‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 9 sur 55 · M. FRANÇOIS ARAGO · texte numérisé non relu

M. FRANÇOIS ARAGO

MEMBRE DE LA CHAMBRE DES DEPUTES ET DE l/lNSTlTUT (1).

Je ne suis jamais venu dans ce champ de repos avec un plus profond sentiment de tristesse ; mais aussi jamais la patrie, la liberté, n’ont eu à déplorer une plus grande perte.

Sal verte naquit à Paris en 1771. Son père, qui occupait une position élevée dans Fadministration des finances, le destina à la magistrature. Déjà, à dix-huit ans, après des études brillantes au collège de Juilly, notre ami entrait au Châtelet de Paris comme avocat du roi. A cette même époque la France sortait d’un long et profond engourdissement. Elle réclamait de toutes parts, avec le calme qui est toujours le vrai caractère de la force, mais aussi avec l’énergie que ne peut manquer d’inspirer le bon droit, l’abolition du gouvernement absolu. La voix retentissante du peuple proclamait que les distinctions de castes blessent au même degré la dignité humaine et le sens commun ; que tous les hommes doivent peser du même poids dans la balance de la justice ;

(ij Note de l’Éditeur de la 2® édition. On a pensé que le discours prononcé par M. Arago sur la tombe de M. Salverte, le 30 octobre 1839, était la meilleure notice biographique qu’il fût possible de placer en tête de cet ouvrage. On a regretté toutefois que le défaut d’espace ne permît pas de reproduire aussi les autres discours prononcés, dans la même circonstance, par MM. Félix Cadet-Gassicourt, Lelronne, Pons de l’Hérault et Sterlin.

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que le sentiment religieux ne saurait sans crime être Fobjet des investigations de l’autorité politique.

Salverte avait trop de pénétration pour ne pas entrevoir la vaste étendue des réformes que ces grands principes amèneraient à leur suite, pour ne pas pressentir que la brillante carrière où il venait d’entrer se fermerait peut-être à jamais devant lui. Voilà donc le jeune avocat du roi, dès son début dans la vie, obligé de mettre en balance les sentiments du citoyen et l’intérêt privé. Mille exemples pourraient faire croire qu’en pareille occurrence l’épreuve est toujours rude et le succès disputé ; bâtons-nous donc de déclarer que le patriotisme de Salverte l’emporta de haute lutte; que notre collègue n’hésita pas un seul instant à se ranger parmi les partisans les plus vifs, les plus consciencieux de notre glorieuse régénération politique.

Lorsque, plus tard, des résistances coupables, lorsque l’insolente intervention de l’étranger, eurent jeté le pays dans de sanglants désordres, Salverte, avec tous les gens de bien, s’en affligea profondément. Il pressentit l’avantage qu’en tireraient, tôt ou tard, les ennemis de la liberté des peuples; mais sa juste douleur ne le détacha pas de la cause du progrès. On le destitue des fonctions qu’il remplit au ministère des affaires étrangères; il répond à cette brutalité imméritée par la demande d’examen pour un emploi d’officier du génie et une mission aux armées. Les préoccupations du temps font rejeter du service militaire le fils d’un fermier général; Salverte, sans se décourager, sollicite au moins la faveur d’être utile à son pays dans les carrières civiles : l’école des ponts et chaussées le compte alors parmi ses élèves, et, bientôt après, parmi ses répétiteurs les plus zélés.

Notre ami subit, pendant ces temps de grandeurs immortelles et d’égarements déplorables, jusqu’à l’épreuve d’une condamnation à mort prononcée sur le motif le plus futile,

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sans être ébranlé dans ses convictions généreuses, sans avoir un moment la pensée d’aller demander un refuge aux contrées d’où il aurait vu s’élancer ces hordes innombrables qui croyaient marcher à la curée de la France.

Salverte était trop bon Français pour rester insensible aux gloires de l’empire; il était, d’autre part, trop ami de la liberté pour ne pas apercevoir les fers pesants et fortement rivés que couvraient d’abondantes moissons de lauriers. Aussi, jamais un mot d’éloge sorti de sa bouche ou de sa plume n’alla s’ajouter aux torrents d’adulation qui égarèrent sitôt le héros de Castiglione et de Rivoli.

Notre collègue consacra toute l’époque de l’empire à la retraite et à l’étude. C’est alors que, par des travaux persévérants, il devint, dans les langues, dans l’érudition, dans l’économie politique, un des plus savants hommes de notre temps (1).

Salverte ne s’abusa point sur les mesures réactionnaires dans lesquelles la seconde restauration serait inévitablement

(1) Note de VÉditeur de la 2® édition. M. Salverte a publié :

Tableau littéraire de la France au xviii® siècle. Paris, 1809, in-8.

