‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 30 sur 55 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Drogues et boissons préparées; les unes soporifiques, les autres propres à plonger dans une imbécillité passagère. Circé ; Népenthès. Illusions délicieuses, illusions effrayantes, révélations involontaires, courage invincible, produits par des aliments ou des breuvages. Le Vieux de la Montagne ne séduisait ses disciples que par des illusions; il les prémunissait probablement contre les tourments par des drogues stupéfiantes. Exemples nombreux de l’emploi de ces drogues. L’usage qu’on en fait, s’il devient habituel, conduit à l’insensibilité physique et à l’imbécillité.

Vainqueur des obstacles c|ui le séparaient de la perfection, l’initié voit s’ouvrir devant lui les trésors les plus cachés de la science. C’est peu de lui livrer le secret des merveilles qui le pénétraient d’un étonnement religieux, dans le spectacle de sa première réception. Appelé désormais à ouvrir aux profanes la voie de la lumière, il est temps qu’il apprenne à quels moyens d’action il a été soumis ; comment on s’est rendu maître de tout son être moral ; comment il se servira des mêmes moyens, et pour maîtriser les âmes de ceux qui tendent au but où il est arrivé, et pour se montrer tout-puissant par ses œuvres, devant tout ce qui ne participe point à la sublime dignité du sacerdoce.

Les aspirants à l’initiation et les personnes qui venaient demander aux dieux des songes fatidiques, prenaient, après un jeûne plus ou moins prolongé, des aliments préparés exprès, et surtout des breuvages mystérieux, tels

qu6 Veau de Lélhé et Veau de Mnémosyne dans la grotte de Trophonius, ou le Cicéion aux mystères d’Eleusis. On mêlait aisément aux mets ou à la boisson des drogues diversifiées selon la disposition physique et morale dans laquelle il importait de tenir le récipiendaire, et selon la nature des visions que l’on devait lui procurer.

On sait quelles accusations ont pesé sur quelquesunes des premières sectes du christianisme, accusations que l’injustice faisait retomber sur toutes les assemblées de chrétiens. Elles ne seraient pas sans fondement, si plusieurs hérésiarques avaient adopté la pratique criminelle qu’un bruit populaire imputait au chef des Marcosiens. Dans les cérémonies religieuses, il administrait, dit-on, aux femmes des boissons aphrodisiaques (1). Sans rien préjuger sur ce cas particulier, nous pensons que l’emploi d’aphrodisiaques violents a eu lieu plus d’une fois dans les orgies mystérieuses du polythéisme : lui seul peut expliquer les débauches monstrueuses auxquelles on se livrait dans les bacchanales dénoncées et punies à Rome, l’an 186 avant notre ère ; une scène du roman de Pétrone indique qu’il était usité beaucoup plus tard, dans les réunions nocturnes où la superstition servait de voile et d’excuse aux excès du libertinage.

Mais un tel moyen n’eut jamais qu’un usage borné; il égarait les sens ; il ne frappait point l’imagination par une merveille ; il livrait l’homme physique au pouvoir d’un thaumaturge coupable; il n'atteignait point l’homme moral. Des substances destinées à produire, dans les cérémonies secrètes, des effets plus importants, les soporifiques, étaient les plus simples et les plus communes. Quels services ne dut pas en tirer le thauma-

(i) s. Epiplian. Contr. hcereses^ lib. i, tome ni. Contr. Marcosios, hœres. 24.

turge, soit pour fermer des yeux trop attentifs, trop prompts à scruter les causes des miracles ; soit pour produire ces alternatives d’un sommeil invincible et d’un réveil subit, si propres à persuader à l’homme qui les éprouve, qu’un pouvoir surnaturel se joue de son existence, et change à son gré toutes les circonstances qui l’attristent ou l’embellissent. Les moyens étaient variés: un recueil que nous avons et que nous citerons encore, nous en fournit deux exemples différents. Ici un jeune prince, endormi tous les soirs par le suc d’une plante, est, tous les matins, par un parfum qu’on lui fait respirer, tiré de son profond engourdissement (1). Là, une éponge trempée dans le vinaigre et passée sous le nez du dormeur Ahou-Hassan provoque un éternument, un léger vomissement, et détruit soudain l’effet de la poudre soporifique qui le rendait insensible. Là, enfin, l’exposition au grand air suffit pour déterminer les mêmes symptômes et le même résultat, sur une jeune princesse qu’un narcotique a profondément endormie (2).

Sur un point bien éloigné du théâtre des Mille et une Nuits, nous retrouverons un secret analogue. Chez les Nadoéssis (3), dans l’Amérique septentrionale, existait une société religieuse d'hommes voués au Grand Esprit, Carver y vit admettre un nouveau membre. On jeta dans la bouche du récipiendaire quelque chose qui ressemblait à une fève ; aussitôt il tomba sans mouvement, insensible, comme mort. On lui donnait, sur le dos, des coups très-violents : ils ne lui rendirent le sentiment qu’au bout de quelques minutes ; alors il fut agité de convulsions

(1) Les Mille et une Nuits, xxvie nuit, tome i, page 221.

