‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 33 sur 55 · CH AP, XIX · texte numérisé non relu

CH AP, XIX

puissance, c’est ce dont il est difficile de douter (1). Et si, pour y conduire une imagination ardente, il fallait s’aider d’agents secondaires, les thaumaturges n’avaient-ils point à leurs ordres la pompe des cérémonies, l’éclat des prestiges, le charme des spectacles, les séductions de la mélodie? l.a musique suffirait pour livrer des âmes neuves et tendres aux plus délicieuses illusions. Grâce à elle , deux fois dans sa jeunesse, Chabanon (2) éprouva ce qu’on raconte des extases des saints : «Deux fois, dit-il, au bruit des orgues et d’une « musique sainte, je me suis cru transporté dans le ciel ; « et cette vision avait quelque chose de si réel, j’étais « tellement hors de moi tout le temps qu’elle a duré, « que la présence même des objets n’aurait pas agi plus « fortement. » Placez ce jeune homme, en des temps moins éclairés, sous la discipline de thaumaturges intéressés à cultiver ses dispositions à la rêverie : l’extase momentanée deviendra bientôt une vision positive, durable, dont il ne doutera pas plus que de sa propre existence ; il en attestera la vérité avec la fermeté d’un homme convaincu, avec l’enthousiasme d’un martyr.

Nous avons déjà parlé de l’influence magique des sons harmonieux (3) : nous pourrions aussi rappeler Alexandre et Eric le Bon (i), tous deux enflammés d’une colère homicide par des chants belliqueux. Ce qu’éprouvèrent ces deux héros se reproduit encore sur les soldats qui marchent au combat, au son des instruments guerriers.

Seule, sans secours extérieurs, sans impressions phy-

(1) Tertullian. De ecstasi.

(2) Chabanon, Tableau de quelques circonstances de ma vie^ etc. Œuvres posthumes J, pages 10-11.

(3) Ci-dessus, chap. vn.

(4) Saxo Gramrnal. llist. Dan. lib. xii, pages 201-205.

siqiies, l’imagination peut s’échauffer jusqu’à la fureur, jusqu’au délire.

Pour s’en convaincre, il suffit de tenter sur soi-même une expérience analogue, en se passionnant pour ou contre un objet dont on occupe sa pensée : on sera surpris du degré de colère ou d’attendrissement auquel conduira bientôt cette illusion volontaire. Qu’on se demande ensuite si l’auteur dramatique, pour trouver l’accent delà passion, ne doit pas s’identifier au personnage passionné qu’il met en scène. Partout où il n’y parvient pas, Féloquence et la poésie lui offrent d’insuffisantes ressources ; on aperçoit que c’est lui qui parle, et non pas son héros. L’acteur, à son tour, ne peut réussir, s’il ne devient vraiment l’être qu’il représente, autant du moins que le lui permettent les convenances théâtrales. Le costume, le cortège, la présence et les discours des personnages qu’il doit combattre ou défendre le secondent dans son illusion : il est ému avant de songer à nous émouvoir, ses cris partent du cœur, ses larmes sont des larmes véritables. Que sera-ce, si un intérêt personnel, présent, profond, se rattache aux passions, aux sentiments qu’il exprime ? il sera alors tout ce qu’il paraît être, et avec plus de vérité peut-être, ou du moins plus d’énergie que le personnage même dont il fait revivre les transports. Allons plus loin : délivré de la contrainte qu’imposent les regards du public, plaçons l’être passionné dans la situation où j’ai observé plusieurs fois une jeune femme, douée d’une organisation forte et d’une imagination très-mobile et très- vive. Il eût été plus qu’imprudent de lui confier le personnage d’une héroïne, entonnant le chant de guerre, et se précipitant, le fer à la main, sur les ennemis de son pays. Cette pensée seule, une arme dont elle se saisissait, quelques mots, quelques vers qu’elle récitait, l’enivraient soudain

