CHAP. XIII
citant Varron, nous apprend ces faits, et en même temps il peint l’étude de phénomènes si curieux comme indigne de l’attention d’un sage. De quelque principe qu’émanât une opinion si peu raisonnable, mais commune à toute la classe éclairée chez les anciens, et qu’ Archimède ne dédaigna point de partager, on sent combien elle était utile au thaumaturge : ses secrets miraculeux n’auraient pas longtemps mérité ce nom, si les hommes qui recréaient la science sous l’influence lumineuse de la civilisation perfectible, au lieu de se renfermer dans l’étude de la théorie, avaient dirigé leurs recherches sur la combinaison pratique des phénomènes.
Les jardins délicieux, les magnifiques palais qui, du sein d’une obscurité profonde, apparaissaient subitement, éclairés à perte de vue par une lumière magique et comme par un soleil qui leur fût propre (1) ; une invention justement admirée, le diorama, les reproduira sous nos yeux. L’artifice principal consiste dans la manière de faire tomber la lumière sur les objets, tandis qu’on retient le spectateur dans l’obscurité. Gela n’était pas difficile, quand f initié, traîné de souterrains en souterrains, et tantôt élevé en l’air, tantôt retombant avec rapidité, pouvait se croire perdu dans les profondeurs de la terre, alors que le lieu obscur qui le renfermait touchait au niveau du sol. Et comment les thaumaturges n’auraientils pas connu une telle invention, eux qui ne cherchaient que les moyens de multiplier les merveilles ? L’observation, sans aucun effort de l’art, suffisait pour la leur
latin : Ut spéculum in loco certo positum nihü imaginet; aliorsum translatum, faciat imagines. Le compilateur, répétant ce qu’il n’avait point approfondi, a pu croire que le phénomène tenait à la place, et non à la position du miroir.
Solemque suum, sua lumina norunt.
Virgil. Æneid. lib. vi, vers. 641.
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révéler. Si, à une longue galerie qui ne reçoit de lumière que par son extrémité, succède un berceau d’arbres touffus, le paysage vu au delà du berceau se rapproche et se déploie comme le tableau du diorama, à l’œil des personnes placées au fond de la galerie.
L’illusion était encore susceptible de s’augmenter par l’union des moyens mécaniques aux effets de peinture et de perspective. Dans le diorama exposé à Paris en IS'âf), et qui représentait un cloître en ruines (1), une porte s’ouvrait et se fermait comme par l’effet d’un vent violent. Était-elle ouverte ; on apercevait au delà une immense campagne et des arbres qui projetaient sur les débris du cloître des ombres plus ou moins noires, suivant que les nuages, rapidement promenés sur le ciel que l’on voyait au travers des ruines, étaient censés laisser au soleil un éclat plus ou moins vif. Cet artifice, peu approuvé par les amis sévères des beaux-arts, transportez-le au fond d’un sanctuaire, sous les yeux d’hommes croyants et déjà enivrés de prestiges : éprouveront-ils le moindre doute sur la réalité d’apparences qui présenteront la vérité, la mobilité de la nature ?
Des miracles que l’optique enfante, les apparitions, quoique le plus commun, sont le plus célèbre.
Dans une antiquité très-reculée, sous l’empire de civilisations stationnaires, tout homme qui avait vu un dieu devait mourir, ou perdre au moins l’usage des yeux. Cette crainte singulière, dont nous indiquerons ailleurs la cause, avait cédé au temps et au besoin qu’éprouvaient les âmes ardentes d’entrer en communication directe avec les objets de leur adoration. Loin d’être redoutées, les apparitions des dieux devinrent un signe de leur faveur ; elles donnèrent un lustre respectable aux
(1) Le cloître de Saint-Vandrille, près Rouen septembre 1820.
DES SCFENCES OCCULTES.
CHAP. xnr.
lieux où ils recevaient les hommages des mortels. Le temple à' Enguinum, en Sicile, était moins révéré pour son antiquité^ que parce qu’il était favorisé quelquefois de l’apparition des Déesses-mères (4). A Tarse, Esculape avait un temple où il se manifestait souvent à ses adorateurs (2). Cicéron parle des fréquentes apparitions des dieux (3). Varron, cité par saint Augustin (4), dit que Numa et Pythagore voyaient dans l’eau les images des dieux, et que ce genre de divination avait été apporté de Perse en Italie, ainsi que Part de faire apparaître les morts (5).