(2) Les Mille et une Nuits^ ccxcv® nuit, tome iv, page 97-149; — cccLix'^ nuit, ibid. page 399.

(3) Carver, Voyage dans V Amérique septentrionale, pages 200 et 201.

qui ne cessèrent que quand il eut rejeté ce qu’on lui avait fait avaler.

Plutarque nous a conservé la description des mystères de Trophonius, faite par un homme qui avait passé, dans la grotte, deux nuits et un jour (1) : elle convient moins à un spectacle réel, qu’aux songes d’un homme enivré par un narcotique puissant. Timarque, c’est le nom de l’initié, éprouva une violente douleur de tête lorsque commencèrent les apparitions, c’est-à-dire lorsque le breuvage commença à troubler ses sens : et, quand les apparitions s’évanouirent, c’est-à-dire quand il se réveilla de ce sommeil délirant, la même douleur se fit sentir aussi vivement. Timarque mourut trois mois après être sorti de la grotte : les prêtres y faisaient sans doute usage de drogues très-énergiques. Ceux qui avaient une fois consulté l’oracle conservaient, dit-on (2), une tristesse qui durait toute leur vie ; effet naturel de l’altération grave de leur santé par les breuvages qu’on leur avait administrés.

On ne transportait, je crois, les consultants, à la sortie de la grotte, que lorsque leur sommeil forcé commençait à se dissiper : les rêveries qui occupaient ce sommeil, pouvaient donc, ainsi que l’a soupçonné Clavier (3), faire tous les frais du spectacle miraculeux qu’un dieu était censé déployer devant eux : aussi, après leur avoir présenté, à leur réveil, un breuvage destiné sans doute à leur rendre tout à fait l’usage de leurs sens, leur ordonnait-on de raconter ce qu’ils venaient de voir et d’entendre ; le prêtre avait besoin d’apprendre d’eux ce qu’ils avaient rêvé.

(1) Plutarch. De dœmonio Socratis.

(2) Suidas.. Clavier, Mémoire sur les oracles^ etc. pages 159 et 100.

(3) Clavier, ibid. pages 158 et 159.

Telle est la liaison du physique et du moral que les substances qui provoquent fortement le sommeil, possèdent souvent la propriété de troubler l’intelligence : les baies de la belladone, prises comme aliment, produisent une folie furieuse, suivie d’un sommeil qui dure vingt-quatre heures.

Bien plus que le sommeil physique, le sommeil de l’ame, l’imbécillité passagère, livre l’homme au pouvoir de ceux qui peuvent le réduire à cet état humiliant. Le suc de la graine de datura est employé par les Portugaises de Goa : elles le mêlent, dit Linschott (1), aux liqueurs que boivent leurs maris ; ceux-ci tombent, pour vingt-quatre heures au moins, dans une stupeur accompagnée d’un rire continuel, et si profonde, que rien de ce que l’on fait sous leurs yeux ne les affecte ; quand ils recouvrent leurs sens, ils ne retrouvent aucun souvenir du passé. Les hommes, dit Pyrard (2), se servent du même secret, pour soumettre à leurs désirs des femmes qu’aucun autre moyen n’y pourrait faire consentir. François Martin (3), après avoir détaillé les pernicieux effets que produit la graine de datura, ajoute que l’on y met un terme en plongeant les pieds du patient dans l’eau chaude : le remède provoque un vomissement ; ce qui rappelle la manière dont le dormeur et la jeune princesse , dans les Mille et une Nuits , et les ioitiés nadoëssis sont délivrés de leur assoupissement.

(1) Linschott, Histoire de la navigation aux Indes orientales^ avec les annotations de Paludanus J 3® édition, in-fol., pages 63, 64, 111. La. pomme épineuse, plante de la même famille que le datura, produit des effets analogues; elle a été quelquefois employée, en Europe, à des usages criminels.

(2) Voxjage de François Pyrard (2 vol. in-4*^, Paris, 1679), tome iq pages 68 et 69.

(3) François Martin, Description du premier voyage fait aux Indes orientales par les Français, pages 163 et I6i.

Un secret si efficace, tombé ainsi dans les mains du vulgaire, a dû, à plus forte raison, appartenir au thaumaturge,’ à qui tant de fois il importait de s’en prévaloir. Chez les indigènes de la Virginie, l’aspirant à la prêtrise buvait, pendant le cours de sa pénible initiation, une liqueur qui le jetait dans rimbécillité. Si, comme il est permis de le supposer, cette pratique avait pour but de le rendre plus docile, on peut croire aussi qu’elle n’a point commencé dans le nouveau continent.

Les magiciens ont, de tout temps, employé de pareils secrets.

