‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 19 sur 55 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Garanties du mystère qui enveloppait les sciences occultes. Hiéroglyphes, idiome et écriture sacrés inconnus aux profanes; langage énigmatique des évocations ; révélations graduées, partielles, et qu’un petit nombre de prêtres obtenaient dans leur plénitude ; religion du serment; mensonge sur la nature des procédés et l’étendue des œuvres magiques.

Conséquence du mystère ; 1° entre les mains des thaumaturges, la science magique se dégrade, réduite à une pratique dénuée de théorie, et dont les formules mêmes finissent par n’être plus comprises; 2° l’ignorance où bon est des limites qui en circonscrivent le pouvoir, le désir d’en deviner les secrets, et riiabitude d’attribuer l’efficacité de ceux-ci aux procédés que la science emploie ostensiblement, font germer parmi la multitude les erreurs les plus grossières.

Que dans les écrits des anciens percent à peine çà et là d’imparfaites notions sur leurs sciences occultes ; que de ces sciences, quelques-unes se soient perdues en entier, doit-on s’en étonner? Quiconque a lu l’histoire, sait que non-seulement ces connaissances exquises, mais toutes les richesses intellectuelles restaient autrefois plus ou moins inaccessibles, étroitement resserrées sous la garde du génie du mystère.

Et combien de causes concouraient à entretenir le pouvoir de ce ténébreux génie î L’influence subsistante de la forme fixe de civilisation ; les habitudes des initiations, auxquelles s’assimilèrent, par la suite, les écoles philosophiques ; le prix d’une possession exclusive ; la crainte

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trop juste d’appeler sur soi la haine des hommes qu’un orgueil jaloux attachait à cette possession ; enfin, et surtout le besoin de retenir dans l’obscurité le genre humain pour le dominer ; la volonté de conserver à jamais ce qui formait le patrimoine de la classe éclairée, la garantie de ses honneurs et de sa puissance.

Cette dernière considération n’a point échappé à un homme qui savait relever par une philosophie saine et profonde, le prix de sa vaste érudition. Michaëlis (1) remarque qu’une langue universelle, créée par les savants et à l’usage des savants seuls, mettrait ceux-ci en possession exclusive de la science : « Le peuple serait livré à « leurs doctes impostures; c’est ce qui arriva en Égypte, « du temps que toutes les découvertes étaient cachées « dans l’ombre des hiéroglyphes. » Si les découvertes relatives à l’électricité n’étaient exposées que dans la langue savante, quoi de plus facile aux possesseurs exclusifs de cette langue que de former entre eux une conjuration pour métamorphoser les phénomènes en miracles, et établir sur les faux miracles une tyrannie sacrée? « L’oc- « casion tente, et la facilité à fourber augmente le nom- « bre des fourbes. »

En faisant un pas déplus, Michaëlis aurait observé que son hypothèse était l’histoire de l’antiquité, que les religions possédaient presque toutes une langue ou une écriture sacrée, aussi peu intelligibles pour le vulgaire que les hiéroglyphes. Les pontifes romains se servaient, dans leurs rites, de noms propres et de mots dont Lusage n’appartenait qu’à eux : nous en connaissons un assez petit nombre ; et ceux-là ne sont relatifs qu’aux cérémonies ; ceux qui se rapportaient à la science sacrée

(1) Michaëlis, De l’influence des opinions sur la lamfue, etc. pages 164-

ont été trop soigneusement cachés pour arriver jusqu’à nous. Yoici le précis de ce que nous apprend Lydus (1), relativement au peuple dont les Romains avaient emprunté tout leur système religieux. Les Étrusques, dit-il, furent instruits dans la divination par les Lydiens, avant l’arrivée de l’Arcadien Évandre en Italie. Alors existait une forme d'écriture différente de celle dont on s’est servi depuis, et généralement très-peu connue : sans son secours, aucun secret ne serait resté caché aux profanes. Tarchon l’ancien (2) (antérieur au contemporain d’Énée) avait écrit un livre sur les mystères et les rites religieux de la divination. Il s’y représentait interrogeant Tacjès (l’enfant miraculeux, né d’un sillon de la terre); précisément comme, dans la Baghavat-Ghita, Arjuna interroge le dieu Krishna. Les questions de Tarchon* étaient exprimées en langue vulgaire : mais son livre ne rapportait les réponses de Tagès qu’écrites avec les caractères anciens et sacrés, en sorte que Lydus (ou l’écrivain qu’il copie) n’a pu en deviner le sens que par les questions mêmes qu’elles ont dû résoudre, et par les passages de Pline, d’Apulée, etc., qui y ont quelque rapport. Lydus insiste sur la nécessité de ne point exposer clairement la science sacrée, mais de l’envelopper de fables et de paraboles, pour la cacher aux profanes : ce n’est que dans cet esprit qu’il écrit sur les prodiges. Singulière disposition ! Pour qu’on la retrouve chez un écrivain du vi® siècle, combien ne fallait-il pas qu’elle fût ancienne et générale, et, pour ainsi dire, rendue inséparable de tous les moyens d’aborder à la connaissance de la science sacrée !

Il ne faut pas croire qu’à cet égard les prêtres égyp-

(1) Lydus, Deostentis^ cap. 3.

(2) Photius dit que Tarchon fut l’instituteur des Étrusques dans les sciences magiques. BiJdioth.

tiens s’en reposassent entièrement sur l’impénétrabilité des hiéroglyphes. Lorsque Apulée obtint d’eux le premier degré de l’initiation, ce fut dans la partie la plus cachée du sanctuaire qu’un prêtre alla chercher les livres destinés à son instruction. C’était peu que les images de diverses espèces d’animaux y tinssent lieu d’une écriture sténographique ; une partie de ces livres était écrite en caractères inconnus ; dans une autre partie, de nombreux accents de formes bizarres et variées, se pressant au-dessus des lettres (dont sans doute ils changeaient la valeur), en interdisaient la lecture à la curiosité des profanes (1).

