CHAPITRE XVIIl
Action des odeurs sur le moral de l’homme. Action des liniments : l’onction magique opérait souvent, dans des rêves, ce que la prévention et le désir prenaient facilement pour des réalités. De pareils rêves donnent l’explication de l’histoire entière des sorciers. L’emploi de quelques connaissances mystérieuses, les crimes auxquels de prétendus sortilèges ont souvent servi de voile, la rigueur des lois dirigées contre le crime absurde de sorcellerie; telles sont les principales causes qui ont multiplié le nombre des sorciers. Importance de cette discussion, prouvée par des faits récents.
Le merveilleux croît pour nous en raison de la distance qui paraît séparer la cause de l’elTet. Les boissons et les drogues ne peuvent s’administrer absolument à l’insu de celui qui les accepte : on s’enivrait des parfums prodigués autour des autels et dans les cérémonies magiques, sans le vouloir, sans en soupçonner la puissance; quels avantages n’offraient-ils pas au thaumaturge, surtout quand il lui importait de produire des extases et des visions? Leur composition et leur choix étaient l’objet d’une attention scrupuleuse.
On se rappelle que, pour préparer les enfants aux révélations qu’ils devaient recevoir dans des songes. Porphyre recommandait l’emploi des fumigations faites avec des ingrédients particuliers (1). Proclus, qui souvent,
(1) Ci-dessus, page 131.
ainsi que les philosophes ses contemporains, n’a fait que rapporter, avec une interprétation allégorique, des prescriptions physiques dont le sens propre était perdu ; Proclus(i) nous montre les instituteurs du sacerdoce ancien rassemblant diverses odeurs et les unissant par les procédés d’un art divin, pour en composer un parfum unique, doué de vertus nombreuses, dont l’énergie, portée au comble par leur réunion, serait affaiblie par leur séparation.
Dans les hymnes attribués à Orphée, hymnes qui sûrement tirent leur origine du rituel d’un culte trèsancien, un parfum particulier est assigné à l’invocation de chaque divinité : cette variété dans les pratiques religieuses ne présentait pas toujours à la science sacrée une application actuelle : mais on l’établissait d’une manière générale, pour s’en prévaloir dans les occasions particulières ; le prêtre restant toujours le maître d’annoncer à quelle divinité il fallait de préférence avoir recours.
L’action physique et morale des odeurs n’a pas été peut-être étudiée à ce point de vue par les savants modernes, autant que par les thaumaturges de l’antiquité. Cependant, si Hérodote nous apprend que les Scythes s’enivraient en respirant la vapeur des graines d’une espèce de chanvre, jetées sur des pierres rougies au feu (2), la médecine moderne a observé que l’odeur seule des graines de la jusquiame, surtout quand la chaleur en exalte l’énergie, produit, chez ceux qui la respirent, une disposition à la colère et aux querelles. V Encyclopédie méthodique (3) cite trois exemples qui le prouvent : le plus
(1) Proclus, De sacrificiis et magia.
(2) Herodot. lib. iv, cap. 75. -
(3) Dict. de médecine, tome vu, art. Jusquiame.
saillant est celui de deux époux qui, parfaitement unis partout ailleurs, ne pouvaient, sans en venir à des débats sanglants, rester quelques heures dans la chambre où ils travaillaient. On ne manqua point de croire la chambre ensorcelée, jusqu’à ce que l’on découvrît, dans un paquet considérable de graines dejusquiame, placé près d’un poêle, la cause de ces querelles journalières, dont les deux époux étaient les premiers à gémir, et que la disparition de la substance vénéneuse fit cesser sans retour.
Le thaumaturge dut employer cette sorte d’agents avec d’autant plus de succès, que l’œil ne met point en garde contre eux, et qu’ils n’alTectent point l’odorat d’une manière proportionnée à la violence de leurs effets.
11 est des substances plus énergiques encore que les parfums, et qui, pour modifier notre existence, semblent n’avoir besoin que d’agir à l’extérieur. L’extrait ou le suc de belladone appliqué sur une plaie cause un délire accompagné de visions; une faible goutte de ce suc, si elle touche l’œil, jette aussi dans le délire; mais elle produit d’abord la diplopie ou duplicité des images (1). L’homme ainsi atteint à son insu, verrait les objets se doubler autour de lui, et, en proie à la vengeance des thaumaturges, s’écrierait, nouveau Penthée, qu’il aperçoit deux soleils et deux Thèbes (2).
L’expérience a récemment prouvé qu’administrés en liniments et aspirés par le système absorbant, plusieurs médicaments agissent comme s’ils avaient été introduits
{!) Cette dernière observation appartient au docteur Himl y. Voyez aussi Pinel, Nosographie philosophique (5® édition), tome lu, page 40, et Giraudy. Sur le délire causé parla belladone, etc. Thèse soutenue en 1818.