De la civilisation depuis les premiers temps historiques jusqu’à la fin du xviii® siècle; Paris, 1813, in-8®; première partie d’un long ouvrage déjà fort avancé, et que la mort n a pas permis à l’auteur d’achever;

Recueil de Tragédies, de Poésies détachées ;

Recueil de Nouvelles;

De la Médecine dans ses rapports avec la Politique, Paris, 1806, 1 vol. ln-12.

Essai historique et philosophique sur les noms d’hommes, de peuples et de lieux, considérés principalement dans leurs rapports avec la civilisation, Paris, 1824, 2 vol. in-8®;

Horace et l’empereur Juguste, Paris, 1823, 1 vol.;

Raguse et Venise, Paris, 1835, 1 vol. ;

Des Sciences occultes, Paris, 1829, 2 vol. in-8. Deuxième édition, Paris, 1843, 1 vol. in-8.

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conduite à se précipiter. 11 crut que, malgré le texte formel de la capitulation de Paris, la foudre des passions politiques tomberait sur plusieurs de nos sommités militaires; il devina que ces actes sanguinaires seraient excités ou du moins encouragés par les généraux alliés ; il prévit que le Midi verrait renaître ces odieuses dragonnades que l’histoire a rangées parmi les plus déplorables taches du règne de Louis XIY. Salverte sentit son cœur se serrer en présence d'un avenir si lugubre. Il résolut surtout de se soustraire au spectacle humiliant de l’occupation militaire de la France, et partit pour Genève.

Madame Salverte, si éminemment distinguée, si capable de comprendre notre ami, de s’associer à ses nobles sentiments; cette femme, dont la destinée avait été de s’unir à deux hommes (1) qui, dans deux genres différents, ont également honoré la France, accompagna son mari dans cet exil Yolontaire qui dura cinq ans.

La vie publique, politique, militante de Salverte ne commença, à proprement parler, qu’en 1828. C’est en 1828 qu’un arrondissement électoral, composé des troisième et cinquième arrondissements municipaux de Paris, confia à notre ami l’honneur de le représenter à la Chambre des députés. Cet honneur, sauf quelques semaines d’interruption, lui a depuis été toujours continué par un arrondissement, le cinquième, où le patriotisme constant, inébranlable des électeurs a su comprendre et mettre en action l’adage bien ancien, mais si plein de vérité : « L’union fait la force (2). » Pendant ses onze années de carrière législa-

(1) M. de Fleurieu, qui fut successivement ministre de la marine, sénateur et gouverneur des Tuileries... etM. E. Salverte.

(2) Note de V Éditeur de la 2® édition. En 1839, au moment des élections générales, M. E. Salverte était paralysé, presque mourant : les électeurs

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tive, Salverte a été un modèle de fermeté, d’indépendance, de zèle et d’assiduité. Si quelquefois les procès-verbaux de nos séances ont été lus en présence d’un seul député, ce député était M. Salverte. Je ne sache pas que jamais il lui soit non plus arrivé de quitter la séance avant d’avoir entendu sortir de la bouche, du président les paroles sacramentelles : « La séance est levée. » Notre siècle est devenu éminemment paperassier. Bien des personnes ont mis en doute la nécessité des innombrables distributions officielles de discours, de rapports, de tableaux, de statistiques de toute nature qui journellement envahissent nos demeures. On a été jusqu’à soutenir que pas un député n’avait eu jusqu’ici le temps et le courage de lire la totalité de ces imprimés : je me trompe, messieurs, on fait une exception, une seule, et c’est M. Salverte que le public a cité.

Il n’est personne qui, mettant de côté tout esprit de parti, ne se soit empressé de rendre hommage à la loyauté du député du cinquième arrondissement de Paris. Peut-être n’at-on pas été aussi juste à d’autres égards. Ne vous étonnez donc pas que je regarde comme un devoir de repousser ici, en présence de cette tombe, les reproches d’ambition, d’étroitesse de vues en matière de finances, de froideur, qui ont été bien légèrement adressés à notre excellent ami.

L’ambitieux Salverte, puisque je suis condamné à rapprocher deux mots si peu faits pour se trouver ensemble ; l’ambitieux Salverte n’a même jamais accepté aucun de ces colifichets qui, sous le nom de décorations, de croix, de cordons,

(lu cinquième arrondissement de Paris, qui connaissaient l’état désespéré de leur ancien député, voulurent cependant lui rendre un dernier hommage, en le choisissant une fois encore pour leur représentant ; et M. Salverte, sans qu’il fit faire la moindre démarche, fut réélu à une immense majorité. Cet hommage, rare à l’époque où nous vivons, honore autant ceux qui l’ont rendu que celui qui l’a reçu.

