‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 32 sur 55 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Action de l’imagination ; préparée par la croyance habituelle à des récits merveilleux ; secondée par des accessoires physiques, par la musique, par l’habiludc d'exalter les facultés morales , par une terreur irréfléchie, par les pressentiments. Les mouvements sympathiques propagent les effets de l'imagination. Guérison produite par l’imagination. Écarts de l’imagination, troublée par les maladies, par les jeûnes, les veilles et les macérations. Remèdes moraux et physiques, opposés avec succès aux écarts de l’imagination.

x\ux causes physiques qui plongeaient les prétendus sorciers en des égarements déplorables, se joignait un auxiliaire qui seul semble capable de les remplacer toutes, l’imagination.

Tel en est le pouvoir, que, par ses égarements, quelques hommes ont voulu, en effet, explicper toutes les illusions magiques ; c’est aller trop loin. L’imagination combine les impressions reçues ; elle ne crée rien. Dans les fantômes du sommeil, dans les délires de la veille, elle ne présente rien que l’on n’ait vu ou senti, ou dont on n’ait entendu parler. La terreur, la tristesse, l’inquiétude, la préoccupation produisent facilement cet état intermédiaire entre le sommeil et la veille, où les songes deviennent de véritables visions. Proscrit par les triumvirs, Cassius Parmensis s’endort en proie à des soucis trop bien justifiés par sa position. [In homme d’une figure effrayante lui apparaît, lui dit qu’il est son mauvais

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génie. Habitué à croire à l’existence de ces êtres surhumains, Cassius ne cloute point de la réalité de l’apparition ; et, pour les esprits superstitieux, elle devient le présage certain d’une mort violente qu’un proscrit ne pouvait guère éviter.

La même explication convient à la vision qui affligea Brutus, sans l’intimider, la veille de la bataille de Philippes. Elle s’applique, avec plus de force encore, au rêve de l’empereur Julien (1). Un génie parut s’éloigner de lui, d’un air consterné, la nuit qui précéda sa mort : c’était le génie de l’empire, dont ses yeux retrouvaient partout l’image, reproduite sur ses monnaies, révérée par ses soldats au milieu de ses étendards, et sans doute aussi placée dans sa lente. Inquiété par la disette qui tourmentait ses troupes, certain qu’au sein même de son armée, une religion contraire à la sienne suscitait contre lui de nombreux ennemis et peut-être des assassins, à la veille de donner une bataille décisive, est-il surprenant que le sommeil qui l’accablait fût agité par des songes sinistres-, est-il surprenant que le disciple enthousiaste des philosophes théurgistes dont la doctrine assignait aux génies un rôle si important, vît en songe et crût avoir vu réellement le génie de l’empire, morne et prêt à l’abandonner ?

Une femme âgée pleurait un frère qu’elle venait de perdre : tout à coup elle croit entendre sa voix, que, par une déception condamnable, on contrefaisait près d’elle. Égarée par l’eflroi, elle affirme que l’ombre de

son frère lui est apparue resplendissante de lumière

Elle n’aurait point eu cette vision, si, dès l’enfance, on n’avait chargé sa mémoire de contes de revenants et d’apparitions. Ces contes remontent aux temps les plus

(I) Ammian. Marcell. lib. xxv.

anciens ; et alors ils n’étaient pas mensongers. Rappelons-nous les sanctuaires où, du temps d’Orphée, on évoquait les morts. Nous avons trouvé jusque dans Tantique Judée ces apparitions fanstasmagoriques. Les premiers récits qui en furent faits, n’étaient donc fondés ni sur de vains songes, ni sur l’égarement de l’imagination, ni sur le désir de tromper : on avait vu réellement ce que Ton disait avoir vu, et ce que, si souvent stimulées par ces récits ou par leur souvenir, la douleur et la curiosité ont craint ensemble et désiré de voir.