En Égypte encore, et probablement aussi dans les temples des autres pays, une seconde enveloppe voila les mystères, le langage dans lequel étaient conçues les invocations. Chaerémon (2) enseignait à commander aux génies au nom de celui qui est assis sur le lotos..,., porté

dans un navire qui paraît autre dans chacun des signes

du zodiaque. Ces traits désignent, sans équivoque, Osiris- Dieu-Soleil. Émanées d’une religion astronomique, les formules sacrées transportaient, dans les opérations magiques, le langage de l’astronomie. La magie et la sorcellerie des modernes, nous le prouverons, furent en grande partie composées de lambeaux de la science occulte, renfermée autrefois dans les temples : on y retrouve cette confusion de langage, d’autant plus frappante que rien ne pouvait la faire naître à des époques éloignées du règne des religions astronomiques : nous

(1) « De O'pertis adyti profert quosdam libros litteris ignorabilibus præ~ « notatos, partim figuris cujusque modi animaliuni concepti sermonis com- « pendiosa verba suggerentes ; partim nodosis, et in modum rotæ tortuosis « capreolatimque condensis apicibus, a ciiriosa profanorum leclione (( munitos.» Apiil. Metamorph. lib. xi.

(2) Porphyre, cité par Eusèbe, Prœp. ei^angel. lib. v, cap. 8 et 9.

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sommes donc autorisé à affirmer qu’elle remonte à un temps où ses expressions étaient comprises, où son origine était connue et révérée. Une sorcière de Gordoue (1), invoquant une étoile, la conjurait au nom de V angeloup : quoique l’on sache que le loup était, en Égypte, l’emblème du soleil et de l’année, cet exemple particulier prouverait peu, s’il était unique. Mais que l’on examine le fragment que J. Wierius â publié sous le titre de Pseiido-Monarchia Dœmonum (2) : il est difficile d’y méconnaître les restes défigurés d’un calendrier céleste. Dans le dénombrement prétendu des génies qui obéiront aux invocations du théurgiste, on en voit un qu’un double visage rend semblable à Janus, à l’emblème de la fin et du renouvellement de l’année. Quatre Rois président aux quatre points cardinaux. L'homme, le taureau, le lion, tous trois ailés, et le crocodile qui, dans les planisphères égyptiens, remplace le scorpion, rappellent les signes anciens des solstices et des équinoxes. Quelquesuns des génies habitent dans des signes célestes ; un, entre autres, dans le signe du Sagittaire. On retrouve au milieu d’eux le dragon, le monstre marin, le lièvre, le corbeau, le chien, la vierge, le petit cheval, dont les noms figurent parmi les constellations. Des génies, peints avec plus de détail, offrent des traits semblables à ceux qu’attribuent aux génies des astres, des mois, des décans et des jours, les sphères persique et indique, et le calendrier égyptien (3).

(1) Llorente, Hist. de Vinquisition, chap. 38, tome iii, page 465.

(2) J. Wierius, De prœstigiis dœmonum et incantationibus ac veneficiis (Basileæ, 1583). — Les magiciens donnent à ce fragment des titres pompeux. Ils l’appellent quelquefois Liber empto-Salomonis ; mais ce n’est probablement que l’extrait d’un écrit plus étendu qui a jadis porté ce nom, et dont Lautorité y est elle-même invoquée.

(3) Sphœrarum, persicœ, indicœ et barbaricœ ortus, ex libro Aben Esræ

11 ii’est donc pas téméraire de penser que F usage des termes et des allégories astronomiques fut, dès l’origine, introduit par la religion dans les formules de la science occulte; on sent qu’il dut, par la suite, non-seulement compliquer l’étude de celle-ci, mais encore l’obscurcir, l’esprit établissant involontairement une connexion erronée entre les objets représentés par les allégories, et des résultats totalement étrangers à la science religieuse dont elles dérivaient.

Empruntée, comme elle a pu l’être quelquefois, à un autre langage que celui de l’astrologie, l’enveloppe du mystère n’en aurait été ni moins difficile à pénétrer, ni moins propre à induire en erreur les profanes qui essayaient d’en percer l’obscurité. Un exemple moderne, un exemple en apparence futile, me fera comprendre.

Populeam virgam mater regina tenebat.

Si je dis qu’on a besoin de re tenir ce vers latin pour faire réussir un tour de cartes assez compliqué, les personnes familiarisées avec ce genre d’amusement, devineront d’abord que les voyelles, par leur valeur numérique conventionnelle, marquent les nombres de cartes ou de points qu’il faut successivement ajouter ou retrancher ; on concevra que le même moyen pourrait servir à désigner les proportions des substances qu’on devrait combiner dans une expérience de chimie ; on se rappellera que cinq ou six vers, composés de mots barbares et ne formant aucun sens, ont été employés pendant plusieurs siècles pour indiquer, d’une manière analogue, les diverses formes que peut prendre le syllogisme dans l’ar-

Judæorum doctissimi... — Monomœriarum, ascendentes cum significationibus et decanis suis ceauptiaois . (J. Scali^eri Notœ in Manillum, pages 371- 384 et 487-304).

gumentation. Mais transportons-nous en des temps où l’intelligence de l’homme n’était," en ce genre, éveillée par aucune expérience : le vers emprunté à une langue étrangère sera une formule magique, comme celles que répétaient sans les comprendre les Grecs et les Romains; les curieux ne soupçonneront pas que son efficacité tient à la position respective des voyelles ; ils la chercheront dans le sens des mots, s’ils parviennent à le connaître; et l’ignorance établira un rapport mystérieux entre l’art de deviner la pensée, et une branche de peuplier que tenait une femme reine et 'mère.