(2) Virgil. Æneid. lib. iv, vers. 469.
directement dans Testomac. Cette propriété n’a pointété ignorée des anciens. Dans le roman d’Achilles Tatius, un médecin égyptien, pour guérir Leucippe attaquée de frénésie, lui applique sur le haut de la tête un Uniment composé d’huile dans laquelle il a fait dissoudre un médicament particulier : peu de temps après l’onction, la malade s’endort profondément. Ce que savait le médecin, le thaumaturge ne l’ignorait pas ; et cette con~ naissance a pu lui servir à opérer plus d’un miracle bienfaisant ou funeste. On ne contestera point que les onctions, si fréquentes dans les cérémonies anciennes, ne lui offrissent chaque jour la facilité de la mettre à profit. Avant de consulter l’oracle de Trophonius, on était frotté d’huile sur tout le corps (1) ; cette préparation concourait sûrement à produire la vision désirée. Avant d’être admis aux mystères des Sages indiens, Apollonius et son compagnon furent frottés d’une huile si active, qu’il leur semblait quon les lavait avec du feu (2).
Les disciples des hommes qui naturalisèrent, au centre de l’Amérique, des idées et des pratiques religieuses empruntées à l’Asie, les prêtres de Mexico, oignaient leurs corps d’une pommade fétide, quand ils voulaient, disaient-ils, converser avec la Divinité. La base en était le tabac et une semence moulue qu’ils appelaient ololuchqui, semence dont l’effet était de priver l’homme de son bon sens, comme celui du tabac d’engourdir la sensibilité. Ils se sentaient alors très-intrépides et très-cruels (3) ; et sans doute aussi très-disposés
fi) Pausanias, lib. ix, cap. 39.
(2) Philostrat. De vit. Apoll. lib. iii, cap. 5.
(3) Acosta, Histoire des Indes occidentales, liv. v, chap. 26, traduction française (in-8°, 1616, feuillets 236 et 237). Les prêtres mexicains fai-
à avoir des visions, puisque cette pratique avait pour but de les mettre en rapport avec les objets de leur culte fantastique.
Abandonnons un moment les temples : suivons au dehors ce secret divulgué, et tombé entre les mains des magiciens vulgaires.
Tout est-il imposture dans ce que rapportent les poètes et les romanciers de l’effet des onctions magiques? Il est difficile de le penser. Les ingrédients dont elles se composaient avaient sûrement une efficacité quelconque. Nous avons supposé qu’au sommeil qu’elles déterminaient, se mêlaient des songes lubriques ; supposition d’autant plus probable que c’était surtout F amour con« trarié ou l’amour trahi qui en employait le secours. En proie à sa passion, qu’une femme en fît usage : préoccupée de ses désirs et de l’espoir de les voir satisfaire, elle s’endormait ; il était naturel qu’un objet unique occupât ses songes, et que bientôt elle attribuât aux caresses de l’être adoré les émotions voluptueuses que lui prodiguait le sommeil magique. A son réveil, pouvait-elle douter qu’un charme aussi puissant que délicieux ne l’eût transportée dans les bras de son amant, ou n’eût rendu à ses vœux un infidèle ?
Ce que demandait aux enchantements la passion ou la curiosité. Fonction magique le faisait ainsi obtenir en rêve ; mais d’une manière si prononcée, qu’il était impossible de ne pas prendre l’illusion pour une réalité : voilà ce que prouve l’histoire des procès de sorcellerie 5 procès dont le nombre surpasse l’imagination. C’est la nuit, au milieu de leur sommeil, que les sorciers sont
salent entrer dans celte pommade les cendres ou les corps d’insectes réputés venimeux ; c’était sans doute pour tromper sur la nature des drogues physiquement efficaces.
enlevés et transportés au Sabbat. Pour obtenir cette faveur, ils ont dû, le soir, se frotter d’une pommade (1) dont ils cherchent, et dont souvent ils ignorent la composition ; mais dont les effets sont précisément ceux que nous venons de signaler.
On amène devant le magistrat de Florence^ homme au-dessus de son siècle et de son pays, une femme accusée d’être sorcière : elle se déclare telle, et assure qu’elle assistera au Sabbat la nuit même, pourvu qu’on la laisse rentrer chez elle, et pratiquer Fonction magique ; le juge y consent. Après s’être frottée de drogues fétides, la prétendue sorcière se couche et s'endort sur-lechamp : on l’attache sur le lit ; des piqûres, des coups, des brûlures même ne peuvent interrompre son profond sommeil. Réveillée avec peine, le lendemain, elle raconte qu’elle est allée au Sabbat ; dans le récit de son rêve se mêlent les sensations douloureuses qu’elle a réellement éprouvées en dormant, et auxquelles le juge borne sa punition (2).