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sont si étrangement recherchés de toutes les classes de la société. L’ambitieux Salverte, après les trois immortelles journées, refusa la place importante de directeur général des postes. Plus tard, l’ambitieux Salverte répondit à l’offre d’un ministère par des conditions si nettes, si précises, si libérales, qu’elles étaient dans sa pensée, et quelles furent, en effet, considérées comme l’équivalent d’un rejet formel.

Quand on se rappelle l’excessive facilité des votes législatifs en matière d’impôt, la réserve, la rigueur de Salverte, loin d’être un texte de reproche, me semblent les traits les plus honorables de sa carrière parlementaire. D’ailleurs, messieurs, dans les questions où l’honneur, la dignité, les libertés de la France étaient en problème, toutes les fois qu’il fallut stipuler des secours en faveur des victimes de l’absolutisme, j’allais ajouter des victimes de notre faiblesse, de notre pusillanimité, le vote approbatif de notre collègue fut-il incertain?

Quant à ceux qui, se laissant abuser par certaines apparences, se sont trompés au point de prendre l’austérité de Salverte pour delà froideur, pour de la sécheresse d’âme, je leur demanderai s’ils ne l’ont pas vu bondir sur son siège pendant la discussion des lois de septembre? s’ils ont oublié la vigueur, la vive persistance de ses attaques contre la loterie, cet impôt immoral que l’administration prélevait naguère sur l’ignorance et la sottise?

N’est-ce pas, en grande partie, à l’indignation profonde, aux répugnances passionnées que toute institution contraire aux strictes règles de la moralité excitait dans le cœur noble et élevé de notre ami, que la ville de Paris est redevable de la suppression de ces maisons privilégiées, peuplées d agents de l’administration publique, et qui n’en étaient pas moins de hideux tripots où la fortune et l’honneur des familles allaient chaque jour s’engloutir?

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Salverte, dites-vous, était un homme froid, compassé? Vous avez donc oublié, grand Dieu! les colères juvéniles auxquelles il s’abandonnait quand le journal du matin lui apportait la nouvelle d’un de ces revirements subits d’opinions, d’une de ces capitulations de conscience qui, si fréquemment, hélas! depuis 1830, sont venus affliger les âmes honnêtes? Vous ne voyez donc plus de quels flots de mépris il accablait ces êtres, rebuts de l’espèce humaine, parasites de tous les partis, de toutes les opinions, qui épient l’occasion d’arriver aux dignités par l’avilissement?

Oui, messieurs, celui-bà avait le cœur chaud, qui, brisé par une année de cruelles souffrances, qui, vivant parmi les morts et mort parmi les vivants^ suivant la belle expression d’un savant illustre, rassemblait, il y a cinq jours, les derniers restes de scs forces, et s’associait à l’œuvre de progrès que ses amis politiques viennent d’entreprendre; qui nous prêtait l’appui de son nom vénéré ; qui nous permettait d’invoquer, au besoin, l’autorité, toujours si respectable, des vœux et des paroles d’un mourant.

Adieu, mon cher Salverte! repose en paix dans cette tombe que tu avais toi- même choisie, à côté de la compagne dont la mort prématurée a si tristement contribué à abréger tes jours ! Ta mémoire n’a rien à redouter des atteintes empestées de la calomnie. Elle est sous une quadruple égide : les larmes d’une famille adorée, les bénédictions d’une population rurale parmi laquelle tu répandais tes bienfaits avec tant de discernement, la profonde vénération de tous tes collègues, la confiance illimitée d’un des arrondissements de la capitale les plus populeux et les plus éclairés. Vois ces électeurs à qui tu avais voué une si profonde affection ; ils se pressent en foule aulour de tes restes inanimés ; ils viennent rendre hommage au député fidèle, incorruptible, persévérant, à l’homme qui ne croyait pas combiner de vaines

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paroles, lorsqu’ en 1813, dans une épître à la liberté, il écrivait cet alexandrin, devenu depuis son invariable devise :

Le mensonge et la peur sont des vices d'esclaves.

Ton souvenir, mon cher Salverte, est gravé dans le cœur de ces excellents citoyens en traits profonds ; il sera durable comme le bronze de la médaille qu’ils t’offrirent en 1834 (1), pour te dédommager du court moment d’oubli de quelquesuns d’entre eux.

Adieu, Salverte ! Adieu !

(1) Le portrait placé en tête de cette troisième édition est la reproduction de la médaille offerte par les électeurs du cinquième arrondissement à E. Salverte.

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