Tant d’obstacles ne suffisaient point pour rassurer la jalouse inquiétude des possesseurs de la science sacrée.

Des expressions de plusieurs écrivains, on induit, avec vraisemblance, que, dans certaines initiations, on révélait aux adeptes tous les secrets de la nature. Mais les révélations n’étaient sûrement que lentes et graduées ; nous pouvons en juger par l’exemple d’Apulée: ce ne fut qu’après un temps assez long, et plusieurs initiations successives, qu’il parvint au dernier degré ; néanmoins il se félicitait d’avoir obtenu, jeune encore, un honneur, une perfection d’instruction qui ne s’accordait communément qu’à la vieillesse (1).

Quelle que fût l’étendue des révélations faites aux initiés, les causes efficientes des miracles en faisaientelles partie? Nous penchons à croire que, bientôt après l’institution des initiations, la connaissance de ces causes fut réservée aux prêtres, et seulement à quelques-uns d’entre eux qui, dans plusieurs religions, formaient, sous un nom distinct, une classe séparée. M. Drumrnond (2) pense que les prêtres égyptiens qui luttèrent contre

(1) Apul. Metamorph. lib. xi ad finem.

(2) S. W. Drunimond, Mcmoir onthe antiquity of thc zodiacs of Esneh and Dcndera, pages 19-21.

Moïse, les Chartomi, avaient seuls, et à l’exclusion des prêtres inférieurs , l’intelligence de tous les hiéroglyphes. Si, à Rome, on brûla, comme capables déporter atteinte à la religion (1), les livres de Numa, trouvés près de cinq siècles après la mort de ce prince, ne fut-ce point parce que le hasard, au lieu de les jeter entre les mains des pontifes, les avait livrés d’abord aux regards des profanes, et qu’ils exposaient, d’une manière trop intelligible, quelques pratiques de la science occulte que Numa avait cultivée avec tant de succès ? Deux de ses livres, si l’on en croit la tradition, traitaient de la philosophie (2) : ce nom, on le sait, a souvent, dans l’antiquité, désigné l’art d’opérer des miracles. C’est d’ailleurs en parcourant les Mémoires qu’avait laissés Numa, que son successeur découvrit un des secrets de cet art, dont l’essai imprudemment tenté lui devint fatal (3).

A ces précautions diverses, se joignait la religion d’un serment terrible : une indiscrétion était infailliblement punie de mort. La religion ne permettait pas d’oublier le long et terrible supplice de Prométhée , coupable d’avoir livré aux mortels la possession du feu céleste. Fondée probablement sur le genre de mort de quelqu’un des prêtres orphiques qui prirent le nom de leur fondateur, la tradition racontait aussi que les dieux foudroyèrent Orphée , pour le punir d’avoir, dans les mystères, enseigné aux hommes ce qu’auparavant on ne leur avait jamais appris {[\). Jusqu’à la chute du paganisme, la révélation des secrets de l’initiation fut le crime le plus aiïreux dont on pût s’entendre accuser.

(1) Valer. Max. lib. i, cap. 1, § 12.

(2) ïit. Liv. lib. xl, cap. 29. Plin. llist. nul. lib. xiii, cap. 13.

(3) Voyez ci-après, chap. xxiv.

(4) Pausanias, Buvtic. cap. 30. —Deux épigramnics de PAnÜiologie supposent aussi qu’Orplice péril i>ar la foudre.

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même devant la multitude, que cet esprit de mystère enchaînait dans l’ignorance et l’infériorité, mais qui voyait toujours ses dieux prêts à perdre une nation entière, si on laissait vivre le révélateur parjure.

Le mystère avait une dernière garantie : le mensonge ; moyen familier, de tout temps (1) et de nos jours encore, au commerce et à l’industrie, quand ils craignent de perdre trop tôt le bénéfice d’une possession exclusive. L’art magique, à plus forte raison, sentit l’avantage de mentir sur la nature et l’étendue de son pouvoir. Dévoilé, rendu vulgaire, ce mélange de connaissances précieuses, de puérilités et de charlatanisme, n’eût plus commandé l’admiration ni l’obéissance.

A Tinstant d’une éclipse qu’elle avait su prévoir, Aglaonice persuada aux Thessaliennes, que, par ses chants magiques, elle pouvait obscurcir la lune, et la forcer à descendre sur la terre (2). On attribuait à la racine de la plante baaras ou cijnospastos, des vertus merveilleuses -, il importait donc aux thaumaturges d’en éloigner toute autre main que la leur : ils assuraient qu’on ne pouvait la cueillir sans courir risque de la vie, à moins de prendre des précautions singulières, dont Josèphe a donné le détail avec tout le sérieux de la conviction (3). Suivant une tradition hébraïque conservée en Orient, Moïse découvrit que les magiciens d’Égypte introduisaient du vif-argent dans des baguettes et dans

(1) Les Indiens, qui livraient seuls aux autres peuples le Cinnamome, atfirnQaient que personne ne savait d'où provenait cet aromate ; on ne le recueillait qu’en s’emparant des nids construits par certains oiseaux, avec des branches de cinnamome. (Ælian. De nat. anim. lib. ii, cap. 34. — Lib. XVII, cap. 21. — Mérat et Delens, Dict, universel de matière médicale, Paris, 1830, t. II, p. 290.)

(2) Plutarch. De oracul. defectu.