Dans les montagnes d’ Écosse et dans quelques contrées de l’Allemagne, on croit encore à la réalité d’une apparition merveilleuse qui est, dit-on, le présage d’une mort prochaine (1). On voit, hors de soi, un autre soimême, une figure en tout semblable à soi pour la taille, les traits, les gestes et l’habillement. Produire un miracle semblable n’est-ce pas au-dessus des ressources de Tart ? Il suffira d’un miroir concave, segment d’une sphère de grande dimension, fixé au fond d’une armoire profonde : disposez au-dessus de Tarmoire une lampe dont la lumière ne puisse y pénétrer directement, mais, au contraire, tombe dans toute sa force sur le point où il faudra se placer pour obtenir du miroir le plus grand effet possible. A ce même point conduisez, à son insu, un homme peu instruit et enclin aux rêveries et aux terreurs du mysticisme ; que les battants de l’armoire, en s’ouvrant, lui présentent, à Tiinproviste, la glace décevante... Il voit, du sein des ténèbres, sortir et s’avancer vers lui sa propre image, brillante de clarté (2) ; il

(1) Walter Scott, A legend of Montrose, chap. il. Note. — Fantasmagoriana ou Recueil d’histoires^ etc. traduit de l’allemand (2 vol. in-12, Paris, 1812), tome ii, pages 126-142.

(2) «Je m’approchai de l’armoire... Les deux battants se déploient « sans faire le moindre bruit. La lumière que je tiens à la main s’éteint;

croit pouvoir la saisir ; il fait un pas de plus ; elle disparaît. 11 ne peut expliquer naturellement cette vision ; il ne le tente pas: mais il a vu, bien réellement vu, il en est sûr, il ne peut l’oublier. Ce souvenir le poursuivra, l’obsédera et bientôt peut-être exaltera assez son imagination pour que le phénomène se reproduise spontanément, sans l’aide de causes extérieures. Que le désordre de l’esprit se communique aux organes ; que l’homme crédule languisse, dépérisse ; qu’il meure... La mémoire de sa fin douloureuse lui survivra. Des êtres malades ou prédisposés à le devenir, en répéteront la légende ; ils la méditeront ; ils en imprégneront leurs rêveries ; ils finiront par voir eux-mêmes le miracle qu’ils ont entendu conter dès leur enfance ; et, persuadés que c’est l’avant-coureur d’une mort prompte, ils mourront de leur persuasion.

Si telle est encore la crédulité humaine, supposerat-on qu’en des jours moins éclairés, les thaumaturges, doués d’ailleurs de tant de moyens d’agir sur l’imagination (1), aient laissé oisif un instrument si propre à étendre l’empire du merveilleux ? Etayés de quelques faits réels mais extraordinaires, -les récits de prodiges et de miracles subjuguaient partout la crédulité ; ou plutôt ils faisaient, comme de nos jours, presque toute l’instruction départie au vulgaire, et disposaient d’avance les yeux à tout voir, les oreilles à tout entendre, et les esprits à tout croire.

Ainsi préparée, puis exaltée par quelque cause énergique, où s’arrêtera l’imagination, terrible et séduisante

« et, comme si je me trouvais devant un miroir, mon image fidèle sort « de farmoire : l’éclat qu’elle répand éclaire une grande partie de l’ap- « parternent, etc.» Fantasmagoriana, tome ii, pages 137-138.

(1) Voyez ci-dessus, chap. xiu, ce qui a été dit sur les illusions d’optique que savaient produire les anciens thaumaturges.

tour à tour, mais toujours prompte à nous confondre par des phénomènes imprévus, et à s’enivrer elle-même de merveilles fantastiques ? Suspendre ou exalter au plus haut degré l’action de nos sens ; soustraire le jeu de nos organes à l’empire de notre volonté et à la marche constante de la nature ; leur communiquer des mouvements et une force inconnue, ou les roidiret les frapper d’immobilité ; troubler l’âme jusqu’à la folie, jusqu’à la frénésie ; créer tantôt des délices au-dessus de l'humanité, et tantôt des terreurs plus dangereuses que les périls qu’elle nous représente : tels sont les écarts de l’imagination, tels sont ses jeux. Et, dominée à son tour par le trouble survenu dans nos fonctions physiques, elle enfantera encore des erreurs, des craintes, des délires, des tourments surnaturels, jusqu’à ce que des remèdes purement matériels, en guérissant le corps, rendent à l’ame le calme que lui avait fait perdre l’état .maladif des organes.

Que de miracles opérerà entre les mains du thaumaturge habile à le manier, un ressort susceptible d’applications si variées, et doué d’une force si irrésistible ! Ne parlons pas seulement d’esprits bornés, d’êtres ignorants et faibles comme les infortunés dont nous avons tout à l’heure retracé les misères ; que l’homme le plus ferme se suppose en butte, à son insu, à toutes les causes qui peuvent agir sur l’imagination ; osera-t-il dire ; Ces efforts seront vains; ma vigueur morale triomphera; le trouble n’entrera point dans mon cœur, ni le désordre dans mes pensées ?