d’une fureur qui contrastait singulièrement avec son caractère gai et affable : l’être le plus aimé n’eût pas été longtemps à l’abri de ses coups. Sa rapide et redoutable exaltation rend, pour moi, croyable ce que l’on rapporte des héros Scandinaves. « 11 leur prenait, de (( temps en temps, des accès de frénésie... Ils écumaient, (( ne distinguaient plus rien, frappaient au hasard, de leur « épée, amis et ennemis, arbres, pierres, objets animés « et inanimés. Ils avalaient des charbons ardents, et se « précipitaient dans le feu... L’accès fini, ils éprouvaient « un long épuisement (1). » Si, comme le paraît croire l’auteur que je transcris, ils avaient cédé alors à l’action d’un breuvage enivrant, les Sagas, qui contiennent tant d’exemples du fait, en auraient quelquefois rappelé la cause. Ces mouvements furieux , je n’en doute pas, naissaient d’une imagination que l’exaltation habituelle rendait susceptible de transports excessifs. Ces guerriers, qui ne connaissaient de bonheur que celui de voir couler le sang, le sang de l’ennemi ou le leur, et qui n’ouvraient le séjour céleste qu’aux héros morts dans les combats, n’avaient besoin que de leurs propres sentiments pour se livrer à cette frénésie passagère : on s’étonnerait presque qu’ils n’y fussent pas continuellement en proie.

L’excès de la peur produira-t-il quelquefois le même délire que l’excès du courage ? Pourquoi non, si l’un et l’autre troublent également la raison ? a Les Samoïèdes, « dit un voyageur ('2), sont extrêmement susceptibles de « crainte. Lorsqu’on les touche inopinément, ou que leur « esprit est frappé de quelque objet imprévu et effrayant, « ils perdent l’usage de la raison, et entrent dans une fu-

(I) tU'pping, Histoire des expéditions des Normands et de leur établissement en France au A® siècle^ tome i, page 46.

(‘i) Wagner, Mémoires sur la Russie, etc. page 207.

« renr maniaque. Ils se saisissent d’un couteau, d’une « pierre, d’une massue, ou de quelque autre arme, et se « jettent sur la personne qui a causé leur surprise ou « leur frayeur. Ne peuvent-ils satisfaire leur rage ; ils « hurlent et se roulent à terre, comme des personnes « aliénées. » Observons que la cause primitive de ces accidents est la peur que les Samoïèdes ont des sorciers, et que le délire qui en est la conséquence fait passer pour sorciers les malheureux qu’il tourmente : quelle mine féconde à exploiter pour les artisans de miracles !

A un point de vue plus général, la crainte livre l’homme faible au pouvoir de celui qui sait la lui inspirer. Si, comme l’ont pensé plusieurs observateurs, la crainte est le principe de tout ce qu’il y a de réel dans ce que l’on raconte des serpents et d’autres animaux, habiles à charmer le faible oiseau dont ils veulent faire leur proie, le regard de l’homme fort et menaçant doit exercer une action analogue sur les hommes timides : ils ne peuvent en effet le soutenir ; leurs forces enchaînées les laissent immobiles, stupides, sous le poids du charme. Rien de plus commun aussi, dans les légendes de tous les pays, que des magiciens dont le regard fascinateur exerce une puissance inévitable. Cette puissance n’est pas tout à fait chimérique : commune et médiocre dans son principe, elle prend sur une imagination effrayée un ascendant sans bornes.

Eh ! l’homme lui-même ne conspire-t-il pas en faveur de cet ascendant, lorsque, spontanément et en cherchant même à s’étayer de raisonnements plausibles, il se livre à des terreurs meurtrières ? Sans qu’une cause extérieure provoque sa folie, un esprit faible (qui souvent même n’est faible que sur ce point) se frappe d’une idée fixe : tel âge amènera nécessairement la fin de la vie ; telle maladie ne peut avoir qu’une issue funeste ! Combien

de ces vains pressentiments ont rendu inévitable l’événement qui a semblé les justifier ! Ils agissaient d’une manière continue et destructive sur des organes affaiblis, mais auxquels l’absence de ces idées douloureuses aurait permis de recouvrer bientôt leur vigueur naturelle.