Les contes orientaux nous présentent plus d’une fois d’habiles magiciennes changeant les hommes en animaux. Varron, cité par saint Augustin (1), dit que les magiciennes d’Italie, attirant près d’elles le voyageur trop confiant, lui faisaient prendre, dans du fromage, une drogue qui le changeait en bête de somme. Elles le chargeaient alors de leur bagage ; puis, à la fin du voyage, lui rendaient sa première forme. Sous ces expressions figurées, copiées de Varron, qui, sûrement, faisait lui-même une citation, on aperçoit que le voyageur avait l’esprit assez troublé par la drogue qu’il avait prise, pour se soumettre aveuglément à cet ascendant bizarre, jusqu’à ce que les magiciennes y missent un terme, en lui administrant un antidote approprié.

Cette tradition a sans doute une origine commune avec la fable de Circé (2).

Fatiguée des poursuites amoureuses de Calchus, roi des Dauniens, Circé, si l’on en croit Parthénius, l’invite

(1) s. August. Decivit. DeC lib. xviii, cap, 17 et 18.

(2) Ceci ne contredit pas l’assertion de Solin, que Circé trompait les yeux par des apparences fantasmagoriques : elle pouvait faire servir ce moyen pour fortifier la croyance établie, d’après laquelle les drogues qui rendaient les hommes imbéciles, les métamorphosaient en bêtes.

à un repas : tous les mets qu’on lui sert sont mêlés de drogues pharmaceutiques (1) ; à peine en a-t-il mangé, qu’il tombe dans une imbécillité telle que Gircé le relègue avec les pourceaux. Plus tard, elle le guérit, et le rend aux Dauniens, en obligeant ceux-ci, par serment, à ne le laisser jamais retourner dans l’ile qu’elle habite.

La coupe de Gircé, dit Homère, contenait un poison qui transformait les hommes en bêtes: c’est-à-dire que, dans l’ivresse stupide où ils étaient plongés, ils croyaient à cette honteuse dégradation. Ge sens, conforme au récit de Parthénius, est le seul admissible. Malgré la décision de quelques commentateurs, le poète, j’ose l’affirmer, n’a point songé à nous offrir, contre les dangers de la volupté, une leçon allégorique : elle serait trop peu d’accord avec le reste de la narration, puisque celleci se termine par jeter le sage Ulysse dans les bras de l’enchanteresse, qui l’y retient une année entière. Là, et dans mille autres passages de ses poèmes, Homère a mis en œuvre un fait purement physique. Gela est si vrai qu’il indique un préservatif naturel contre l’effet du poison : c’est une racine qu’il décrit avec cette exactitude que, mieux que tout autre, il sait unir à l’éclat de la poésie et à l’élégance de la versification.

Nous refuserons également de prendre au figuré ce que le prince des poètes raconte du népenthès, qui, donné par Hélène à Télémaque, suspend dans le cœur du jeune héros le sentiment de ses afflictions. Quelle que soit la substance désignée sous ce nom, il est certain que, du temps d’Homère, on croyait à l’existence de certains breuvages, moins abrutissants que le vin, et plus efficaces pour répandre dans l’âme un calme délicieux. Qu’Ho-

(1) « Edulia erant autcm omnia pharmacis infecta. » Partheri.

Nicæens. Erotic. cap. 12.

mère ait connu ces liqueurs et celle que Circé versait à ses hôtes, soit par le spectacle de leurs effets, soit seulement par tradition, il suit toujours, de son récit, qu’on a possédé le secret de les composer. Gommént révoquer alors en doute c{u’un tel secret fût pratiqué dans les temples où le poète grec avait puisé une si grande partie de son instruction, et où étaient concentrés tous les secrets de physique expérimentale?

Les historiens romains et grecs et les naturalistes modernes rapportent, sur les propriétés de divers breuvages, des faits qui prouvent que les anciens thaumaturges les ont connues, et ne les ont point exagérées.

A. Laguna, dans son Commentaire sur Dioscoride (1), cite une espèce de solanum dont la racine, prise dans du vin, à la dose d’une dragme, remplit l’imagination des illusions les plus délicieuses. L’opium seul, administré à une certaine dose, mêle au sommeil qu’il détermine, des rêveries si puissantes et si douces, que nulle réalité ne peut en égaler le charme. En résumant toutes les opinions émises sur le népcnthès d’Homère, M. Virey (2) le retrouve dans le hijoscijamus datiira de Forskhal, dont on fait encore, en Égypte et dans tout l’Orient, un usage analogue ; et ce savant indique plusieurs autres substances capables de produire des effets non moins merveilleux.

Le potamantis ou thalasséglé, dit Pline (3), naît sur les bords du fleuve Indus, et le (jelatophijllis près de Bactres. Les breuvages extraits de ces deux plantes jettent dans le délire; l’un donne des visions merveilleuses, l’autre excite

(1) Livre lxxvi, chap. 4, cité par Llorento, Histoire de Vinquisition, chap. 37, art. 2, tome ni, page 457.

(2) Bulletin de pharmacie, tome v (février l813)., pages 49-60.

(3) PHii. Hist. nat. lib. xxiv, cap. 17.

^06 DES SCiENCES OCCULTES* — CHAP. XYII.

un rire continuel. L’un agit coinme le breuvage fabriqué avec le hyoscyamiis de Forskhal ; l’autre, coinme celui qu’on exprime des graines du daturcu

D’autres compositions recelaient des vertus plus utiles encore aux artisans de miracles.