(3) Fl. Joseph. De bell. judaic. lib. vu, cap. 23. Ælian, De nat. anim. lib. XIV, cap. 27.

des cordes qui, jetées sur la terre échauffée par le soleil, ne tardaient pas à se tordre et à prendre des mouvements semblables à ceux des serpents (1). Ce procédé ne produirait certainement pas l’illusion magique qu’ott lui attribue ; des observateurs attentifs ne prendraient point une baguette ou une corde pour un serpent : mais la tradition citée nous apprend qu’au lieu de révéler le véritable secret des prêtres d’Égypte, on satisfit la curiosité du vulgaire par une explication absurde.

Telle fut, en général, la politique des thaumaturges : persuader qu’ils atteignaient le but par certains procédés ostensibles, mais, dans la réalité, tout à fait indifférents et inutiles ; donner l’apparence d’un enchantement, d’une œuvre surnaturelle à des opérations souvent si simples que chacun les eût comprises sans peine et imitées, si elles avaient été offertes aux regards, dépouillées de l’enveloppe imposante du prestige ; surcharger enfin d’accessoires futiles ou mensongers, l’expression des faits réels 5 et cela pour cacher les découvertes des sages à une multitude indigne de les connaître (2). Ces expressions sont de Roger Bacon : elles prouvent que la même politique existait encore dans le moyen âge ; mais l’origine en remonte au premier jour où des hommes instruits voulurent assurer à leurs connaissances un caractère surnaturel (3) et un prix incommunicable, pour paraître eux-mêmes supérieurs à l’humanité, et dominer sur le reste des mortels.

(1) D’Herbelot, Bibl. orientale, art. Moiissa [Moïse).

(2) « Quœ philosophi adinvenerant in operibus artis et naturœ, ut se- « creta oocultarent ab indignis. » (ttog. Bacon, De secret, oper. art. et nat. cap. 1.)

(3) Ce Tut ainsi (\y\'instruite]'par iine révélation, Elisabeth, épouse de Charles Br, roi de Hongrie, trouva, au commencement du xiv^ siècle, Beau spiiitueuse produite par la distillation de l’alcool sur le romarin, et con-

Quels furent, sur l’esprit liuiiiain, en général, et d’abord sur la science elle-même et sur les hommes qui la cultivaient, les effets de ces habitudes jalouses, et si contraires à la philosophie libérale qui se fait aujourd’hui (1) un noble devoir du soin de répandre les lumières ?

« Les anciens, dit Buffon, tournaient toutes les scien-

« ces du côté de l’utilité Tout ce qui n’était pas in-

« téressant pour la société, pour les arts, était négligé.

« Ils rapportaient tout à l’homme moral, et ne croyaient « pas que les choses qui n’avaient point d’usage fussent « dignes de l’occuper ("2). )) Cette disposition générale, dut surtout s’appliquer à l’étude des sciences occultes ; on ne cherchait que les moyens d’opérer des merveilles: tout ce qui ne devait pas y conduire semblait peu digne d’attention. D’une telle méthode, il ne peut résulter que des connaissances partielles, interrompues par de vastes et importantes lacunes ; et non pas une science dont toutes les parties enchaînées entre elles se rappellent mutuellement, en sorte que la connexité de l’ensemble préserve les détails de tomber jamais dans l’oub\i. Chaque secret, chaque connaissance pouvait se perdre isolément ; et l’habitude du mystère rendait chaque jour le danger plus probable.

Ceux qui douteraient de notre assertion peuvent la vérifier sur des faits modernes : car la manière empirique

nue sous le nom d’eau de la reine de Hongrie. (Boquillon, Dictionnaire . biographique, tome i, page 208.) '

(1) Un livre a été publié, il y a deux cents ans, pour établir que l’on i doit écrire en latin et non pas en français, les ouvrages savants, « parce j « que, dit l’auteur, on a produit de grands maux, en communiquant au | « peuple les secrets des sciences. » (Belot, Apologie de la langue latine, etc. 1637.)

(2) Discours sur la manière de traiter Vhistoire naturelle. (Œuvres de BulTon, tome i, pages 52 et 53.)

dont la science était étudiée, cultivée et conservée dans les temples, nous est représentée parla marche des chimistes avant la renaissance de la chimie véritable. Ils cherchaient, et quelquefois ils trouvaient des phénomènes étonnants ; mais c’était sans suivre de théorie, sans réfléchir sur les moyens qu’ils employaient, tellement qu’ils ne réussissaient pas toujours deux fois à obtenir les mêmes produits ; mais surtout c’était avec le désir de cacher profondément leurs procédés, et de s’en assurer la possession exclusive. Quoi de moins estimé aujourd’hui que leurs travaux? quoi de moins connu que les découvertes auxquelles ils étaient parvenus ? Il est curieux de pouvoir citer, en ce genre, un exemple qui date d’un peu plus de soixante ans. Un prince San-Severo s’occupait, à Naples, avec quelque succès, de travaux chimiques : il avait, par exemple, le secret de pénétrer le marbre en le peignant, de manière que chaque lame détachée du bloc par la scie, présentât la répétition de la figure empreinte sur la surface extérieure (1). En 1761, il exposa des crânes d’hommes à l’action de divers réactifs, et ensuite à la chaleur d’un feu de verrerie ; mais en se rendant un compte si peu exact de sa manière de procéder, que, de son aveu, il n’espérait pas arriver une seconde fois au même résultat. Du produit qu’il obtint s’exhalait une vapeur ou plutôt un gaz, qui, allumé par l’approche de la flamme, brûla plusieurs mois de suite sans que la matière parût diminuer de poids (l’oxygène combiné par l’effet de la combustion remplaçait, et au delà, les parties perdues par l’évaporation). San-Severo crut avoir retrouvé le secret impossible des lampes inextinguibles : mais il ne voulut point divulguer son procédé, de

(1) Grosley, Observations sur l/Italiej tome iii, page 25i.