Les anciens n’ont point ignoré le parti que, par tant de côtés, on peut tirer de Timagination. Cet agent redoutable explique un grand nombre de merveilles que nous racontent leurs histoires. Notre marche est tracée : nous devons rendre ces merveilles croyables, en leur opposant

des faits analogues observés par les modernes, faits dans lesquels on ne soupçonne pas plus l’imposture que l’intervention d’une puissance surnaturelle.

Ne portant pas moins de calme que de persévérance dans ses mystiques rêveries, la célèbre madame Guyon déclarait à Bossuet, son accusateur et son juge, et elle rapporte dans sa Vie (1), qu’elle recevait de Dieu une telle abondance de grâce que son corps ne pouvait la supporter : il fallait la délacer, la mettre sur son lit; il fallait qu’une autre personne reçût d’elle la surabondance de grâce dont elle était remplie : cette communication, qui s’opérait en silence, souvent même sur des absents, pouvait seule la soulager. Le duc de Chevreuse, homme sérieux et de mœurs austères, affirmait aussi à Bossuet que, quand il était assis près de madame Guyon, il ressentait cette communication de la grâce, et il demanda ingénument au prélat, s’il n’éprouvait point un mouvement semblable (2) . Dignes à la fois de ridicule et de compassion, ces deux personnes étaient-elles bien éloignées des prophètes et des Pythies, que l’on nous peint comme subjugués par le dieu dont la présence remplissait tout leur être, et forcés de proférer les oracles que lui-même mettait dans leurs bouches pour les annoncer au monde ?

Que l’exaltation augmente : l’homme tombera dans l’extase également propre à faire croire à des merveilles, et à en opérer, parce qu’elle soustrait l’homme à l’empire de la raison comme â celui des impressions physiques. L’extase a attiré l’attention des physiologistes, et provoqué des recherches savantes dont les résultats seront probablement confirmés par des observations ul-

(1) Vie de m.ad. Guyon écrite par elle -même ^ tome ii, chap. 13 et 22; et tome iii, chap. 1 .

(2) Burigny, Vie de Bossuet, Paiis, 1761, in- 12, pages 274, 275 et 280.

lérieures. L’examiner à ce point de vue nous écarterait trop de notre sujet : bornons-nous à des faits qui s’y rattachent immédiatement. On assure que les Hindous tombent, à volonté^ en extase ; l’extase est un état fréquent chez les Kamtchadales et les lakoutes, et chez les indigènes du nord et du midi de l’Amérique. On l’observe dans les îles Sandwich et à Taiti, depuis que les persécutions religieuses exercées dans ces contrées, jadis fortunées, par les missionnaires européens, exaltent l’imagination des sectateurs de l’ancienne religion (1). L’extase est, en quelque sorte, un bienfait pour des peuples ignorants et superstitieux ; elle leur fait momentanément oublier les misères sous le poids desquelles se traîne leur existence languissante. On peut, en ce sens, l’assimiler soit à l’ivresse, soit à l’engourdissement profond, produit par les drogues stupéfiantes dont se sont quelquefois aidés des malheureux pour se soustraire aux angoisses de la torture (2). Yolney attribue, en effet, à un état voisin de l’extase, le courage impassible que déploie, au milieu des plus effroyables tourments, l’indigène de l’Amérique septentrionale (3).

L’extase a surtout l’avantage de suppléer, pour les croyants, à la froideur despi'euves et à l’insuffisance des descriptions de la félicité céleste. Susceptible, dans sa frêle nature, de douleurs prolongées et de courtes jouissances, l’homme se fait plus facilement une idée des tourments de l’enfer que des plaisirs des cieux. L’extase ne décrit pas ces plaisirs, elle n’en prouve point l’existence future ; elle les fait actuellement goûter. Que les anciens eussent étudié les causes de l’extase et connu sa

(1) Ferdinand Denis, Tableau des sciences occultes, pages 20! -20o.

(2) Voyez ci-dessus, chap. xvir.

(3) OEuvres complètes de Volney, tome vu, pages 443-4d0.

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