En Éthiopie, dit Diodore (1), était un lac carré, de cent soixante pieds de tour {liO pieds de côté). Il contenait une eau de la couleur du cinabre et qui répandait une odeur agréable. Ceux qui en buvaient tombaient dans un délire tel qu’ils confessaient tous leurs crimes, et ceux mêmes que le temps leur avait permis d’oublier. Ctésias (2) place dans l’Inde une fontaine dont l’eau, à peine puisée, se prenait comme un fromage. Ce eoagulum, dissous dans l’eau, possédait une vertu semblable à celle dont parle Diodore. Dans le premier exemple, le nom de lac, surtout d’après les dimensions indiquées, rappelle le nom de la mer d'airain du temple de Jérusalem ; il désigne seulement un grand bassin, creusé de main d’homme (5), tel qu’on en voit un ou deux dans tous les villages de l’IIindoustan (/i). Le mot fontaine employé par Ctésias, signifie également l’eau qui coule d’une source naturelle, et l’eau que l’on fait sortir d’un réservoir. La couleur et l’odeur du liquide contenu dans le lac d’Éthiopie, la propriété qu’avait la liqueur indienne de se prendre comme du fromage et de rappeler ainsi la drogue employée par les magiciennes d’Italie, tout n’an-

(î) Diod. Sic. lih. ii, cap. 12, page 12.

(2) Ctésias, Tndic. apud Photium, BihUoth. cod. 72.

(3) LacuSj, en latin, prend souvent la même signification : Pline donne ce nom au bassin d’une fontaine située près de Mandurium, dans le pays de Salente : Yitruve l’applique à un bassin préparé pour recevoir de la chaux.

(4) Quelques-uns de ces bassins ont, de tour, jusqu’à un mille hollandais (plus de 7,o00 mètres). J. Haafner, Voyage dans la péninsule occidentale de VInde, etc. j^nssim, et tome ii, page 299.

nonce-t-il pas clairement des préparations pharmaceutiques ?

Démocrite, avant Gtésias et Diodore, avait parlé de plantes douées d’une telle vertu qu’elles faisaient confesser aux coupables ce que les tortures les plus rigoureuses ne les auraient pas contraints d’avouer. Dans rinde, suivant Pline (1), croît Vachœmenis, La racine, préparée en forme de pastilles et avalée dans du vin pendant le jour, tourmente toute la nuit les coupables : poursuivis par les dieux qui leur apparaissent sous diverses formes, ils confessent leurs forfaits. Le suc de Vophiiisa, plante d’Éthiopie, étant pris intérieurement, porte à se croire assailli par des serpents ; la terreur que l’on ressent est si violente qu’elle conduit à se donner la mort : aussi force-t-on les sacrilèges à boire de cette liqueur.

Ces merveilles semblent fabuleuses ; elles peuvent se répéter aujourd’hui sous les yeux des observateurs. On administre aux enfants attaqués de la coqueluche, de l’extrait de belladone : pour peu que la dose excède certaines limites, ce remède cause aux malades des rêves pénibles qui les remplissent d’elîroi. Au Kamtchatka, on retire de V herbe doiiee (2) une eau-de-vie qui enivre

(( facilement et d’une manière très-violente » Celui

« qui en a bu, même en petite quantité, est tourmenté « pendant la nuit de songes effrayants ; et le lendemain « il ressent des inquiétudes et des agitations aussi (( grandes que s’il avait commis quelque crime. »

Le miieharnore est un champignon commun au Kamtchatka et en Sibérie (3). Si on le mange ou si l’on boit

(1) Plin. Hist.nat. iib. xxiv, cap. 17.

(-2) Pasfinaca,Gme\\u.

(3) Krachenninikof, du Kamtchatka, partie, chap. la,

une liqueur où on l’a fait infuser, il produit quelquefois la mort, et toujours un délire profond, tantôt gai, tantôt plein de tristesse et d’épouvante. On se croit soumis à la puissance irrésistible de V esprit qui réside dans le champignon vénéneux. Dans un accès de cette ivresse, un Cosaque imagina que Vesprit lui ordonnait de confesser ses péchés : il fit, en effet, devant tous ses camarades, une confession générale.

D’autres breuvages ont une efficacité différente, également susceptible de prêter au merveilleux. Le calife Abdallah, fils de Zobeir, assiégé dans la Mecque, se décide à trouver, dans une sortie, la délivrance ou la mort : il reçoit des mains de sa mère un breuvage de musc propre a soutenir son courage, et ne succombe en effet qu’après des prodiges de valeur qui tiennent longtemps la victoire incertaine (1). On distribue aux soldats turcs, lorsqu’ils doivent combattre, le maslach, boisson forte et mêlée d’opium ; elle les rend presque frénétiques (2). L’ivresse que produit le muchamore enfante souvent aussi un redoublement de force, une audace téméraire, à laquelle s’allie le besoin de commettre des actions coupables, que l’on regarde dès lors comme impérieusement inspirées par Vesprit du muchamore. Le sauvage Kamtcbadale et le féroce Cosaque ont recours à cette ivresse pour dissiper leurs terreurs, quand ils projettent des assassinats (3). On a vu encore au xviif siècle, dans les armées des princes hindous, les ammoqui, guerriers fa-

Beniowski raconte qu’un schaman sibérien, qu’il avait consulté, fit usage (ITine infusion de muchamore : cette boisson le plongea d’abord dans le délire, puis dans un profond sommeil.