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peur que le caveau où étaient inhumés les princes de sa famille ne perdît le privilège unique dont il comptait le gratifier, d’être éclairé par une lampe inextinguible (1). En opérant comme un savant de nos jours, San-Severo aurait attaché son nom à l’importante découverte de l’existence du phosphore dans les os ; car il est difficile de douter qu’un dégagement très-lent de phosphore gazéifié ne fut le principe du phénomène qu’il avait obtenu. Il opéra comme un thaumaturge : son nom et ses travaux sont oubliés. Et la science cite avec honneur Gahn et Schoell, qui, huit ans plus tard (en 1769), constatèrent l’existence du phosphore dans les os, et publièrent le procédé propre à l’en retirer.

La comparaison établie entre les tentatives des chimistes empiriques et celles des thaumaturges, manque peut-être d’exactitude sur un point essentiel : les premiers étaient libres de choisir les objets de leurs recherches ; il est douteux que la même liberté existât dans les temples ; c’est du moins ce qu’on peut induire d’un passage obscur, mais très-curieux, de Damascius (2). A Itierapolis, en Phrygie, le temple d’Apollon était placé près d’une caverne remplie de sources chaudes, et d’où s’exhalait au loin une vapeur léthifère ; les seuls initiés y pouvaient pénétrer impunément. L’un deux, Asclépiodote, parvint à produire, par la combinaison de diverses substances un gaz semblable à celui de la caverne sacrée, « méprisant ainsi et violant, par sa témérité, les « préceptes et les lois des prêtres et des philosophes. » En rapportant ces expressions de Damascius, pouvons-

(1) Voyez les quatre lettres qu’il écrivit à ce sujet, et qu’a traduites eu anglais Ch. Hervey, Letters from Italy, Gerrnany, etc... tome iii, pages 408-

(2) Darnasc, apud Phot. Biblioth. cod. 242. :

nous ne pas nous écrier encore une fois (1) : Combien il était puissant et révéré le vœu du secret que faisaient les prêtres et les philosophes instruits par leurs leçons? Au vC siècle du christianisme, c’est encore avec l'accent du reproche que Damascius rappelle l’imitation, par des moyens scientifiques, d’un phénomène naturel que le polythéisme avait consacré comme un prodige !

Resserrée ainsi dans son action ; concentrée dans un petit nombre de mains ; déposée dans des livres écrits en hiéroglyphes, en caractères que les adeptes seuls pouvaient lire, et dans une langue sacrée, dans un style figuré qui doublaient la difficulté de les comprendre ; souvent même confiée uniquement h la mémoire des prêtres qui s’en transmettaient de vive voix les préceptes, de génération en génération ; d’autant plus inabordable enfin, que, destinées presque uniquement à la servir, la physique et la chimie n’étaient guère cultivées hors des temples, et qu’en dévoiler les secrets eut été trahir un des plus importants mystères de la religion ; la doctrine des thaumaturges se borna peu a peu à une collection de procédés, qui même, dès qu’ils n’étaient point habituellement pratiqués, risquaient de se perdre, parce qu’il n’existait point une science qui les unît et les conservât les uns par les autres. Elle devait donc, au moins sur plusieurs points, s’obscurcir insensiblement et s’éteindre, ne laissant après elle que des débris incohérents, des pratiques mal comprises, bientôt mal exécutées, et la plupart enfin oubliées sans retour.

C’est là, nous n’hésitons point à le dire, c’est là le préjudice le plus grave que le voile jeté par la religion sur les connaissances physiques, ait porté à l’esprit humain. Les travaux de siècles accumulés, les traditions

(1) Ci-dessus, pagv 143.

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scientifiques qui remontaient à l’antiquité la plus haute se perdirent au sein d’un secret inviolablement observé ; les dépositaires de la science, réduits enfin à des formules qu’ils avaient cessé de comprendre, devinrent presque , pour les erreurs et pour la superstition, les égaux de ce vulgaire qu’ils s’étaient trop efficacement étudiés à retenir dans l’ignorance.

Quittons maintenant la caste éclairée, qui, par sa propre faute, cessera progressivement de mériter un si beau titre : plaçons-nous au milieu de ces foules d’hommes crédules, instruits seulement que, dans l’obscurité des sanctuaires, se conserve et ne cesse d’agir l’art sublime d’opérerdes miracles. Pour le plus grand nombre, l’ignorance, la superstition, l’amour du merveilleux étendent à l’infini son efficacité ; il n’est rien qu’on ne puisse en espérer ou en craindre. Mais, dans quelques esprits ardents, la curiosité, la cupidité, l’orgueil font germer le désir et l’espoir d’en pénétrer les mystères. De ces deux erreurs, la première sert trop bien l’intérêt des dominateurs pour qu’ils ne la fomentent point par leurs promesses exagérées. Ils ne seront pas étrangers à la naissance de la seconde : en laissant, comme nous l’avons vu, percer au dehors, des lueurs trompeuses, des indications erronées , des explications mensongères , quel était leur espoir, sinon d’égarer dans de fausses routes, les profanes que des recherches opiniâtres, d’heureux hasards pourraient conduire à la découverte de quelqu’un des secrets sacrés?

Sur la justesse de ces idées interrogeons encore l’expérience.