üe trois récits identiquement semblables à celui-ci, que nous pourrions emprunter à Porta et à Frommann (3), nous tirerons seulement une observation physiologique. Deux des prétendues sorcières, ainsi endormies par Fonction magique, avaient annoncé qu’elles
(1) Les déclarations faites par des sorciers à l’inquisition d’Espagne, en 1610, parlent de la nécessité, pour aller au sabbat, de se frotter la paume des mains, la plante des pieds, etc. avec l’eau que lâche un crapaud effrayé ou irrité (Llorente, Histoire de Vinquisition, chap. 37, art. 2, tome ni, pages 431 et suivantes) : recette puérile, destinée à cacher aux adeptes mêmes, la composition de l’onction véritable.
(2) Paolo Minucci, jurisconsulte florentin, mort au xvn® siècle, nous a transmis ce fait intéressant, dans son Commentaire sur le malmantüe racquistato, cant. 4, ott. 76.
(3) J. B. Porta, Magia natur. lib. ii, cap. 26. Frommann, Tract, de fasc. pages 562, 568 et 569.
iraient au Sabbat, et qu’elles en reviendraient, en s'etivolant avec des ailes. Toutes deux crurent que les choses s’étaient passées ainsi, et s’étonnaient qu’on leur soutînt le contraire. L’une même, en dormant, avait exécuté des mouvements et s’était élancée, comme si elle eût voulu prendre son vol. Tout le monde sait que, dans le sommeil, il n’est pas rare de rêver que l’on s’élève, en volant, dans les airs.
En avouant qu’ils employaient l’onction magique pour se transporter au Sabbat, des insensés ne pouvaient en donner la recette : la médecine la donnerait sans peine. Porta et Cardan (1) en ont indiqué deux : le solamim somniferum fait la base de l’une, la jusquiame et l’opium dominent dans l’autre. Le sage Gassendi, pour éclairer des misérables qui se croyaient sorciers, chercha à deviner leur secret, et à l’imiter. Avec une pommade dans laquelle entrait de l’opium, il oignit des paysans, à qui il persuada que cette cérémonie les ferait assister au Sabbat. Après un long sommeil, ils se réveillèrent, bien convaincus que le procédé magique avait produit son effet; ils firent un récit détaillé de ce qu’ils avaient vu au Sabbat et des plaisirs qu’ils y avaient goûtés ; récit où l’action de l’opium était signalée par des sensations voluptueuses.
En 1545, on trouva chez un sorcier une pommade composée de drogues assoupissantes. Le médecin du pape Jules 111, André Laguna, s’en servit pour oindre une femme attaquée de frénésie et d’insomnie. Elle dormit trente-six heures de suite ; et, lorsqu’on parvint à l’éveiller, elle se plaignit de ce qu’on l’arrachait aux embrassements d’un jeune homme aimable et vigou-
(1) J. Wierius, De prœstig. lib. ii,cap. 36. — J. B. Porta, Magia natur. lib. II. — Cardan, De subtilitatej, lib. xvni.
reux (1) De cette illusion nous rapprocherons, avec
le judicieux et infortuné Llorente, celle qu’éprouvaient les femmes vouées au culte de la Mère des dieux, lorsqu’elles entendaient continuellement le son des flûtes et des tambourins, qu’elles voyaient les danses joyeuses des faiînes et des satyres, et qu’elles goûtaient des plaisirs inexprimables : quelque médicament du même genre causait chez elles le même genre d’ivresse.
Nous en rapprocherons aussi les succès qu’obtenaient dans leurs amours les magiciennes, et, par exemple, celles qu’ont rendues célèbres Lucien et Apulée : ce sera étayer d’une probabilité nouvelle l’opinion que le même secret, avec des variations légères, est arrivé, des mains des magiciens subalternes, qui vendaient des fdtres amoureux en Grèce et en Italie, jusqu’aux malheureux sorciers de l’Occident.
Il y a eu, de tout temps, plus de sorcières que de sorciers : une imagination et des organes plus mobiles rendent compte de cette différence. J’explique de même pourquoi, dans les fables, si souvent répétées, des démons ou des génies qui, dans un commerce magique, s’unissaient à des mortels, les plus nombreuses portent sur des incubes. Il n’y avait de réel que des songes voluptueux, déterminés par la nature aphrodisiaque des liniments ; songes plus fréquents chez le sexe le plus susceptible, et secondés souvent par des dispositions aux vapeurs hystériques.
Enfin, nous ne craignons pas de le dire : pour expliquer les faits principaux consignés dans les archives sanglantes des tribunaux civils et religieux et dans les volumineux recueils de démonologie; pour expliquer les
(1) A. Laguna, Commentaire sur Dioscoride, lib. lxxvi, cap. 4, cité par Llorente, Histoire de l’inquisition, tome iii, page 428.