Au lieu de naître spontanément dans une âme où la raison peut encore la combattre, que la crainte soit la conséquence d’un pouvoir redoutable auquel on n’ose point assigner de limites : les effets n’en seront ni moins sûrs ni moins terribles que ceux du fer et du poison. Un exemple récemment connu vient se joindre, pour le prouver, à tous les faits dont les histoires anciennes pourraient nous offrir le témoignage. Aux îles Sandwich, il existe une communauté religieuse qui prétend tenir du ciel le don de faire périr, par les prières qu’elle lui adresse, les ennemis dont elle veut se défaire. Si quelqu’un encourt sa haine, elle lui annonce qu’elle va commencer contre lui ses imprécations : et le plus souvent cette déclaration suffit pour faire mourir de frayeur ou déterminer au suicide, l’infortuné en butte à l’anathème (1).

Que l’on s’étonne après cela si, accompagné d’un regard terrassant, l’arrêt de mort, sorti de la bouche d’un thaumaturge, a quelquefois éié exécuté par la terreur, à l’instant où il venait d’être prononcé.

Des cas extrêmes et dès lors toujours rares, passons à d’autres effets de l’imagination qui, moins effrayants, ne sont pas moins propices aux succès d’un thaumaturge.

L’empire qu’exercent sur les organes la sympathie et le penchant à l’imitation, ils l’exercent aussi surfimagina-

(1) Lisianski, Voyage autour du monde en 1803-1806. Bibliothèque uni^ verselle, année 1816. Littérature, tonae m, pages 162-163.

tion ; comme le rire, le bâillement et les pleurs, les vapeurs et l’enthousiasme sont contagieux. Tourmentée d’une mélancolie hystérique, une veuve exécutait les actions étranges que l’on attribue aux démoniaques : quelques jeunes filles qui l’entouraient ne tardèrent point à être attaquées du même mal ; elles en guérirent, dès qu’on les éloigna d’elle. La veuve elle-même, traitée par un médecin habile, recouvra la raison avec la santé (I). Que d’histoires de démoniaques peuvent se réduire à ce peu de mots ! Dans l’histoire des convulsions de Saint-Médard, dans celles qui présentent une foule de personnes tombées, à la fois, sous l’empire du malin esprit, on aurait tort de supposer qu’il n’y avait que des fourbes : le plus grand nombre, au contraire, se composait d’hommes de bonne foi, soumis à la nécessité de l’imitation par une organisation mobile, un esprit faible, une imagination échauffée. Les poètes n’ont probablement rien exagéré, quand iis ont peint la fureur dont étaient saisies les Bacchantes, dans la célébration des Orgies. La plupart de ces Ménades, enivrées au moral plus qu’au physique, ne faisaient qu’imiter involontairement les transports de quelques prêtresses : soit que celles-ci se bornassent à jouer un rôle convenu ; soit que, placées elles-mêmes sous l’empire de l’imagination, exaltées par les liqueurs spiritueuses, les chants, les instruments de musique, les cris, le désordre mystique qui les entouraient, elles fussent les premières à ressentir tout ce qu’inspirait leur exemple.

L’imagination n’est pas toujours malfaisante: combien ne lui doit-on point de guérisons inespérées, subites, prodigieuses ! Nos livres de médecine sont remplis de faits de ce genre qui, chez les peuples peu éclairés,

(1) Frommann, De fascinatione, etc. page 55.

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passeraient facilement pour des miracles. Il faut même quelque effort de raison pour ne rien voir que de naturel dans les effets rapides de l’imagination. L’homme est si fort habitué à chercher du merveilleux, partout où la cause ne frappe point ses yeux aussi prochainement que l’effet ! Le magnétisme animal, dont tous les phénomènes réels sont produits par l’imagination émue, fut d’abord prôné par des charlatans comme un agent physique : entre les mains des fanatiques et des fourbes, il est devenu une branche de la théurgie moderne (1).

« Quand l’imagination frappée fait désirer au malade « un remède, ce qui naturellement est sans efficacité, « peut en acquérir une très-favorable : ainsi un malade « peut être soulagé par des cérémonies magiques, si d’art vance il est persuadé qu’elles doivent opérer sa guérirt son (2), » Ces paroles d’un ancien médecin n’expliquentelles pas tout ce qu’il y a de constaté dans les applications heureuses du magnétisme animal, du perkinisme, de la poudre sympathique, et des jongleries du même genre que l’antiquité et les temps modernes ont vues tour à tour triompher et tomber dans le mépris ?