Ces deux arts, en effet, ont dû n’en faire qu’un seul ; et nous les retrouvons dans TAsie, bien avant l’âge de Numa ou de Pythagore. La pythonisse d'Ain-dor évoque devant Saül l’ombre de Samuel : elle voit, dit-elle, un dieu qui s'élève du sein de la terre (6). Cette expression, répétée plus d’une fois dans le texte, donne, je crois, l’interprétation du passage où Pline parle d’un siège placé dans le temple antique d’Hercule à Tyr : « De ce « siège, fait d’une pierre sacrée^ s'élevaient (7) facilement
(1) Plutarch. in Vit. Marcell.
(2) Philostrat. in Vit. Apoll. lib. i, cap. 5.
(3) Cicer. Denatur. Deor. lib. ii.
(4) S. Augustin. De civitate Dei, lib. vu, cap. 35.
(5) L’efficacité de l’évocation des morts n’est pas mise en doute par saint Justin. {Pro christianis Apol. n.) Dans le Dialogue avec le juif Try~ phon, ce Père de l’Église reconnaît que les âmes des justes et des prophètes sont soumises au pouvoir des Psychagogues; comme l’âme de Samuel obéit aux conjurations de la pythonisse d'Ain~dor.
(6) Reg. lib. i, cap. 28.
[1) Plin. Hist. nat. lib. xxvii, cap. 10. « Eusehes, ex eo lapide facta
« sedes, ex qua dii facile surgebant. »
[Le meilleur manuscrit de Pline porte non pas dii^ maispn; de sorte qu’il faut traduire : « Une pierre qui servait à faire un siège duquel les « hommes pieux seuls se levaient facilement. » Voyi‘z la traduction de Pline, par E. Littré.]
« des dieux ; » c’est-à-dire que de là semblaient sortir de préférence les apparitions miraculeuses.
Chez un peuple, placé loin de l’Asie, mais qui dut à une colonie partie des bords du Pont-Euxin ses traditions et ses croyances, on connut aussi l’art d’interroger les hommes que la mort avait moissonnés. Dans VHervorar Saga, un poète Scandinave orne des couleurs de la plus haute poésie, l’évocation d’un guerrier tué dans les combats, la longue résistance qu’il oppose à la demande qui lui est adressée, et les prédictions sinistres par lesquelles il punit la violence qu’on lui a fait subir.
Un art que la Perse avait transmis à l’Italie ne pouvait pas rester inconnu dans la Grèce. Nous l’y retrouvons à uneépoquebien ancienne. « Inconsolable de la mort d’Eu- « rydice, Orphée se rendit à Aornos ; là était ancienne- (( ment un sanctuaire où l’on évoquait les morts {Nekyo- « manlion). Il crut que l’ombre d’Eurydice le suivait : (( et se retournant, voyant qu’il s’était trompé, il se « tua (1). » Cette explication historique du mythe d’Orphée nous révèle une particularité curieuse, l’existence, dans ces temps reculés, de lieux spécialement consacrés à révocation des morts, à l’apparition des ombres.
Les ombres étaient muettes quelquefois: mais le plus souvent, V engastrimijthisme servit la pyîhonisse con-
sultée par Saül, put leur prêter des discours et des oracles. Cette conjecture, difficile à contester, présente sous un jour nouveau le onzième livre de l’Odyssée. Homère y raconte réellement l’admission d’Ulysse, mais de lui seul (2), dans un Nekyomanlion, où le chef d’Ithaque converse avec les amis que lui a enlevés la mort. Une multitude innombrable d’apparitions et un bruit ef~
(1) Pausanias, BœoHc. cap. 30.
(2) 0(1 y SS. lib. x, vers. 328.
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frayant interrompent ces entretiens merveilleux ; Ulysse s’éloigne, craignant que, du sein des enfers. Proserpine irritée ne fasse apparaître la tête de la Gorgone (1) : tels étaient les moyens que l’on mettait en œuvre pour éloigner les spectateurs, quand leur curiosité devenait embarrassante, ou se prolongeait plus longtemps que les ressources du spectacle.