(1) L’an de l’Hégire 73... Ockley, Histoire des Sarrasins^ tome ii, pages 4 et 3.

(2) Considérations sur la guerre présente entre les Russes et les TurcSj, 1769-1773, page 84.

(3) Krachenninikof, Description du Kamtchatka, partie, chap. 14.

natiques, que l’extrait de chanvre combiné à l’opium plongeait dans un délire féroce. Ils s’élancaient alors, frappant sans distinction tout ce qu’ils rencontraient devant eux, jusqu’à ce que, percés de coups, ils tombassent sur les corps de leurs victimes (1). Ni la crainte ni l’humanité ne les arrêtaient, non plus, dans la route du crime, ces fanatiques que le Vieux de la Montagne enivrait d’une préparation de chanvre, dont le nom Hachiche (2) a formé, pour ceux qu’elle égarait, le nom d' Assassins,

Tous les historiens des croisades ont parlé du séjour ^ enchanté où le Vieux de la Montagne donnait à ses crédules néophytes un avant-goût du paradis tel que l’espoir de retourner un jour dans ce lieu de délices leur faisait commettre tous les crimes, et affronter la mort certaine et les supplices les plus affreux. Longtemps auparavant, Schedad-ben-ad, roi d’Arabie, voulant se faire adorer comme un dieu, avait rassemblé, dans un jardin dont le nom était resté proverbial en Orient, toutes les joies du paradis, et les faisait partager aux affidés qu’il y daignait admettre (3). Dans l’un et l’autre cas, nous pensons que ces jardins, ces jouissances n’ont existé jamais que dans des rêves, provoqués chez des hommes jeunes, habitués à un régime simple et austère, par l’usage inaccoutumé de boissons propres à assoupir leur raison débile, à exalter leur ardente imagination. Sous le nom de Bendjé, une préparation de hijoscyame (4), (la même

(1) Paulin de Saint-BarÜiélemi, Voyage aux Indes orientales^ tome ii, pages 426 et 427.

(2) J. Hammer, Mines de l’Orient... Nouvelles Annales des voyages, tome XXV, pages 337-378.

(3) D’Herbelot, Bibliothèque orientale, art. Iram.

(4) M. J. Hammer {loc. cit.) paraît croire que le bendjé était la même chose que le hachiche; mais, dans un fragment d’un roman arabe dont

plante sans doute que \ehyoscyamus datura) servait à les enivrer, pour qu’ils se crussent transportés dans le paradis, quand déjà de pompeuses descriptions leur en avaient donné une idée accompagnée des plus violents désirs ; tandis que, pour les exciter à quelque acte désespéré, on leur administrait le hachiche, l’extrait de chanvre employé encore au même usage dans l’Orient.

L’existence des jardins du Vieux de la Montagne a néanmoins été admise comme réelle par deux hommes éclairés (1) : on nous permettra donc d’opposer à leur autorité la discussion par laquelle nous avions établi notre opinion en sens contraire, avant même qu’elle acquît un nouveau degré de probabilité par l’assentiment de M. Virey (2). Ce n’est point sortir de notre sujet : entre les merveilles opérées sur les hommes par des êtres qui se prétendaient doués de facultés surhumaines, il n’en est aucune dont un pouvoir plus étendu soit devenu la conséquence.

(( Le Vieux de la Montagne (3), dont l’histoire est mêlée de tant de fables, s’entoura d’une troupe de fanatiques, prêts à tout oser à son premier signal. Leur dévouement sans bornes ne lui coûtait, dit -on, que le soin de les endormir par une boisson narcotique, puis de les faire transporter dans des jardins délicieux où, à leur réveil, toutes les voluptés réunies leur persuadaient, pendant

nous lui devons la traduction, il est dit positivement que le bendjé était une préparation de hyoscyame (jusquiame), ibid. page 380.

(1) MM. Malte-Brun et J. Hammer, Mines de V Orient... Nouvelles Annales des voyages,, tome xxv, pages 376-382.

(2) Bulletin de pharmacie, tome v, pages 55 et 56 (février 1813).

(3) Eusèbe Salverte, Des rapports de la médecine avec la politique (in-12, Paris, 1806), pages 182 et suivantes. Nous transcrivons ce passage avec les corrections qui avaient été préparées pour une seconde édition. L’ouvrage entier a été lu, en 1804, à la Société médicale d'émulation de Paris.

