‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 34 sur 55 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

La médecine faisait partie de la science occulte ; elle ne fut longtemps exercée que par des prêtres ; les maladies étaient envoyées par des génies malfaisants ou des dieux irrités; les guérisons furent des miracles, des œuvres magiques. La crédulité et l’esprit de mystère attribuèrent à des substances sans énergie des propriétés merveilleuses, et le charlatanisme seconda ce genre de déception. Guérisons mensongères. Abstinences extraordinaires. Substances nutritives prises sous un volume presque imperceptible. Résurrections apparentes.

Mais déjà, entraînés par notre sujet, nous sommes entrés dans le domaine de la science dont les promesses auront toujours le pouvoir le plus grand sur l’imagination des hommes.

Quoi! la science de l’homme physique, celle qui, alors même que la marche en est contrariée par des anomalies impossibles à prévoir, s’appuie encore sur tant de connaissances positives, la médecine, n’a point combattu les maladies de l’intelligence, comme les maladies du corps, elle ne nous a point mis en garde contre les nombreux secrets dont se servaient les thaumaturges pour troubler le jeu de nos organes, décevoir nos sens, égarer notre imagination !

Née aussi dans les temples, et présentée elle-même comme une émanation de l’intelligence divine, la médecine respecta le domaine des autres sciences sacrées. Parler d’elle, ce n’est point sortir de l’empire des iluui-

maturges : dans le monde entier, les guérisons furent longtemps des miracles ; et les médecins, des prêtres et des magiciens.

Les médecins furent même des dieux. En Arménie (1), sous le nom de Thicks ou Haralèz, des dieux ressuscitaient les héros morts dans les combats, en suçant leurs blessures. La sœur de Circé, Angitia (2), ne s’établit en Italie que pour y mériter des autels en opposant sa science salutaire aux maladies qui désolaient la contrée. (( En Grèce autrefois, et même après le siège de Troie, « les fils des dieux et les héros connurent seuls les se- « crets de la médecine et de la chirurgie (3) : » et jusqu’aux derniers temps, on y adora Esculape comme un dieu, fils du dieu du jour.

La théurgie, en Égypte, partageait entre trente-six génies, habitants’de l’air, le soin des diverses parties du corps humain ; et les prêtres connaissaient les invocations propres à obtenir de chaque génie la guérison du membre soumis à son influence (4). De l’Égypte aussi, venaient originairement les formules qui enseignaient l’usage des simples dans la médecine , et ces formules étaient magiques (5).

Les magiciennes de file de Séna guérissaient les maladies réputées partout ailleurs incurables (6). Les vierges Scandinaves étaient instruites à la fois dans la magie, la médecine et le traitement des blessures (7).

Diodore, qui a souvent essayé de dégager l’histoire du

(1) Cirbied, Mémoires sur V Arménie. Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome ii, page 304.

(2) Solin. cap. 8.

(3) Ælian. Denat. anim. lib. ii, cap. 18.

(4) Origen. Contr. Gels. lib. viii.

(5) Galen. De simpl. medicam. facult. lib. vi, proœm.

(6) Pomporiius Mêla, lib. iii, cap. 6.

(7) G. V. de Bonstetten, La Scandinavie et les Alpes, page 32.

Diélange de la fable, Diodore regarde comme naturelle, et borne à une étude approfondie des remèdes et des poisons, la science de Médée et de Circé ; il raconte que la première guérit le fils d’Alcmène d’une folie furieuse (1).

Longtemps après l’âge d’Hercule et les temps héroïques, les malades, en Grèce, ne cherchèrent de soulagement à leurs souffrances qii’auprès des descendants d’Esculape, dans les Asclépies ou temples de ce dieu, qu’une politique éclairée édifiait constamment en des lieux élevés et salubres (2). Ces hommes, qui prétendaient tenir de leur naissance le don de guérir, finirent par en apprendre l’art, en conservant dans les temples l’histoire des maladies dont on était venu leur demander la guérison. Ils s’adjoignirent alors des disciples, dont la discrétion leur était garantie par les épreuves d’une sévère initiation. Peu à peu, le progrès de la philosophie souleva le voile mystérieux dont ils voulaient encore s’envelopper. La doctrine, emprisonnée dans les archives des Asclépies, vint tout entière grossir le patrimoine de la civilisation perfectible. Les prêtres durent abjurer leurs prétentions exclusives (3) ; mais la science ne renonça point tout à fait à son origine céleste et magique. La plupart des eaux thermales, dont l’usage était alors plus fréquent que de nos jours, restèrent consacrées à Apollon, à Esculape, et surtout à Hercule, surnommé lalncos ou médecin.

Des philosophes qui ne sortaient point des Asclépies, encoururent l’accusation de magie lorsque, par des moyens

(1) Diod. Sic. lib. iv, cap. 2 et 16.

(2) Plutarch. Quœst. Roman. § 94.

(3) Coray, Prolégomènes de la traduction française du Traité d’Hippocrate sur Vair, les eaux et les lieux.

naturels , ils combattirent avec succès les maux qui désolaient leurs semblables ; c’est ce qui arriva à Empédocle. Une maladie endémique ravageait Séiinonte ; un fleuve, dans son cours trop lent, remplissait la ville d’eaux stagnantes, d’où s’élevaient journellement des vapeurs meurtrières : Empédocle le reconnut. Il conduisit, dans le lit du fleuve, deux ruisseaux dont il détourna le cours. Cette opération donna du mouvement aux eaux ; elles cessèrent d’être stagnantes et d’exhaler des miasmes pestilentiels, et le fléau disparut (1).