(1) Le sommeil magnétique elles effets miraci]leux (ju’il produit, ont été prédits, dès 1763, par Swedenborg, quand il a dit : « L’homme peut « être élevé à la lumière céleste, même en ce monde, si les sens coi porels « se trouvent ensevelis dans un sommeil léthargique, etc. » [De la sagesse angélique, n» 257.) Ce lapprochement appartient aux partisans de Swedenborg; mais ils se hâtent d’ajouter qu’il ne faut pas croire à tout ce que diseni [es somniloques ou. somnambules ; que tout ce qui est révélé n’est pas bon; ils se fondent sur ce verset de saint Jean : «Ne croyez point « à tout esprit ; mais éprouvez les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu. » (Joann. Epist. /, cap. 4, vers. 1.) Ils recommandent surtout de ne point croire les somniloques qui contesteraient à Swedenborg sa qualité d’envoyé de Dieu, ou qui parleraient contre sa doctrine. (Daillant-Latouche, Abrégé des ouvrages de Swedenborg, pages 55-58.)

(2) De inc antatione libellus {inter libres Galeno ascriptos). « Quando « mens humana rem amat aliquam, etc. w

L’iûiagination, si puissante sur nos organes, est également soumise à leur influence perturbatrice, quand la maladie a dérangé l’harmonie de leurs fonctions.

Dans le iv® siècle avant notre ère, Carthage était en proie à une des affections endémiques auxquelles les anciens donnaient le nom de peste : agités d’un transport frénétique, la plupart des malades sortaient en armes pour repousser l’ennemi qu’ils croyaient avoir pénétré dans la ville (1). Exténués par la fatigue, la faim, la désolation, sur le radeau où on les avait si cruellement abandonnés, les naufragés de la Méduse (2) éprouvaient des illusions extatiques, dont le charme, quelquefois, contrastait affreusement avec leur position désespérée. Dans ces deux cas, le désordre moral put être augmenté par la sympathie et le penchant à l’imitation. Mais les exemples individuels et récents ne nous manqueront pas. Dans sa Correspondance^ la mère du duc d’Orléans régent raconte, d’une dame de sa connaissance, une anecdote qui paraît le comble de l’absurdité (3), et qui n’a rien que de vraisemblable, si l’on y reconnaît une vision produite, chez une femme en couche, par le transport qui accompagne la fièvre de lait. Victime d’habitudes meurtrières, un jeune homme tombe dans le marasme (4) : il est assiégé de fantômes, et se plaint d’entendre, sans relâche, retentir à ses oreilles l’arrêt de son éternelle condamnation. Dans l’état d’affaissement qui suivit une maladie inflammatoire, un homme également distingué par son esprit et par ses talents militaires, fut assailli de

(1) Diod. Sic. lib. xv, cap. 9.

(2) Relation du naufrage de la Méduse, édition, pages 72-73.

(3) Mémoires sur la cour de Louis XIV, etc. à la date du 18 avril 1719, pages 74-75 de l’édition de 1823.

(4) Ce malade recevait, en 1818, les soins de M. le docteur Marc, auteur d’un important ouvrage, intitulé : De la folie, considérée dans ses rapports avec les questions médico- judiciaires, Paris, 1840, 2 vol. in-8.

visions d’autant plus étranges qu’il jouissait en même temps de la plénitude de sa raison, qu’aucun de ses sens n’était altéré, et que néanmoins les objets fantastiques qui l’obsédaient, et qu’il savait bien ne point exister, frappaient sa vue aussi fortement, et lui étaient aussi faciles à énumérer et à décrire, que les objets réels dont il était environné (1).

On sera peu étonné de voir, dans tous les pays, les thaumaturges débiliter les organes pour dominer plus sûrement l’imagination. Les macérations et les jeûnes étaient une partie essentielle des initiations anciennes ; il fallait également s’y soumettre, avant de recevoir la réponse de certains oracles; et surtout de ceux qui ne se révélaient que dans des songes (2).