aveux de cette foule d’insensés des deux sexes qui ont cru fermement être sorciers et avoir assisté au Sabbat, \\ suffit de combiner, avec l’emploi de fonction magique, l’impression profonde, produite par des descriptions antérieurement entendues des cérémonies dont on serait témoin, et des divertissements auxquels on prendrait part, dans les assemblées du Sabbat. Ces assemblées, en effet, et leur but coupable avaient été signalés dès le commencement du V® siècle, et bientôt avaient éveillé la sévérité toujours croissante des prêtres et des magistrats ; on les peint comme fréquentes et d’assez longue durée : et toutefois, on n’a jamais surpris les sorciers dans une seule de ces réunions. Ce n’était point la crainte qui en aurait empêché : les mêmes recueils, les mêmes procès constatent qu’il existait des procédés certains pour que l’organe des lois, le ministre de la religion, loin d’avoir rien à redouter de fesprit de ténèbres, lui imposassent, et, malgré lui, s’emparassent des misérables qu’il égarait... Mais, dans la réalité, ces réunions n’existaient plus : si elles avaient existé dans la forme qu’on leur supposait, elles avaient peu survécu aux derniers restes du polythéisme. Remplacées par des initiations individuelles, qui se réduisirent bientôt à des confidences intimes, il n’en subsista que la tradition inexacte des cérémonies empruntées à divers mystères du paganisme, et la peinture des délices dont on promettait aux initiés de les faire jouir. Conformément aux déclarations des sorciers, on ne peut se dispenser de reconnaître qu’ils se frottaient diverses parties du corps, d’une drogue qu’ils croyaient magique ; et les faits cités prouvent que f effet de cette drogue sur leur imagination, était assez énergique pour qu’ils ne doutassent pas plus de la réalité des impressions fantastiques qu’elle leur faisait éprouver, que de celle des sensations reçues dans fétat de veille.
Ainsi, ils restaient fermement persuadés qu’ils avaient j pris part à des festins splendides, quoiqu’ils sentissent, I comme ils l’avouaient devant les juges, que ces festins ; n’apaisaient ni la faim ni la soif (1) ; ils ne pouvaient 5 croire qu’ils n’eussent bu et mangé qu’en songe. Mêlant j cependant à leurs rêves, comme cela arrive toujours, ces réminiscences machinales, la mémoire leur présentait, d’une part, la succession confuse des scènes bizarres auxquelles ils s’étaient promis d’assister ; de l’autre part, elle faisait intervenir, au milieu des cérémonies magiques, des personnes de leur connaissance, qu’ils dénonçaient ensuite, jurant qu'ils les avaient vues au Sabbat, Et leur serment homicide n’était pas un parjure : ils le faisaient d’aussi bonne foi que l’aveu inconcevable par lequel ils se dévouaient à d’épouvantables supplices. A Ingolstadt, ditFrommann (2), on lisait publiquement les aveux de sorcières condamnées au feu ; elles confessaient avoir, par leurs maléfices, tranché la vie de plusieurs personnes ; ces personnes vivaient ; elles assistaient à la lecture, et, par leur présence, démentaient ces aveux insensés... et les juges néanmoins continuèrent à instruire des procès de sorcellerie ! En 1750, à Wurtzbourg, une religieuse prévenue de ce crime est traduite devant un tribunal ; elle y soutient opiniâtrément qu’elle est sorcière ; comme les accusées d’ Ingolstadt, elle nomme les personnes à qui ses sortilèges ont donné la mort ; ces personnes vivaient ; et l’infortunée périt sur un bûcher (3) : en 1750 !
L’opinion que ces développements tendent à établir n’est pas nouvelle : déjà J. Wierius s’est honoré en la
(1) Frommann, Tract, de fasc. page 613.
(2) Id. ibid. page 850.
(3) Voltaire, Prix de la justice et de V humanité art. 10.
soutenant. Un théologien espagnol a adressé à l’inquisition un traité (i), où, s’étayant de l’opinion de plusieurs de ses confrères, il soutient que la plupart des faits imputés aux sorciers n’ont existé qu’en rêves ; et que, pour produire ces rêves, il suffisait de la drogue dont ils se frottaient, et de l’opinion certaine qu’ils avaient conçue d’avance qu’ils allaient être transportés au Sabbat.
Nous ne nions point qu’après la cause générale, des causes particulières n’aient exercé ici une influence sensible : la possession de connaissances mystérieuses a dû, par exemple, créer, chez une populace très-ignorante, l’opinion qu’un homme était sorcier. Telfe est la source . de la réputation généralement acquise aux bergers. Dans leur isolement fréquent, la nécessité les force à être les médecins et les chirurgiens de leurs troupeaux : forts de leur expérience, ils enseigneront, aux propriétaires de troupeaux, des remèdes efficaces ; bientôt, peut-être, guidés par l’analogie ou favorisés par le hasard, ils guériront un homme malade. D’où peut venir à des hommes sans instruction cette faculté merveilleuse, si elle ne découle pas d’une science occulte ? « Plusieurs d’entre « eux reconnaissent, au bout de peu de temps, la « physionomie de leurs moutons, au point de distin- (( guer un de leurs moutons, mêlé dans le troupeau « d’un autre berger (2). « Entre mille animaux qui nous paraissent tous semblables, l’homme qui devine d’abord celui qu’on lui a dérobé, évitera difficilement de passeï* pour sorcier, surtout si sa vanité et son intérêt le portent à favoriser l’erreur qui lui attribue un savoir et une puissance extraordinaires. Que sera-ce donc, si le point
(1) Llorente, Histoire de l’inquisition, tome iii, pages 454 et 455.