Au siècle de notre ère, si l’empereur Adrien parvint à se délivrer, pour quelque temps, de la congestion aqueuse qui gonflait son corps, ce fut encore, dit-on, par le secours de l’art magique (2). Un défenseur du christianisme, ïatien, vers le même temps, ne niait point les guérisons merveilleuses opérées par les prêtres ou les dieux des polythéistes : il les expliquait, en supposant que ces dieux, véritables démons, portaient la maladie dans le corps de l’homme sain ; puis, ayant averti en songe celui-ci qu’il guérirait, pourvu qu’il implorât leur secours, ils se donnaient la gloire d’opérer un miracle, en faisant cesser le mal qu’eux seuls avaient produit (3).

Ces croyances n’ont pas été spécialement propres aux peuples civilisés. Les nations les moins éclairées ont cru aussi que les maladies naissaient de la vengeance ou de la malfaisance d’êtres supérieurs à l’humanité : partout, en conséquence, on a choisi, pour médecins, des magiciens et des prêtres. Chez les Nadoëssis et les Chippeways, ces trois titres étaient inséparables (4) ; ils le

(1) Diogen. Laert. in Empedocl. ,

(2) Xiphilin, in Adrian.

(3) Tatian. Assyr. Oral, ad Grœcos, page 157.

(4) Garver, Voyage dans V Amérique septentrionale, page 290.

sont encore chez les Osages. Des prêtres magiciens étaient les seuls médecins du Mexique (1). Au sein des peuplades Galibis, les Piayes, prêtres-médecins-magiciens, formaient une corporation où l’on n’était admis qu’après avoir subi les épreuves d'une initiation très-douloureuse (2).

Le christianisme ne détruisit point en Asie et en Europe les préjugés qui avaient prévalu sous le règne du polythéisme. Ils reparurent avec plus de force dans les siècles d’ignorance. Lorsque les Israélites, malgré l’antipathie qu’ils inspiraient aux chrétiens, furent presque seuls les chirurgiens et les médecins des princes et des rois, les cures remarquables qu’ils opéraient quelquefois, parurent les effets d’une science mystérieuse ; et d’autant plus, qu’eux-mêmes, ils cachaient avec soin leurs prescriptions, probablement empruntées aux Arabes, n’étant point fâchés que leurs adversaires les crussent possesseurs de secrets surnaturels. On ne tarda pas à opposer à leurs œuvres des guérisons miraculeuses. Gomme les temples anciens, plusieurs églises renfermaient, dans l’enceinte de leurs murailles, des sources bénies, dont l’eau était censée posséder de grandes vertus curatives : soit qu’une foi aveugle et le dénûment de toute autre ressource eussent créé cette croyance ; soit qu’elle fût un legs du paganisme, accepté par des hommes qui aimaient mieux sanctifier l’erreur que de laisser subsister la confiance dans une religion proscrite. Quoi qu’il en soit, pour puiser la santé dans ces eaux bienfaisantes, il fallait jeûner et se soumettre aux ordonnances des prêtres. Le mal cédait quelquefois au régime, au temps, au calme qu’une pieuse confiance ren-

(1) Joseph Dacosta, Histoire naturelle des Indes, liv. v, chap. 26.

(2) Noël, Dictionnaire de la Fable, art. Piayes.

dait à rimagination ; quelquefois il y résistait, et la faute en était rejetée sur les péchés et le manque de foi du malade : la vertu miraculeuse, prouvée dans le premier cas, n’était nullement démentie dans l’autre.

Les institutions furent conformes à l’opinion qui transformait les guérisons en opérations directes de la Divinité ; et elles lui survécurent. Les médecins chrétiens qui s’élevaient en concurrence avec les médecins arabes et israélites, firent partie du clergé, longtemps après que l’on eut cessé de voir dans leur art rien de surnaturel. « Les professeurs en médecine, dit Ét. Pasquier, « étaient autrefois tous Clercs ; et ce n’est qu’en 1512, a que le légat en France leur apporta la permission de se « marier (1). »

Vers le même temps, Paracelse renouvela l’exemple qu’avaient donné Raymond Lulle et d’autres adeptes : il se présenta comme instruit et inspiré par une divinité, lorsque, de ses voyages en Orient et en Afrique, il rapporta des secrets qui lui assuraient, sur ses concurrents dans l’art de guérir, une immense supériorité (2). Si sa conduite avait été moins légère et sa vie plus prolongée, qui oserait dire qu’il n’aurait pas trouvé un public assez crédule pour reconnaître ses prétentions ?

(\) Et. Pasquier, Recherches de la France, liv. iii, chap. 29. — Jusqu’à eeüe époque, les quatre facultés enseignantes des universités étaient condamnées au célibat. En 1552^ les docteurs en droit obtinrent, comme les médecins, la permission de se marier. Mais, longtemps après, les premières dignités, dans cette faculté, furent accordées à des chanoines et à des prêtres. En Suisse, aujourd'hui, dans plusieurs cantons protestants, pour être promu à une chaire dans les établissements publics, il faut faire preuve de capacité théologique. Le prétexte de cette disposition fut jadis que ces établissements avaient été dotés aux dépens des anciennes fondations religieuses : mais ce motif n’aurait pas été décisif, sans le préjugé établi qu'ait fallait que le corps enseignant appartînt à l’Église, à la corporation sacerdotale. (Tiedemann, De quœstione, etc. page 122.)

(2) Tiedemann, De ctuœstione^ etc. page 113.

Page 1