DES SCIENCES OCCULTES. CHAP. XVII. 27 î

quelques heures, qu’ils goûtaient les plaisirs du ciel. 11 est permis de suspecter l’exactitude de ce récit. Que d’indiscrétions pouvaient, chaque jour, compromettre l’existence d’un paradis factice ! Gomment y réunir, y contenir, y déterminer à un secret inviolable tant d’agents, exempts du fanatisme que leurs artifices faisaient naître, ne regardant point dès lors le silence comme im devoir, et portés, au contraire, à redouter l’obéissance aveugle qu’ils travaillaient à inspirer ; puisqu’un moindre caprice du tyran, ils pouvaient en devenir les premières victimes ? Les esclaves des deux sexes qui figuraient, devant le récipiendaire, des anges et des houris, supposerons-nous qu’ils fussent constamment discrets, malgré leur jeune âge ? Que devenaient-ils du moins, lorsque le progrès des années ne leur permettait plus de paraître dans les mêmes rôles ? La mort seule pouvait répondre de leur silence à venir : et la perspective d’une pareille récompense ne devait-elle pas délier leurs langues à la première occasion favorable, ou les porter à tuer leur bourreau, lorsque, seul, errant au milieu d’eux, il venait confirme)' le néophyte dans ses persuasions mensongères? Gomment aussi ce peuple de comédiens se nourrissait- il? Leur maître pouvait-il, chaque jour, pourvoir à leurs besoins, sans que personne s’en aperçût au dehors ? Gombinez le nombre des précautions à prendre, les approvisionnements à renouveler, la nécessité fréquente de se défaire d’agents dont l’indiscrétion était trop à craindre : vous ne parviendrez pas à faire durer trois ans cet abominable mystère.

« Il est certain, d’ailleurs, que les jouissances physiques, avec quelque adresse qu’on les varie et qu’on les enchaîne, ont des intervalles trop marqués, des contrastes trop sensibles de vide et de réalité, pour laisser naître ou subsister une pareille illusion. Gombien il est

plus simple de tout expliquer par l’ivresse physique combinée à l’ivresse de l’âme ! Chez l’homme crédule, et préparé d’avance par les peintures et les promesses les plus flatteuses, le breuvage enchanteur produisait sans peine, au sein d’un profond sommeil, et ces sensations si vives et si douces, et la continuité magique qui en doublait le prix. A vrai dire, ils estimaient que ce fût un songe : ainsi s’exprime Pasquier (1), après avoir rapproché tout ce qu’ont dit des Assassins les auteurs contemporains. Interrogez un homme qui vient d’assoupir des douleurs aiguës avec une dose d’opium : la peinture des illusions enchanteresses qu’il ne cessera d’éprouver, dans l’état d’extase où il peut rester plongé vingt-quatre heures etplus, sera exactement celle des voluptés surnaturelles dont le chef des Assassins comblait ses futurs Séides. On sait avec quelle fureur les Orientaux, habitués à prendre de l’opium, se livrent à ce goût, malgré les infirmités toujours croissantes qu’il accumule sur leur hideuse existence. Celte fureur peut donner une idée des plaisirs dont leur ivresse s’accompagne, et rend concevable l’emportement du désir qui entraînait une jeunesse ignorante et superstitieuse à tout entreprendre, pour conquérir et posséder, pendant l’éternité entière, ces ineffables délices. »

Au souvenir du dévouement des disciples du Vieux de la Montagne, se lie naturellement celui de la constance qu’ils opposaient aux tortures les plus cruelles. L’ivresse du fanatisme pouvait les armer de cette constance invincible ; le noble orgueil du courage, l’obstination même d’un point d’honneur puéril a suffi souvent pour l’inspirer. Cependant il importait trop à leur chef qu’aucun

(1) E. Pasquier, Les recherches de la France^ liv. Yiii, chap. 20 (2 vol. in-fol. Amsterdam^ 1723, tome i, page 798.)

d’eux ne se démentît, pour qu’il se fiât uniquement à la puissance des souvenirs, quelque énergiques qu’ils fussent, surtout lorsque la distance et le temps avaient pu en affaiblir l’influence. S’il connaissait quelque moyen d’engourdir la sensibilité physique, sans doute il avait soin d’en prémunir les ministres de ses vengeances, avec ordre d’en faire usage au moment décisif. La promesse de les soustraire à l’empire de la douleur exaltait encore le fanatisme : et l’accomplissement de cette promesse devenait un nouveau miracle, une preuve, ajoutée à tant d’autres, du pouvoir certain de commander à la nature.

En avançant cette conjecture, nous avouons qu’on ne peut l’étayer d’aucun renseignement historique. Mais comment cet habile thaumaturge n’auraitdl point, au xiif siècle, possédé im secret connu de toute l’antiquité, et surtout en Palestine? Les rabbins (1) enseignent que l’on faisait boire du vin et des liqueurs fortes aux malheureux condamnés au dernier supplice ; on mêlait poudres à la liqueur, afin qu’elle fût plus forte et quelle leur assoupît les sens : cette coutume avait sans doute pour but de concilier avec l’humanité le désir d’effrayer par le spectacle des supplices. Il paraît que la myrrhe était le principal ingrédient ajouté au breuvage; ce fut du vin mélangé de myrrhe (2) que l’on offrit à Jésus-Christ expirant sur la croix. Au if siècle de notre ère, Apulée cite un homme qui s’était prémuni contre la violence des coups par une potion de myrrhe (3). Si, comme nous le pensons, la myrrhe ne peut se prendre en breuvage que sous la forme de teinture , l’effet de

d) Tract. Sanhedr. D. Calmet, Commentaire sur le livre des Proverbes, chap. 31, vers. fi.