On n’ignore pas combien l’irritation du sens de la vue, causée par de longues veilles ou par la contemplation assidue de corps lumineux, dispose à voir des fantômes, surtout quand l’esprit est troublé et le corps affaibli. La principale épreuve à laquelle sont soumis les Sanniassys (contemplateurs) hindous, consiste à regar-

(1) M. le lieutenant général Thiébault, qui m’a permis de le citer. — Observons que des ballucinations semblables ont été éprouvées par des personnes bien portantes. Le savant Gleditscb, à trois heures après midi, vit nettement, dans un coin de la salle de l’Académie de Berlin, Maupertuis, mort à Bàle quelque temps auparavant. 11 n^attribua cette illusion qu’à un dérangement momentané de ses organes; mais, en en parlant, il affirmait que la vision avait été aussi parfaite que si Maupertuis eût été vivant et placé devant lui. (D. ïhiébault, SoucemV d'un séjour à Berlin, tome V, page 21, 5® édition.) — «L’aïeul maternel de Cb. Bonnet, en « santé et indépendamment de toute impression extérieure, voyait « des figures d’hommes, d’oiseaux, de bâtiments, se produire, se mou- « voir, grandir, décroître, disparaître... Sa raison n’en était [)oint altérée; « il savait bien que c’était une illusion, w (Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, pages 22 i-226.)

(2) On jeûnait un jour entiei’, avant de consulter l’oracle d’Amphiaraiîs, à Orope en Béotie : on recevait la réponse dans un songe. Bhilostrat. Vit. Apollon, lib. ii, cap. 4.

der fixement le soleil. Ils ne tardent pas à avoir des visions ; ils aperçoivent des étincelles, des globes enflammés, des météores , et finissent quelquefois par perdre la vue et même la raison (i).

A ces puissants auxiliaires, dont la solitude et l’obscurité secondaient l’énergie, se joignait l’ivresse produite par les boissons et les aliments sacrés : déjà en proie aux croyances, aux craintes, aux espérances superstitieuses, et livré à tant de causes d’exaltation et de délire, comment riiomme le plus sain, le plus maître de sa raison, aurait-il défendu son imagination du pouvoir des prêtres ? Et, sans s’aider d’autres artifices, ne suffisait-il pas de la réunion de ces moyens, pour que rhomme superstitieux, enfermé seul dans le caveau sans issue qui avait reçu le nom de Purgatoire de saint Patrice (2), crût y parcourir un espace immense, et s’y voir environné des apparitions que les moines irlandais avaient d’avance promises à son imagination épouvantée?

Instruits, par l’observation, de la connexion intime de toutes les parties de notre être, les anciens savaient combien les écarts de l’imagination peuvent produire de maladies, en apparence surnaturelles, qui défient souvent l’art du médecin, et presque toujours sa prévoyance; et combien, au contraire, elle peut combattre efficacement l’état maladif des organes : c’était avec un succès égal qu’ils opposaient des remèdes physiques aux maux causés par une imagination exaltée , et qu’ils armaient l’imagination contre les maux physiques, la forçant ainsi à produire autant de bien que quelquefois elle enfante de mal.

(1) Dubois, Mœurs et institutions des peuples de Vlnde^ tome u, pages 271-274.

(2) Gérard Boate, Histoire naturelle d'Irlande^ pages 137-141 de la traduction française. Twiss, Voyage en Irlande, pages 128-129.

En Égypte, au temps de la canicule, régnait quelquefois une maladie épidémique que Ton attribuait à l’influence de l’atmosphère. Pour y porter remède, les prêtres, après des cérémonies et des sacrifices solennels, prenaient du feu sur l’autel consacré à un ancien sage divinisé ; ils s’en servaient pour allumer de nombreux bûchers (1). Ce procédé pouvait être utile; il déterminait, dans l’air, des courants qui le renouvelaient : mais le feu emprunté aux foyers domestiques n’aurait pas eu moins d’efficacité. Ici donc, on s’adressait surtout à l’imagination. Ces rites religieux, ces victimes offertes, ce feu sacré, tout tendait à persuader aux populations que, touché de leurs prières, un dieu protecteur viendrait les secourir. Le peuple à Rome était moissonné par une maladie pestilentielle et rebelle à tous les remèdes connus : les pontifes, au nom du ciel, ordonnèrent la célébration des fêtes et des jeux publics (2). Ce remède, qui nous semble bizarre, fut trouvé pourtant assez efficace, pour que l’on y ait ensuite plus d’une fois recouru. Supposons que la maladie endémique fût de la nature des fièvres pernicieuses ; et cela dut arriver souvent, au milieu d’une population entassée dans des logements étroits, et au retour d’expéditions mililaires où les citoyens essayaient tant de fatigues et de privations, et éprouvaient tant de variations brusques de la température. Une terreur générale se répand ; elle glace les âmes ; elle double la force meurtrière du fléau. Des jeux qui tiennent en plein air toute la population et donnent aux esprits une distraction agréable ; des fêtes où de nombreux sacrifices d’animaux fournissent la possibilité

(1) Ælian. Var. hist.... (cité par Suidas), veib. Èvaùsiv,iayj;v^ispoYfai/.-

iJ.y.T'dîç.