(2) M. Dosgranges, Mémoire sur les usages d’un canton de la Beauce. Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome i, pages 24'2 et 243.
290 DliS SCIENCES OCCULTES. GHAP. XVIII.
d’où devrait émaner la lumière, si l’autorité qui règle la destinée de tous les citoyens, paraît dominée par l’opinion commune? La législation française a, jusqu’à nos jours, traité les bergers comme prévenus ou au moins suspects de sorcellerie, puisque, de leur part, de simples menaces sont punies de peines réservées, en tout autre cas, pour des violences meurtrières. N’est-ce pas supposer que leurs paroles seules portent avec elles une efficacité malfaisante ? Cette loi date de 1751 (i) ; tombée en désuétude, elle n’a pas été formellement abrogée.
La sévérité déployée contre les sorciers, quoique tout à fait absurde en principe, ne fut pas toujours injuste dans l’application : la sorcellerie servit plus d’une fois de masque ou d’instrument à des actions criminelles. Laissons de côté l’usage des drogues qui enivrent le poisson d’un étang, tellement qu’on peut le prendre avec la main, délit prévu aujourd’hui et puni par la loi, mais qui passait autrefois pour l’effet d’un sortilège. Laissons les escroqueries dont on entend chaque jour retentir les tribunaux de police correctionnelle, et qui consistent à vendre cher le secours imaginaire d’un pouvoir surnaturel. Doutons même d’une accusation souvent répétée, suivant laquelle ce ne seraient pas seulement des procédés bizarres, extravagants, qui auraient servi à cacher le secret des compositions magiques ; mais des atrocités, des crimes, enfantés par l’exaltation de la folie, par les transports de la cruauté, par les raffinements de la
(l) « Fait pareillement S. M. défense à tous bergers de menacer, (( maltraiter, faire aucun tort... aux fermiers ou laboureurs qu'ils servent v( ou à ceux qu’ils ont servis... ainsi qu’à leurs familles, bergers ou do- K mestiques; à peine contre lesdils bergers, pour les simples menaces, de « cinq années de galères, et pour les mauvais traitements, de neuf « années...»
(Préambule du conseil d’État du roi du 15 septembre 1751.)
vengeance, ou seulement par la volonté d’imposer à des affidés la chaîne d’une complicité redoutable (i). Mais trop souvent, on ne peut le nier, le poison seul a fait toute l’efficacité des sortilèges : c’est un fait que les anciens n’ont pas ignoré, et dont nous avo.ns indiqué une preuve en citant la seconde églogue de Théocrite (2). C’est un fait que, chez les modernes, les procédures judiciaires ont constaté (3), lors même que le malheureux frappé de mort s’obstinait avoir, dans les maux qu’il endurait, des effets surnaturels, et en aidait ainsi le coupable auteur à dérober la cause physique aux recherches de la loi.
Alors, certes, les magistrats auraient acquis de grands droits à la reconnaissance publique, si, éclairés autant que sévères, ils eussent mis leurs soins à dévoiler le
(1) « Commodus... sacra Mithriaca homicidio vero polluü^ cum illic « aliquid ad speciem timoris vel dici vel fingi soleat... » (Æl. Laraprid. in Commod. Anton.) Celle phrase est obscure ; on y recüniiaît la rësei’ve extrême que s’imposaient les anciens écrivains sur tout ce qui concernait les initiations. On peut néanmoins en induire que, dans les mystères de Milhra,lerécipiendaire croyait obéirai! commandement de tuerun homme. Ces mystères, qui pénétrèrent àRomi', et, par suite, dans les Gaules, vers le commencement de notre ère, lemontaienl, en Asie, à une haute antiquité, puisque le premier Zoroastre y fut initié avant de commencer sa mission religieuse ; or ce prophète est de beaucoup antérieur à Ninus; la religion qu’il fonda était déjà i-épandue et puissante dans l’empire d’Assyrie, au temps de Ninus et de Sémiramis... L’épreuve, mise jadis en usage par les prêtres de Mithra, afin de s’assurer de la l ésolution et de la docilité d’un récipiendaire, est encore aujourd’hui pratiquée dans les loges de maçonnerie, pour l’un des grades supérieurs. Des épreuves analogues ont dû, à plus forte raison, passer, des anciens temples, dans les écoles de magie; et, on le sent, ce qui n’était habituellement qu’une feinte, pouvait, au besoin, devenir une réalité.
(2) Ci-dessus, chap. ix, page 165.
