CHAPITRE II
Distinction des prodiges et des miracles. Motifs qui rendent croyables les récits merveilleux : l°le nombre et la concordance des récits, et la confiance que méritent les observateurs et les témoins; 2® la possibilité de faire disparaître le merveilleux, en remontant à quelqu'une des causes principales qui ont pu donner à un fait naturel une couleur merveilleuse.
Dans le domaine du merveilleux, faisons deux parts : celle des prodiges, et celle des miracles et des œuvres magiques.
Indépendants de toute action humaine, les prodiges sont les événements singuliers que ne produit la nature qu’en paraissant s’écarter des lois qu’elle s’est invariablement prescrites.
Tout est prodige pour l’ignorance, qui, dans le cercle étroit de ses habitudes, voit le cercle oii se meut l’univers. Pour le philosophe, il n’y a point de prodiges: une naissance monstrueuse, l’éboulement subit de la roche la plus dure, résultent, il le sait, de causes aussi naturelles, aussi nécessaires que le retour alternatif du jour et de la nuit.
Tout-puissants autrefois sur les craintes, les désirs et les résolutions des hommes, les prodiges, aujourd’hui, ne font qu’éveiller l’incrédulité et appeler l’examen des sages. Dans l’enfance des sociétés, les hommes supérieurs
s’emparaient de tous les faits rares, de toutes les merveilles réelles ou apparentes, pour les transformer, aux yeux du vulgaire, en témoignages du courroux, des menaces, des promesses ou de la bienveillance des dieux.
Les miracles et les œuvres magiques, rapportés également à une influence surnaturelle, sont des merveilles opérées par des hommes, soit qu’une Divinité bienfaisante ou terrible se serve de leur ministère, soit que la Divinité agisse elle-même, après avoir daigné revêtir notre forme périssable, soit enfin que, par l’étude des sciences transcendantes, de hardis mortels aient asservi à leur empire les génies doués de quelque pouvoir sur les phénomènes du monde visible.
Tout miracle imprime un sentiment de vénération aux hommes religieux ; mais ils ne décorent plus de ce nom que les œuvres surnaturelles consacrées par leur croyance. Nous ferons donc du mot magie le nom général de l’art d’opérer des merveilles : c’est nous écarter des idées reçues ; c’est nous rapprocher des idées anciennes et de la vérité.
Partout où une révélation religieuse ne domine pas la pensée, quels motifs de crédibilité pourront faire admettre à un esprit judicieux l’existence de prodiges ou d’œuvres magiques?
Le calcul des probabilités lui servira de guide.
Qu’un homme soit abusé par des apparences plus ou moins spécieuses, ou qu’il cherche lui-même à nous tromper s’il a intérêt à le faire, cela est beaucoup plus probable que l’exactitude d’un rapport qui implique quelque chose de merveilleux. Mais si, en des temps et des lieux divers, beaucoup d’hommes ont vu la même chose ou des choses exactement pareilles, si leurs récits se multiplient et s’accordent entre eux ; tout change. Ce qui semblait incroyable aux sages, et miraculeux au
vulgaire, devient un fait curieux, mais constaté ; le vulgaire s’en amuse, les sages l’étudient et cherchent à en pénétrer la cause.
Une seule question alors reste à résoudre, pour juger le passé. Faut-il admettre que, tant de fois, les hommes aient menti avec impudence, et qu’ils aient trouvé tant de fois d’autres hommes disposés à croire des absurdités? N’est-il pas plus sensé de reconnaître que des récits, en apparence merveilleux, sont fondés en réalité, surtout quand on peut les expliquer tantôt par des passions humaines, et tantôt par l’état des sciences dans l’antiquité?
Je citerai sans crainte des témoins tenus jusqu’ici comme suspects, parce qu’ils rapportaient des faits que l’on croyait impossibles. Le décri où ils sont tombés fait partie de la question et ne peut être justement opposé à leurs récits.
Est-il croyable qu’en l’an 197 de notre ère, une pluie de vif-argent soit tombée à Rome, dans le forum d’Auguste ? Dion Cassius ne la vit pas tomber, mais il l’observa immédiatement après sa chute , il en recueillit des gouttes et s’en servit pour frotter une pièce de cuivre et lui donner l’apparence de l’argent, qu’elle conserva, dit-il, trois jours entiers (1). Glycas parle aussi d’une pluie de vif-argent tombée sous le règne d’Aurélien (2) : mais l’autorité de cet annaliste est faible ; il est permis de supposer qu’il n’a fait que défigurer le récit de Dion, par un anachronisme. La rareté et la cherté du
(1) « Cœlo sereno pluvia ror i simülima, colorisque argentei^ in forum Aut< gusti defluxitj quam ego, etsi non vidi cum caderet, tamen, ut ceciderat, a inveni ; eaque, ita ut si esset argentum, oblivi monetam ex œre ; mansita que is color très dies ; quarto vero die quidquid, ohlitum fuerat evanuit. » (Xiphilin, in Severo.)