Dire que la chimie et l’astronomie sont les filles très-sages de mères très-folles, et doivent leur naissance à l’alchimie et à l’astrologie, c’est mal juger la marche de l’esprit humain. L’enfant voit briller les étoiles aux

cieiix, sans imaginer qu’elles aient quelque influence sur les événements de la terre. Il admire la couleur et l’éclat d’un morceau d’or ou d'argent, et, si on ne l’induit point en erreur, il ne suppose pas que l’art puisse fabriquer un métal, pas plus que du bois ou un caillou. Mais quand la multitude, qui ne connaissait que l’or natif charrié par les rivières, vit tirer ce métal de corps où rien n’indiquait à l’œil sa présence, elle crut que, par un procédé dont ils se réservaient le secret, des êtres supérieurs transmuaient les substances et faisaient de lor. L’avarice convoita la possession d’un art si merveilleux ; les tentatives, les recherches se multiplièrent, se portèrent sur tous les métaux, sur tous les minéraux, sur tous les corps de la nature ; et l’on inventa l’alchimie, parce que l’on ignorait la docimasie. En observant le cours des astres, le prêtre annonçait le retour des saisons et certains phénomènes météorologiques (1) ; il réglait d’une manière raisonnée les travaux de la campagne, et en prédisait assez exactement le succès. Les hommes grossiers qu’il dirigeait ne mirent pas de limites au pouvoir de la science ; ils ne doutèrent pas que les divers aspects du ciel ne révélassent également l’avenir du monde moral, et l’avenir du monde physique. Le prêtre ne les désabusa point : l’astrologie, dès les premiers temps connus, a été mise au nombre des sciences sacrées ; et elle conserve encore, sur une partie de l’Asie, l’empire qu’elle a longtemps exercé sur toute la terre.

Une cause que nous avons déjà signalée concourut au progrès ou à la naissance de l’erreur ; l’interprétation

(1) Les deux calendriers de Ptolémée, réglés, l’un sur les mois égyptiens, Uautre sur les mois romains, et le calendrier romain, tiré d’Ovide, de Columelle et de Pline, indiquent jour par jour l’état du ciel, et prédisent celui de l’atmosphère.

fautive des emblèmes et des allégories. T/usage des uns et des autres, dans l’astronomie, remonte à la plus haute antiquité. Les Dynasles égyptiens cités par Manéthon ne semblent-ils pas du domaine de l’histoire? Les épithètes qui suivent leurs noms ne conviennent-elles pas à des

hommes : Ami de ses amis Homme remarquable par la

force de ses membres Celui qui augmente la puissance de

son père ? Dans ces rois prétendus, Dupuis nous montre les trente-six décans qui divisent le zodiaque de dix en dix degrés ; et, dans les titres qu’on leur donne, l’indication de phénomènes astronomiques qui correspondent à chaque décan (1). Sous les noms de sphère barbarique, sphère persique et sphère indique, 4ben-Ezra a recueilli et mis en regard trois calendriers anciens (2). Le premier, que l’on croit appartenir à l’Égypte, énonce seulement le lever et le coucher des constellations, dans chaque décan. Le second joint à cette indication quelques figures allégoriques. Le troisième ne présente que de pareilles figures, et quelquefois même leur attribue des sentiments que le pinceau ne peut rendre, tels que l’intention de frapper son père ou celle de retourner dans sa maison. Le fond des trois calendriers est le même : le dernier, si on le voit seul, ne réveillera-t-il pas toute autre idée que celle de l’astronomie ? Que des allégories semblables, distribuées dans certaines divisions du temps, aient paru renfermer des prédictions appropriées à chacune de ces divisions, cela est infiniment probable. La probabilité se changera en certitude, quand on parcourra un calendrier égyptien (3) où, sur une colonne, répond, à chaque degré du zodiaque, un

(1) Dupuis, Origine de tous les cultes, tome xii, in-8", pages 1 16-12G.

(2) J. Scaligeri Notœ in M. Manüium, pages 371-384.

(3) Monomœriarum ascendentes, etc. J. Scalig. Not. in M. Manilium, pages 487-504.

em}3lème, destiné, comme le litre l’annonce, à indiquer les levers correspondants des astres; sur une seconde colonne, est l’indication du caractère futur ou de la destinée de l’enfant qui naîtra sous l’influence de chaque degré ; indication toujours conforme à la nature de l’emblème. S’il offre un homme pilant dans un mortier, l’enfant sera laborieux ; il tendra à s’élever, si l’emblème est un aigle.

Ce calendrier est évidemment l’ouvrage de deux auteurs. L’un a disposé, d’après des observations antérieures, une série d’emblèmes astronomiques ; l’autre, trompé ou trompeur, a voulu deviner le sens d’un livre qu’il ne comprenait pas, ou égarer dans la voie de l’erreur, ceux qui tenteraient de le deviner.

Nous ne connaissons point assez la philosophie intérieure de l’école de Pythagore, pour décider si ce sage professait, dans le sens propre ou dans le sens figuré, la doctrine étrange qu’on lui attribue sur les propriétés des nombres. Mais nous n’hésitons point à penser que la doctrine même fut d’abord le voile allégorique, et plus tard l’enveloppe superstitieuse d’une science réelle ; science dont il existe encore des vestiges dans l’Hindoustan, où Pythagore avait puisé ses dogmes, et qui comprenait probablement, avec les bases de grands calculs astronomiques, les principes et les théorèmes d’une arithmétique transcendante.

La découverte assez moderne d’un fragment de cette science vient à l’appui de notre conjecture.