(2) Valer. Maxim, lib. ii, cap. 4, § 4. — A. U. C. 389.

de substituer une nourriture plus saine et plus substantielle à celle que s’accordait la parcimonie habituelle ; des cérémonies qui rassurent l’imagination et promettent que les dieux jetteront un regard de compassion sur leurs dociles adorateurs : n’en est-ce point assez pour combattre les progrès de la contagion, pour en accélérer la fin ; et aussi pour prosterner devant les autels tout un peuple, qui croit devoir au ciel sa miraculeuse délivrance ? Une pareille guérison était bien un miracle^ dans le sens des anciens, un bienfait immédiat, mais non surnaturel^ des dieux.

On rappellerait sans peine d’innombrables exemples de l’emploi de remèdes physiques pour guérir des maladies surnaturelles ; autant du moins que l’on continuerait à prendre dans le sens moderne les expressions anciennes. Gomme tous les biens étaient rapportés à la bonté céleste, tous les maux aussi émanaient de la vengeance des dieux ou de la malfaisance des mauvais génies. Que devons-nous reconnaître dans la plupart des maladies attribuées à cette dernière cause ? Des infirmités nerveuses, épileptiques, hystériques, dont le désordre de l’imagination développait et exaspérait les symptômes, ou qui même naissaient de ce désordre seul. L’hellébore guérit les filles de Prœtus d’une folie, qui toutefois leur avait été envoyée par le courroux des dieux (1). Pour délivrer les Samoïèdes des accès de frénésie où les jette la terreur, et que l’on regarde comme l’effet d’un maléfice ou comme le signe caractéristique de la sorcellerie, il suffit de leur brûler, sous les narines, du poil de renne (2). Par l’odeur ou la fumée de la plante baaraSj

(1) Voyez S. Hahnemann, Dissertation historique et médicale sur Velléborisme, dans Études de médecine, Paris, 1835, tome H, page 157.

(2) Wagner, Mémoires sur la Russie, etc. page 207.

les exorcistes hébreux chassaient les démons du corps des hommes. Rien de plus absurde pour nous, qui ne pouvons voir, dans la possession du démon, que Faction incompréhensible d’une substance immatérielle : rien de plus simple dans les idées des Hébreux ; idées qui étaient celles de tous les peuples anciens. Pour indiquer la nature véritable d’une maladie qui faisait ainsi, de l’homme, la possession des esprits infernaux, il suffit de rappeler que, sous la dénomination de cynospastos, Élien décrit la plante haaras, à laquelle Josèphe attribue la vertu de chasser les démons, et qu’il assure guérir de l’épilepsie (1). Le mode de traitement de ces maladies différait moins que leurs noms. Comme les Hébreux, comme les thaumaturges de l’antiquité, comme les Samoïèdes, Gomme les sages qui, il y a deux siècles, osaient opposer des médicaments aux prétendues fascinations magiques (2) , nous combattons par des fumigations et des odeurs ammoniacales les maladies voisines de l’épilepsie, les vapeurs, l’hypocondrie, ces fruits douloureux d’un déréglement d’imagination contre lequel la raison échoue impuissante. Le miracle et l’absurdité disparaissent donc à la fois, dès que l’on se rappelle l’habitude qu’avait toute l’antiquité de personnifier, dans leurs causes, et le mal et le bien.

(1) Ælian. Denat. animal, lib. xiv, cap. 27. L’algue marine, que le même auteur assimile au cynospastos [ihid. ihid. cap. 2t), recelait un poison très-violent : c’était peut-être cette dernière propriété qui engageait les thaumaturges à s’en réserver la possession exclusive.

(2) Voyez l’indication de ces médicaments, dans Frommaim, De fascinatione, pages 955-958.

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