(2) Evang. sec. Marc. cap. lo, vers. 25.

(3) Apul. Metamorph. lib. vin.

l’alcool devait ajouter à l’efficacité des drogues stupéfiantes. Observons toutefois que celte propriété attribuée à la myrrhe n’est pas du nombre de celles qui la font aujourd’hui employer en médecine. Il se peut qu’ici encore, le nom de la myrrhe ait servi pour déguiser une préparation dont on ne voulait pas laisser deviner la base. Mais, dans l’un ou l’autre cas, le Vieux de la Montagne n’ignorait sûrement pas un secret depuis si longtemps répandu dans la Palestine ; il aurait pu également l’emprunter à l’Égypte. La pierre de Memphis {lapis memphiticus) était un corps gras, chatoyant, de la grosseur d’un petit caillou ; on la donnait pour un ouvrage de la nature; je la regarde comme un produit de l’art. Triturée et mise en liniment sur les parties auxquelles la chirurgie devait appliquer le fer ou le feu (1), elle préservait, sans danger, le patient des douleurs de l’opération ; prise dans un mélange de vin et d’eau, elle suspendait tout sentiment de souffrance (2) .

Un secret analogue a, de tout temps, existé dans l’Hindoustan. C’est par lui que sont préservées de l’effroi d’un bûcher ardent les veuves (3) qui se brûlent sur le corps de leurs maris. Le témoin oculaire d’un de ces sacrifices, consommé en juillet 1822, vit la victime arriver dans un état complet de stupéfaction physique, effet des drogues qiCon lui avait fait prendre : ses yeux étaient ouverts, mais elle ne semblait pas voir; d’une voix faible et comme machinalement, elle satisfit aux questions légales qu’on lui adressa sur la pleine liberté de son sacrifice. Quand on * la mit sur le bûcher, elle était absolument insensible (4).

(1} Dioscorid. lib. v, cap. 158.

(2) Plin. Hist:nat. lib. xxxvii, cap. 7.

(3) Le P. Paulin de Saint-Barlhélemi, Voyage aux Indes orientales, tome 1, page 358

(4) The asiatic journal, vol. xv, 1823, pages 292 et 293.

Les chrétiens rapportèrent ce secret, d’Orient en Europe, au retour des croisades. Il fut probablement connu des magiciens subalternes, aussi bien que celui de braver l’action du feu : et de là, je crois, naquit la règle de jurisprudence, suivant laquelle l’insensibilité physique, partielle ou générale, était un signe certain de sorcellerie. Plusieurs auteurs cités par Frommann (1) parlent de malheureuses sorcières qui ont ri ou se sont endormies dans les angoisses de la torture ; et l’on ne manquait point de dire que c’était le diable qui les endormait.

D’autres disent que les prétendus sorciers jouissaient d’un pareil avantage, dès le milieu du xiv® siècle. Nicolas Eymeric, grand inquisiteur d’Aragon, et auteur du fameux Directoire des inquisiteurs, se plaignait des sortilèges dont usaient quelques accusés, et au moyen desquels, étant appliqués à la torture, ils y paraissaient absolument insensibles (2). Fr. Pegna, qui commenta l’ouvrage d’Eymeric en 1578, affirme, dans le même cas, et la réalité et l’efficacité des sortilèges (S), Il s’appuie des témoignages de l’inquisiteur Grillandus, et d* Hippohjtus de Marsiliis. Ce dernier, professeur de jurisprudence à Bologne, en 1524, dit positivement, dans sa Pratique criminelle, qu’il a vu, par l’effet de sortilèges dont il donne le détail, des accusés ne souffrir aucune douleur, mais demeurer comme endormis au milieu des tortures. Les expressions dont il se sert sont remarquables : elles peignent l’homme devenu insensible, comme plongé dans un engourdissement plus semblable à l’effet produit par un médicament narcotique, qu’à la fière énergie qui naît

(1) Frommann, Tract, de [asc. etc. pages 593, 594, 810 et8H.

(2) Aliqui sunt maleficiati et in quœstionibus maleficiis ntuntur... eiïiciuntur emm quasi insensibiles... l)^Vcc^. inquisit. cum adnot. Fr. Pegna^ (Romæ, fol.), partie, page 481.

(3) Direct, inquisit. etc. page 483.

d’une persévérance au-dessus de toutes les douleurs.

