans leurs récits, sans cesse répétés, d’événements merveilleux, quelle foi mériteraient-ils dans les récits même les plus vraisemblables ? Justement décriée par l’alliage continuel de l’erreur à la vérité, et sans intérêt pour la philosophie morale, sans intérêt pour la politique, l’histoire ne serait qu’une fabh convenue ; et n’est- ce pas même ainsi que l’ont jugée des savants ? Mais non : l’homme civilisé, qui a étudié et décrit les mœurs de tant d’espèces vivantes, n’en est pas réduit à ce point de dégradation de n’avoir conservé que des fables dans les souvenirs qui peuvent lui faire connaître sa propre espèce. Loin de n’offrir qu’un recueil d’inepties et de mensonges, les pages les plus merveilleuses de l’histoire nous ouvrent les archives d’une politique savante et mystérieuse, dont, en tous les temps, quelques hommes savants se sont servis pour régir le genre humain, pour le conduire à l’infortune ou au bonheur, à la grandeur ou à la bassesse, à l’esclavage ou à la liberté.