C’est là qu’Homère introduit Achille exaltant la vie comme le plus grand des biens, et préférant, à sa célébrité impérissable, la condition du plus misérable des vivants (2). On a vivement critiqué le démenti que donne l’ombre d’Achille, au caractère établi du plus intrépide des guerriers. Où l’invention poétique serait blâmable, j’admire la fidélité de la narration. Une époque a existé (et elle était, en Grèce, encore récente, au temps du siège de Troie), où la caste sacerdotale, qui avait jusqu’alors reçu sans partage les adorations des hommes, s’indigna de voir les guerriers, sans autres titres que leur courage, leur force et leurs combats, se faire reconnaître pour des demi-dieux et des héros, enfants de quelque divinité, et usurper ainsi une admiration et un pouvoir réservés tout entiers aux possesseurs des arts magiques. Quelle doctrine ces possesseurs devaient-ils proclamer dans leurs révélations religieuses? La plus propre à glacer l’enthousiasme guerrier. Et quoi de plus adroit, en Grèce, que de choisir pour interprète de celte doctrine pusillanime la grande âme d’Achille ! « Un chien vivant vaut mieux « qu’un lion mort (3); » voilà ce qu’enseignait de même à des Arabes belliqueux, un livre postérieur de moins de deux siècles aux voyages d’Ulysse, mais émané visiblement de l’école théocratique.
(1) Odyss. lib. xi, vers. 631-634.
(2) Odyss, lib. xi, vers. 486-490.
(3) Ecclesiast, cap. 9, vers. 4.
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Le procès de l’encensoir et du glaive semblait terminé sans retour, lorsque Virgile entreprit de marcher sur les traces d’Homère ; et le poète se serait déshonoré gratuitement, en faisant parler un héros contre le mépris de la mort. Le sixième livre de l’Énéide est un magnifique tableau des scènes principales du drame des initiations, plutôt que la description d’une Nékyornantie.
L’art des évocations déchut, en Grèce, dès les temps historiques. La dernière apparition qui en rappelle le souvenir est celle de Gléonice à Pausanias, son meurtrier. Le remords et l’amour entraînèrent ce prince dans un Nékyomantion. Là des Psycliagogues firent paraître devant lui l’ombre de Gléonice : il reçut d’elle une réponse ambiguë qui pouvait également lui promettre le pardon du ciel, ou lui annoncer une mort violente, juste et prochaine punition de ses crimes (1).
Elysius de Therina avait perdu son fils unique ; il se présenta dans un Psychomantion , pour évoquer l’ombre de cet enfant chéri. On n’avait pas eu, sans doute, letemps de préparer une apparition ressemblante : le père affligé dut se contenter d’un oracle qui déclarait que la mort est le plus grand des biens (2).
On aurait tort de conclure de ce fait, que l’art avait péri en Italie : il subsistait, à Rome, au temps où écrivait Cicéron ; cet auteur fait plusieurs fois mention des expériences de psycJiomantie auxquelles se livrait Appius, son contemporain (3). Garacalla, deux siècles plus tard, évoqua les ombres de Commode et de Sévère (4).
(1) Pausanias, Laconie, cap. 17. — Plutarch. De sera numinum rindicta .
(2) Cicer. Tuscul. quœst. lib. i, cap. 42. — Plutarch. De consolatione.
(3) Cicer. De divinai. lib. i, cap. 58. — Tuscul. quœst. lib. i, cap. 10 et 48.
(4) Xipliilin, in Garacalla: — Dion, lib. lxxvii.
Une cause cependant avait, de bonne heure, pu détourner le vulgaire de fréquenter les Nékijomantions : les conséquences terribles qu’avaient dû entraîner de telles apparitions. Ceux qui les sollicitaient n’étaient pas toujours des hommes curieux ou inquiets, et pressés de pénétrer l’avenir. Plus souvent ce furent des êtres aimants et, comme Orphée, comme Elysius, privés par la mort de l’objet de leurs plus chères affections. Telle fut la fidèle épouse de Protésilas, importunant les dieux pour revoir un moment son époux mort aux rivages troyens ; et, dès qu’elle eut aperçu son ombre, n’hésitant plus à- le suivre en se précipitant dans les flammes. Ces apparitions agissaient sur des imaginations exaltées, sur des cœurs brisés, et dans cette crise douloureuse où l’être capable d’un sentiment profond courait à la mort comme au plus grand des biens, s’il était persuadé que la mort le réunît à la meilleure moitié de lui-même. Piien de plus propre à suppléer à une telle persuasion, à en hâter l’influence, que l’apparition qui , ne rendant le bien perdu que pour le reprendre à l’instant, semblait indiquer en même temps le chemin ouvert pour le rejoindre.
La désuétude, cependant, cacha dans l’oubli, mais n’anéantit point le secret des apparitions. Saint Justin, au if siècle, parle de l’évocation des morts comme d’un fait que personne, ne révoque en doute (1). Plus positif encore, Lactance, au iiU siècle, montre les magiciens, toujours prêts à faire apparaître les morts, pour confondre les incrédules (2). Au ix® siècle, un père inconsolable de la perte de son fils, l’empereur Basile le Macédonien, recourt aux prières d’un pontife déjà célèbre par le don