A divers exemples de cette insensibilité passagère, Wierius joint une observation importante : il vit une femme, inaccessible ainsi au pouvoir des tourments ; son visage était noir et ses yeux sortants, comme si on l’avait étranglée ; elle achetait l’exemption de la souffrance, par une espèce d’apoplexie (1). Un médecin (2), témoin d’un pareil état d’insensibilité, le comparait, comme nous, à l’état des épileptiques et des apoplectiques.

Un contemporain de Fr. Pegna et de J. Wierius, écrivain bizarre dont le nom inspire peu de confiance, mais qui, cette fois, parle de ce qu’il a vu, et de ce que la place qu’il occupait dans un tribunal le mettait à portée de connaître avec certitude, Ét. Taboureau (o) a décrit également l’état soporeux qui dérobait les accusés aux souffrances de la torture. Suivant lui, il était devenu presque inutile de donner la question ; la recette engourdissante étant connue de tous les geôliers, qui ne manquaient pas de la communiquer aux prisonniers : rien de si facile d’ailleurs que de la pratiquer, si on l’en croit ; elle se bornait à avaler du savon dissous dans l’eau.

Le savon ordinaire ne possède sûrement point la vertu que lui attribue Taboureau. S’ensuit-il que le fait principal soit faux ? Non, puisque cet auteur n’est pas le seul qui l’ait rapporté. Dans cette occasion seulement, les possesseurs du secret en imposaient sur sa nature, moins à la vérité pour s’en assurer la possession exclusive, que pour conserver la faculté d’en faire usage. Ce fait devient

(1) J. Wierius, Deprœstig. lib. iv, cap. 10, pages 520 et seq.

(2) Frommann, Tract, de fasc. pages 810 et 811.

(3) Ét. Taboureau, Des faux sorciers et de leurs impostures (1585). Discours inséré dans le quatrième livre des Bigarrures du sieur Des Accords. Ét. Taboureau était avocat du roi au bailliage de Dijon.

croyable, s’il existe des substances capables de le réaliser. Et combien n’en comptons-nous pas qui émoussent, suspendent, détruisent la sensibilité nerveuse? L’opium, la jusquiame, la belladone, l’aconit, la morelle, le stramonium ont été essayés pour engourdir la douleur, dans les opérations chirurgicales ; et, si l’on a renoncé à les employer, c’est que la stupeur qu’ils provoquaient compromettait la guérison et même la vie des malades. Une crainte pareille n’arrête pas les brahmes qui conduisent les veuves hindoues sur le bûcher de leurs maris : elle avait, on le sent, peu de prise sur les disciples du Vieux de la Montagne, ou sur les accusés menacés de la torture : et, parmi les substances citées, on peut en distinguer quelques-unes dont se servait sans doute le thaumaturge oriental ; et d’autres, assez communes en Europe pour que les geôliers, comme le dit Taboureau, pussent aisément en fournir à un prisonnier, à l’instant où elles lui devenaient nécessaires.

Tels sont, et le nombre de ces substances et la facilité de s’en procurer, qu’il est permis de supposer que, connues de tout temps, de tout temps elles ont servi à opérer des miracles. Ce ne sont point les modernes seuls qui ont été témoins des souffrances atroces et presque au-dessus des forces humaines, qu’aux yeux de tout un peuple endurent les Pénitents hindous ; les historiens grecs et latins en ont parlé (1) ; et les traditions nationales en font remonter la pratique jusqu’à l’origine de la civilisation religieuse. La patience des hommes qui s’y soumettent tient probablement à la cause que nous indiquons. A une souffrance passagère, ils opposent l’usage actuel des drogues stupéfiantes ; ils le répètent souvent ; et cette pratique longtemps prolongée détermine un en-

(1) Solin. cap. 55.

goLirdissement habituel, et rend ces fanatiques capables de supporter des tortures qui durent autant que la vie, La destruction presque entière de la sensibilité physique ne peut guère s’opérer sans réagir sur le moral, et plonger l’âme dans une imbécillité profonde ; c’est en effet le caractère dominant de la plupart de ces Pénitents miraculeux.

C’est aussi dans cet état d’imbécillité que sont représentés, par Diodore, les Éthiopiens sauvages dont il peint l’insensibilité physique comme à l’épreuve des coups, des blessures, des tourments les plus extraordinaires (1). Un savant du xviie siècle (2) supposait que le voyageur Simmias, dont Diodore copie la narration, avait pris, pour le caractère général d’une peuplade, l’état momentané de quelques individus, enivrés d’une boisson semblable au népenthès chanté par Homère. Il est plus probable que Simmias rencontra, sur les côtes d’Éthiopie, des Pénitents tels que ceux que l’on trouve aujourd’hui dans l’Hindoustan, et que l’état où il les vit était rendu permanent par l’usage continuel des médicaments propres à le déterminer (3).

(1) Diod. Sic. lib. iii, cap. 8.

(2) Pierre Petit, D. M. Dissertation sur le népenthès^ iii-S», Utrecht.

(3) Hasselquist ( Loyale dans le Levant, partie, page 257) observe que Popium, pris habituellement avec excès par les derviches, les conduit à une stupidité absolue.

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