(3) En 1680, des bergers de Brie firent périr les bestiaux de leurs voisins, en leur administrant des drogues sur lesquelles ils avaient jeté de l’eau bénite et récité des conjurations magiques. Poursuivis comme sorciers, ils furent condamnés comme empoisonneurs : on reconnut que la base de ces drogues était de l’arsenic.
crime aussi bien qu’à le punir; s’ils en avaient livré la nature véritable à la plus grande publicité, proclamant l’impuissance des magiciens dès qu’ils n’ont point recours à ces détestables pratiques. De pareilles révélations auraient enfin guéri les imaginations blessées.
Mais loin de là : les juges ont longtemps raisonné comme les inquisiteurs, qui, lorsque des dépositions formelles prouvaient que les secrets des principaux sorciers consistaient à fabriquer des poisons, punissaient néanmoins le forfait imaginaire plutôt que le forfait réel (1). Les législateurs n’avaient pas d’autres yeux que le vulgaire : ils portaient contre les sorciers des décrets terribles, et par cela même ils en doublaient, ils en décuplaient le nombre ; ce serait mal connaître les hommes que de douter, en ce sens, de l’efficacité de la persécution. En ouvrant une vaste carrière aux délations que peuvent dicter la sottise^ la peur, la haine ou la vengeance, en apprêtant de toutes parts les instruments de torture, en dressant les bûchers, ils multiplièrent les aveux forcés, les dénonciations absurdes ou mensongères ; en revêtant du caractère saint de la loi leurs folles terreurs, ils rendirent incurable l’égarement général : la multitude ne mettait point en doute la culpabilité d’hommes qu’elle voyait poursuivre avec tant de rigueur ; les hommes éclairés grossissaient les rangs de la multitude, soit par entraînement, soit pour ne point devenir suspects eux-mêmes des crimes dont ils auraient nié l’existence. Comment expliquer autrement la longue et déplorable histoire des procès de sorcellerie, où l’on voit, chaque jour, les accusés confesser, les témoins affirmer, les médecins constater, les juges punir des faits matériellement impossibles ! On supposait, par exemple, que l’insensibilité physique de tout le corps ou d’une
(I) Llorente, Histohecle l’inquisition^, tome m, pages 440 et 441.
DES SCIENCES OCCULTES. — CHAP. XVill. 293
partie seulement, était le signe certain d’un pacte avec le diable. En 1589, quatorze prétendus sorciers, déclarés insensibles, h la suite d’une visite légale de chirurgiens, furent en conséquence condamnés à mort. Sur l’appel interjeté par ces malheureux, le parlement, séant alors à Tours, ordonna un nouvel examen. Il fut avéré, par les hommes sages qui y procédèrent, que les accusés étaient stupides ou fous (peut-être devenus tels à la suite des misères qu’ils avaient endurées) ; mais doués d’ailleurs d’une vive sensibilité physique (1). Cette fois, la vérité fut entendue ; elle leur sauva la vie. 'Mais ce ne fut là qu’un cas d’exception. Le cours du xvif siècle vit encore un grand nombre de procès de sorcellerie; jusqu’à ce qu’enfm le progrès des lumières, ce bienfait de la civilisation qu’on ne cesse aujourd’hui de calomnier, dessillât les yeux de l’autorité suprême. L’ordonnance de juillet 1682 porte que les sorciers ne seront poursuivis que comme trompeurs, profanateurs et empoisonneurs, c’est-à-dire, pour leurs véritables crimes : et de cet instant, le nombre des sorciers a diminué tous lesjours (2).
Cette discussion pourra paraître superflue aux esprits impatients qui croient que c’est perdre le temps que de réfuter aujourd’hui l’erreur d’hier ; comme si le développement des causes de nos erreurs ne formait pas une partie essentielle de l’histoire de l’esprit humain. Et si d’ailleurs, en Europe, les personnes qui ont reçu quelque instruction ne croient plus aux sorciers, un tel progrès est-il déjà si ancien, et les lumières se sont-elles étendues dans un cercle si vaste que ce sujet ne mérite plus que l’oubli? Il y a cent ans à peine qu’à Paris, un livre parut
(1) Chirurgie de Pigray^ liv. vni,chap. lü, page 445. — Voyez F. Leuret, Fragments psychologiques sur la folie, Paris, 1834. — Calmeil, De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire, Paris, 1845, 2 vol. in-8.
(2) Dulaure, Histoire de Paris, tome v, pages 36, et 37.
pour appeler la rigueur des lois et la sévérité des tribunaux sur les sorciers, et sur les incrédules qui nient l’existence de la sorcellerie et de la magie ; et ce livre reçut alors les éloges des juges de la littérature (1).