(2) ce Aureliano imperante argenti guttas decidisse sunt qui tradant. » 'Glycas, Annal.Wh. ni.)
mercure à Rome, sous l’un et l’autre règne, ne permettent pas de supposer qu’on en eût pu lancer dans le forum, la quantité nécessaire pour figurer les effets d’une pluie. Cette merveille néanmoins est trop étrange pour qu’on puisse aujourd’hui l’admettre. Faut-il la rejeter d’une manière absolue ? L’impossible, dit-on, n’est jamais probable : non ; mais à qui appartient-il d’assigner les limites du possible, ces limites que, sous nos yeux, la science recule chaque jour ? Examinons ; doutons ; ne nous hâtons pas de nier.
Si un prodige semblable à celui qu’atteste Dion, était rapporté, à différentes époques, par d’autres écrivains; s’il se renouvelait de nos jours, sous les yeux d’observateurs exercés, ce ne serait plus une fable, une illusion, mais un phénomène qui prendrait place dans les fastes où la science consigne les faits qu’elle a reconnus certains, sans prétendre encore les expliquer.
Nous traitions de fables tout ce que les anciens ont rapporté sur des pierres tombées du ciel... Au commencement du XIX® siècle, l’élite des savants français repoussait, avec quelque sévérité, la relation d’une pluie d’aérolithes ; et peu de jours après, elle dut reconnaître la réalité et la répétition assez fréquente de ce phénomène.
Le 27 mai 1819, une grêle énorme dévaste le territoire de Grignoncourt (1) . Le maire de la commune ramasse et laisse fondre des grêlons qui pesaient un demi-kilogramme : il trouve, au centre de chacun, une pierre couleur de café clair, épaisse de 14 à 18 millimètres, plate, ronde, polie, et percée au milieu d’un trou où l’on pouvait mettre le petit doigt. On n’en avait jamais vu de
(1) Arrondissement de Neufchâtean, département des Vosges.
semblables dans le pays (1) ; elles se montrèrent éparses sur le sol, partout où la grêle était tombée. J’ai lu la relation du phénomène, dans un procès-verbal adressé au sous-préfet de Neufchâteau par le maire, qui m’a raconté de vive voix les mêmes détails ; le curé de la commune me les a confirmés. Dira-t-on que la tempête et la chu le violente de la grêle avaient ramené à la surface des pierres enfouies dans la terre ? L’observation personnelle du maire réfute cette hypothèse. Curieux d’ailleurs de connaître la vérité, j’ai observé le sol, au moment même où la charrue venait de l’ouvrir plus profondément que la grêle n’aurait pu le faire : je n’ai pas découvert une seule pierre semblable à celles que le maire a décrites dans sa relation.
Repoussera-t-on un fait attesté d’une manière si précise? En 1825 on a observé, en Russie, la chute de grêlons qui renfermaient des pierres météoriques : les pierres furent envoyées à l’Académie de Pétersbourg (2), Le h juillet 1833, dans le district de Tobolsk, on vit tomber simultanément d’énormes grêlons, et des aérolilhes cubiques. Macrisi rapporte, que l’an 723 de l’Hégire on vit tomber, avec une grêle énorme, des pierres du poids de 7 à 30 rotl (environ 4 à 18 kilog.) (3).
Quel dédain, quel ridicule, quel mépris repousseraient l’auteur ancien chez lequel nous lirions, qu’une femme « avait une mamelle à la cuisse gauche, avec laquelle
(1) Sur les bords de l’Ognon, rivière qui coule à dix lieues de Grignoncourt, on trouve en grande quantité des pierres absolument pareilles à celles-là; seraient-elles aussi le produit d’une grêle chargée d’aérolilhes?
(2) L’analyse chimique y fit reconnaître, sur 100 parties, 70 oxyde rouge de fer ; 7,50 manganèse, 7,50 silice, 6,25 terre micacée, 3,75 argile, 5 soufre et perte. {Bulletin universel des Sciences, 1825, tome ni, page 1 17, n® 137,1826, tome vni, page 343.)
(3) Kitab-al-Solouk, cité par M. Et. Quatremère, Mémoires sur V Egypte, k* II, pages 489, 490.