Vers la fin du xvif siècle, les astronomes français apprirent avec surprise qu’il existait, à Siam, une méthode de calculer les éclipses par une suite d’additions opérées sur des nombres en apparence arbitraires. La clef de cette méthode est perdue depuis longtemps pour ceux qui s’en servent ; peut-être ne font-ils jamais possé-

dée (1), l’inventeur ayant exercé son génie à construire un instrument dont l’effet fût infaillible, sans vouloir en révéler le principe d’action. Quoiqu’il en soit, supposons que de pareils savants opèrent sous les yeux du peuple, dans l’antique Asie, dans l’Égypte et même dans la Grèce civilisée. A l’aide de quelques nombres, combinés suivant les principes d’une science inconnue, on les voit arriver à des prédictions que la nature ne manque pas de vérifier, au jour et à l’instant déterminés. Comment l’homme ignorant, forcé d’attribuer à ces nombres la propriété qu’ils possèdent en effet de produire des prédictions exactes, se défendra-t-il de leur supposer d’autres qualités qui ne lui semblent pas plus merveilleuses, de leur demander, comme au cours des astres qu’ils servent à mesurer, la révélation de l’avenir, et de consulter les nombres babylonie7is (2) pour connaître la destinée de sa vie et l’événement et le moment qui y mettront un terme ?

Il n’est pas sans intérêt de voir la doctrine des propriétés mystérieuses des nombres, comme les allégories astronomiques, pénétrer dans les enseignements de la magie. Les magiciens, nous dit-on, comptaient, parmi les esprits de ténèbres, soixayite-douze princes [six multiplié par douze) et 7,405,926 démons d’un rang infé-

(1) Les grandes Tables de logarithmes publiées, à Paris, par le Bureau du cadastre, avaient été calculées par une méthode semblable à celle-là. C’était aussi une suite d’additions et de soustractions exécutées, sur des nombres en apparence arbitraires, par des hommes qui n’avaient pas besoin de connaître les éléments et la marche du calcul propre à déterminer ces nombres, et qui arrivaient cependant à des résultats si précis, qu’après la détermination de cent logarithmes, l’erreur possible n’affectait que le huitième chiffre décimal.

(2) neu Babylonios

Tentaris numéros

Horat. Od. lib. i, od. xi, vers. 2 et .S.

rieur (1). Ce dernier nombre, en apparence si bizarre, est encore le produit de six multiplié par 1,234,321 : est-il besoin de faire observer que 1,234,321 présente, tant à droite qu’à gauche, les quatre nombres qui constituent la Tétrade mystérieuse de Pythagore et de Platon ?

L’instrument du calcul dut naturellement participer aux propriétés merveilleuses des nombres, et la Rhabdomancie, la divination opérée avec des baguettes, dut être en honneur partout où des morceaux de bois, différemment marqués, ont servi de machines arithmétiques. C’est encore avec ces morceaux de bois qu’on exécute des calculs assez compliqués chez les Khiviens, très-enclins aussi à croire à la Rhabdomancie (2).

La Rhabdomancie était pratiquée chez les Alains et chez les Scythes (3), ancêtres de presque tous les habitants actuels de la Tartarie ; elle l’était chez les Ghaldéens, de qui les Hébreux paraissaient l’avoir empruntée (4). Est-il déraisonnable de supposer que la méthode de calculer avec des baguettes, méthode que ne peuvent expliquer ceux qui l’emploient aujourd’hui, remonte en Asie à une haute antiquité, comme la superstition dont elle nous semble avoir été l’origine ?

Presque partout, nous verrons l’ignorance placer ainsi une erreur à côté de ce qui lui paraît une merveille. Souvent la médecine a dissipé la douleur dans un membre, ou en a prévenu le retour par l’application d’un remède local. Mais le médecin appartenait à la caste sacrée, l’efficacité du remède venait donc tout entière de la main

(1) J. Wierius, De prœstigiis„ etc.

(2) M. Mouraviev, Voyage en Turcomanie et à Khiva.

(3) Herod. lib. iv, cap. 67. Amm. Marcell. lib. xxxi, cap. 2. Les anciens Germains en faisaient aussi usage. Tacit. German, cap. 10.

(4) Osée, cap. 4, vers. 12.

qui le donnait, et qui pouvait seule y renfermer une vertu secrète. La crédulité, en conséquence, supplia le charlatanisme de mettre', dans ces corps bienfaisants, non-seulement le don de guérir le mal actuel, mais encore celui de préserver des maux à venir ; et du succès des topiques naquit la puissance surnaturelle des amulettes. Ici encore l’astronomie jouait un rôle, des figures qu’on lui empruntait se retrouvent sur un grand nombre de talismans : les plus célèbres de tous, Abraxas, qui participaient à la puissance du chef des bons génies, exprimaient simplement le nombre des Jours de l’année.

La confiance dans les amulettes survécut aux anciennes religions. Sous le christianisme meme, une piété peu éclairée contribuait à l’entretenir. Le pape Urbain Y, ditM. Tiedemann (1), envoya à l’empereur de Constantinople, trois agniis Dei, avec des vers (2) où en étaient exposées les vertus véritablement magiques. Après un tel exemple, pouvait-on blâmer les ignorants de croire aux talismans des magiciens? Où était la différence? dans le mode de consécration.

Pourquoi les Scandinaves attachaient-ils aux vers une puissance magique (3) ? Pourquoi les Grecs et les Romains ont-ils attribué aux chants, aux vers, le pouvoir de faire périr les reptiles menaçants, et d’arracher la lune de la voûte céleste (4) ? Gomme les principes de la politique et de lamorale, comme les récits historiques et religieux, les formules magiques furent originairement conçues en vers, et les vers étaient toujours chantés. Cette opinion ne fut point partagée par les théurgistes, qui reçurent leurs formules des prêtres égyptiens, ou qui les emprun-

(1) Tiedemann, De quœstione, etc. page i03.