Nous avons déjà rappelé le supplice d’une prétendue sorcière brûlée à Wurtzbourg, en 1750. A la même époque, dans un pays de lumières, aux rigueurs des magistrats qui ne poursuivaient plus un crime chimérique, survivaient les emportements de la crédulité populaire. « Il n’y a guère plus d’un demi-siècle que l’on noyait en- « core les sorciers en Angleterre, écrit un voyageur ad-
« mirateur enthousiaste des Anglais Dans l’année
« 1751, deux vieilles femmes, suspectées de sortilèges, « furent arrêtées ; et, dans le cours des expériences que « la populace fit sur ces malheureuses, en les plongeant à « plusieurs reprises dans un étang, elles furent noyées, <( dans un lieu après Tring, à quelques milles de Lon- « dres (2). » Malgré le voisinage de la capitale, il ne paraît pas que l’autorité ait fait la moindre démarche pour punir deux assassinats, que le voyageur qualifie si doucement à' expériences.
Après un tel exemple, on conçoit qu’en 1760, dans une des provinces intérieures de la Suède (5), il ait fallu l’autorité et le courage de l’épouse d’un grand personnage, pour arracher à la fureur du peuple douze femmes accusées de magie.
En 1774, l’Allemagne, où la philosophie estcultivée avec tant d’ardeur, l’Allemagne n’a-t-elle pas vu de nombreux disciples suivre Gassner et Schroepfer, et embrasser
(1) Traité sur la maffie, par Daugis (in-l2, Paris, 1732), extrait avec éloge dans le Journal de Trévoux^ septembre 1732, pages 1534-1544.
(2) Voyage d\m Français en Angleterre (2 vol. in-8°, Paris, 1816), tome I, page 490.
(3) En Dalécarlie... Barbier, Dictionnaire historique^ 1195.
leurs doctrines de miracles, d’exorcismes, de magie et de théurgie (i) ? En 1783, dans le canton de Lucerne, le célèbre historien J. Muller et un de ses amis, paisiblement assis sous un arbre, et lisant Tacite à haute voix, furent assailliset pensèrent être massacrés par une troupe de paysans, à qui deux moines avaient persuadé que les étrangers étaient des sorciers (2).
Au commencement du siècle , on a condamné, en France, plusieurs escrocs, qui, parcourant les campagnes, affirmaient aux paysans que l’on avait jeté des sorts sur leurs bestiaux ou sur eux : et, non contents de se faire payer pour lever les prétendus sorts, en désignaient les auteurs, et suscitaient ainsi de violentes inimitiés, et même des rixes meurtrières.
« En 1810, dans les écoles de Rome, on argumentait « encore sérieusement pour savoir si les sorciers sont « fous ou possédés (3). » On était plus avancé à Paris en 1817 : on y a publié des ouvrages (4) oii Ton soutient formellement l’existence de la magie, et où l’on applaudit au zèle des hommes savants et vertueux qui, jadis, faisaient brûler les sorciers.
Que les fauteurs de ces doctrines s’applaudissent; elles sont encore puissantes dans les contrées lointaines où les colons ont plus souvent porté les vices que les lumières de l’Europe. Les terres élevées et arides des îles d’Amérique sont en proie, en été, à des maladies qui ravagent les haras et les troupeaux, et n’épargnent même pas les hommes. Qu’elles aient pour cause la mauvaise
(1) Tiedemann, De quæstione^ etc. pages 1 14 et 1 15.
(2) G. Y. de Bonstetten , Pensées sur divers objets de bien 'piihlic ^ pages 230-232.
(3) Guinna-Laoureins, Tableau de Rome vers la fin de 1814, page 228.
(4) Les précurseurs de l’Antéchrist. — Les superstitions et prestiges des philosophes. Voyez le Journal de Paris, 28 décembre 1817.
qualité des eaux stagnantes dont on est obligé de faire usage, c’est ce qu'on ne peut révoquer en doute, puisque les habitations arrosées par des eaux courantes échappent constamment au fléau. Loin de reconnaître cette vérité, les planteurs attribuent opiniâtrément leurs pertes à des moyens de sorcellerie pratiqués par leurs esclaves ; et ils font périr dans les tortures les infortunés sur qui le hasard a fixé leurs soupçons (1).
' Mais est-il besoin de traverser les mers pour trouver des exemples de ces horribles extravagances? En-l’année 1817, dans une commune de la Flandre orientale, un père a assassiné sa fille, âgée de dix ans, parce que, àï\, elle était sorciè^re : il préparait le même sort, et par un motif semblable, à sa femme et à sa sœur (2). On a prétendu que ce misérable était en délire : quel délire que celui qui, d’un époux, d’un père, fait un assassin ! Quelle effroyable crédulité que celle qui conduit à un pareil délire! Comment qualifier le crime de ceux qui le font naître, de ceux qui l’entretiennent ?
En 1826, la ville de Spire a été le théâtre d’un scandale affligeant, moins encore par le caractère que lui imprime la qualité des personnes qui font donné, que par les conséquences morales qui peuvent en découler. L’évêque de cette ville, « mort à l’âge de quatre-vingt- « deux ans, et qui avait légué 20,000 florins à sa cathé- « drale, n’a point été enterré, comme ses prédécesseurs, « dans une chapelle de son église : le clergé n’a voulu « prendre aucune part à ses funérailles , parce qu’i/ c( accusait ce vénérable prélat de soreellerie (3). »
Nous étonnerons-nous désormais de la crédulité bar-
(1) Je liens le fait d’un témoin oculaire.
(2) Voyez le Journal de jeudi 3 avril 1817, page 3.
(3} Voyez le Constitutionnel du 15 août 1826.
bare de la multitude, quand ses guides religieux lui donnent de tels exemples ?
Dans la presqu’île de Héla, près de Dantzick, un charlatan accuse une femme d’avoir jeté, sur un malade, un sort malfaisant. On s’empare de cette malheureuse, on la torture à plusieurs reprises pendant deux jours ; on essaye deux fois de la noyer ; on finit par l’assassiner à coups de couteau, parce qu’elle refuse d’avouer qu’elle est sorcière, parce qu’elle se déclare incapable de guérir le malade (1).
Dans notre patrie aussi, dans la France, justement orgueilleuse de ses lumières, de sa civilisation, de la douceur de ses mœurs, l’erreur a porté ses fruits. Une paysanne des environs de Dax tombe malade ; un fourbe persuade aux amis qui l’entourent, que sa maladie est l’effet d’un sort jeté sur elle par une de ses voisines. Ils se saisissent de celle-ci, la frappent violemment, puis la plongent dans les flammes pour la forcer à lever le sort ; ils l’y retiennent, malgré ses cris, ses prières, ses serments; ce n’est que lorsqu’ils la voient près d’expirer, qu’ils la poussent hors de la maison (2).
Ce crime a été commis il y a onze ans... il vient de se renouveler dans un village du département du Cher. Accusée d’avoir ensorcelé des bestiaux, la victime succombera probablement aux traitements atroces qu’elle a endurés (3). Les interprètes de la justice poursuivent les coupables ; ils les puniront. Eh î qu’importe la condamnation de quelques insensés? c’est la source du mal qu’il faut tarir. Sommes-nous donc encore au temps où l’on professait qu’il faut que le peuple reste ignorant et croie
(1) Voyez le National du 28 août 1836.
(2) Voyez le Constitutionnel du 26 juillet 1826.
(3) Voyez le National du 6 novembre 1836.
tout sans examiner rien ? Dans les écoles ouvertes aux classes pauvres, osera-t-on dire un mot qui les prémunisse contre les dangers d’une crédulité aveugle ? Et toutefois, jusque dans le voisinage de la capitale, les campagnes sont infectées de livrets de sorcellerie. Je parle de ce que j’ai vu ; j’en ai distingué un, entre autres, imprimé très-récemment : c’est ce qu’attestaient le caractère typographique, la blancheur du papier, l’état de conservation et la propreté du livret, si remarquable entre les mains grossières d’un pâtre. Dans celui-là, au milieu d’absurdités et de lambeaux de Grimoire, on trouve des recettes moins innocentes : celle, par exemple, de la composition d’une eau de mort, poison violent, mais indiqué comme propre à transmuer en or tous les métaux ; une autre recette doit servir à procurer l’avortement, et ordonne l’emploi d’un médicament plus énergique, dans le cas où la mère aurait senti remuer son enfant ; tant il est vrai, comme nous l’avons déjà observé, que des leçons de crime se sont mêlées presque toujours aux rêveries des sorciers!
Faut-il donc laisser l’erreur s’enraciner ? ou est- ce le devoir d’un homme de bien de la combattre dans son principe, jusqu’à ce que le progrès des lumières préserve de ses atteintes l’homme même le plus simple et le plus borné ? Faut-il sauver de ses conséquences ceux qui se croiraient un pouvoir surnaturel, et ceux que l’elfroi de ce pouvoir tourmenterait d’inquiétudes aussi redoutables par leurs suites, que ridicules par leur origine ? ou n’est-ce ici qu’une question oiseuse de philosophie ? Sont-ils si éloignés de nous, les siècles où, agitée de terreurs frénétiques et d’autant plus difficiles à guérir par le raisonnement qu’elles ne portaient sur aucun motif déterminé, la multitude dévouait au supplice des êtres paisibles; où, sur un mot, sur un bruit vague, un peuple
entier devenait accusateur, juge et bourreau ? Ces terreurs qui changent l’homme en bête féroce, n’offrentelles pas un grand moyen de trouble, de vengeance, de pouvoir, à ceux qui les fomentent, à ceux dont le but avoué est d’asservir les princes et les nations ? Et dussent les lignes que j’écris me valoir une accusation de sacrilège, de la part de quelques hypocrites de fanatisme ^ que fais-je, que d’obéir à ma conscience, quand je réduis à sa honteuse absurdité une croyance contraire aux plus chers intérêts de la société humaine, comme à tout ce que peut enseigner de la puissance, de la sagesse et de la bonté de Dieu, une piété véritable ?