(2) Ces vers ont été cités par Fromann, pages 947 et 948.

(3) G. V. de Bonstetten, La Scandinavie et les Alpes, pages 42-53.

(4) Virgil. Ecloy. viii, vers. 69-71. -

tèrent des disciples de Zoroastre et des sages de l’Hindoustan : ils ignoraient si ceux-ci s’étaient exprimés en vers ; ils étaient sûrs que ceux-là ne l’avaient point fait. ].a religion, en Egypte, proscrivait la poésie, comme le langage du mensonge (1). Les sorciers modernes n’ont pas supposé de pouvoir aux vers, mais à des figures bizarres, à des caractères étrangers, et à des mots d’une prononciation barbare.

Entre les mains d’hommes qui n’avaient jamais eu, ou qui n’avaient plus l’intelligence des hiéroglyphes, ou de la langue et des caractères sacrés, la plupart des formules magiques devinrent inutiles ; elles avaient cessé d’être comprises : cependant le souvenir de leur pouvoir ne périt point. Récitées mystérieusement, alors même qu’on n’attachait plus de sens à leurs termes, gravées sur la ])ierre ou tracées sur le parchemin, on leur accorda une efficacité d’autant plus grande que l’on soupçonnait moins quelles avaient été jadis la cause et la mesure de leur efficacité réelle.

Ainsi naissent et s’étendent les erreurs. « Chaque let- « tre, disent les Hindous, est gouvernée par un ange, « émanation des vertus de la toute-puissance de Dieu ; « ce sont les anges représentés par les lettres dont « se composent les oraisons, qui opèrent les prodi-

« ges (2) » Avec quelle facilité, à l’aide d’une pareille

doctrine, l’imposture n’a-t-elle pas rançonné les hommes crédules, en leur vendant des talismans, formés tantôt de lettres qui expriment une prière ou un vœu, tantôt de caractères étrangers ou groupés bizarrement, et supposés d’autant plus efficaces que l’assemblage en est plus compliqué et d’un aspect plus extraordinaire?

(1) Diod. Chrysost. Oral... de Jliomn capto.

(2) Les Mille et une Nuits^ tome i, pages 128 et 120 (xiv*^ iiuil). Ifist. du brame P ad Manaba.

158 DES SCIENCES OCCULTES. — CHAP. VllI.

Ayant écrit un vocabulaire de la langue des indigènes de la Louisiane, un missionnaire (1) y avait fréquemment recours pour répondre aux questions que ceux-ci lui adressaient. Les indigènes crurent que ce papier était un esprit qui communiquait au missionnaire sa science. Les Nadoëssis savent compter, mais ignorent l’usage des chiffres : Carver (2), ouvrant un livre devant eux, leur disait exactement combien il se trouvait de feuillets depuis le premier jusqu’à celui qu’il leur montrait ; ils en conclurent pareillement que le livre était un esprit qui dictait en secret les réponses du voyageur. A Kano, en Afrique, Clapperton rencontra un personnage qui lui supposait le pouvoir de transformer des hommes en bêtes, et la terre en or, rien qu’en lisant dans un livre (3). Les caractères runiques,dès que le sens de cette écriture a été perdu pour le vulgaire, ont été rangés au nombre des instruments de la magie. Une formule algébrique serait jugée de même par l’homme superstitieux qui la verrait fournir, sur-le-champ, une solution infaillible à des questions en apparence très-diverses, et dans lesquelles il ne démêlerait pas le point commun à toutes, qu’a su saisir la science (4).

L’extravagance fit un pas plus étonnant encore, et analogue à l’erreur qui, du sens de noms d’hommes ou de lieux, tira tant d’histoires fabuleuses. Tantôt on a vu, dans un emblème, non la représentation, mais la cause efficiente d’un phénomène ou d’un prodige : dans

(1) Le P. Hennepin, Description de la Louisiane^ pages 249 et 250.

(2) Carver, Voyage dans V Amérique septentrionale (traduction française, in-8o, Paris, 1784), pages 80 et 81.

(3) Voyages et découvertes en Afrique, etc. tome iii, page 37.

(4) La notation de la musique, chez des peuplades qui n’en ontpas d’idée, paraîtrait sans doute quelque chose de surnaturel, quand un homme répéterait exactement un de leurs chants, recueilli par ce moyen, et qu’il n’aurait jamais entendu auparavant.

eu AL. VI 11,

les provinces situées à l’est de la Baltique, que la force des armes et les ruses de la politique ont réunies à l’empire de Russie, on croit fermement que, si une femme grosse introduit le bois dans le poêle, en un sens opposé à la direction des branches, son enfant se présentera en sens inverse à l’instant de Faccouchement (1). Tantôt l’homme crédule a imaginé qu’en imitant, autant qu’il était en lui, les postures figurées dans les hiéroglyphes, il opérerait le prodige que l’on obtenait, en des temps inconnus, par le procédé dont ces hiéroglyphes avaient renfermé ou déguisé l’expression. C’est ce dont on trouve plusieurs exemples dans le recueil de Gaffarel (2).

On peut, nous le croyons, rapporter à des méprises ou à des rêveries du même genre, l’origine de pratiques et d’opinions populaires répandues partout, et si étranges, si absurdes, qu’on ne peut en pénétrer le sens, ni leur assigner un motif ou un prétexte plausible ; derniers effets d’une cause qui influe encore sur l’existence des hommes, quand depuis des siècles elle en est profondément ignorée.

(1) Debray, Sur les préjugés et les idées superstitieuses des LivonienSj etc. Nouvelles Annales dt s Voyages, tomexviii, page 127.

(2) Gaffarel, Curiosités inouïes, etc. chap. 7, § 1 et 2.

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