CHAPITRE XXVII
Les thaumaturges pouvaient encore opérer des merveilles avec le fusil à vent, la force de la vapeur de l’eau échauffée, et les propriétés de l’aimant. La boussole a pu être connue des Phéaciens, comme des navigateurs de Phénicie. La Flèche d’Abaris était peut-être une boussole. Les Finnois ont une boussole qui leur est propre; et l’on fait usage de la boussole, à la Chine, depuis la fondation de l’empire. Autres moyens d^’opérer des miracles. Phénomènes du galvanisme. Action du vinaigre sur la chaux. Amusements de la physique; larmes balaviques, etc.
Nous touchons au terme de notre carrière : quelque brillantes que soient les promesses que nous avons placées dans la bouche du thaumaturge, nous croyons avoir prouvé qu’il ne lui eût pas été impossible de les remplir.
Le sujet n’est point épuisé ; nous pourrions , dans les connaissances que les anciens ont possédées, trouver plus crun moyen encore de produire des merveilles.
En parlant des armes de jet , nous n’avons point cité celles qu’anime le ressort de l’air comprimé. Aujourd’hui encore, pour les hommes médiocrement instruits, le jeu d’un fusil à vent qui lance sans bruit, sans explosion, un projectile meurtrier, aurait quelque chose de miraculeux. Philon de Byzance (1), qui a dû fleurir dans le IIP siècle avant notre ère, a laissé une description
fl) Revue encyclopédique, tome xxm, pages 329 et suivantes.
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exacte du fusil à vent. Il ne s’en attribue pas l’invention : à quel point celle-ci peut-elle être ancienne ? c’est ce que personne n’osera décider.
Plusieurs histoires parlent d’aiguilles empoisonnées qu’on lançait avec le souffle ; l’abréviateur de Dion Gassius (1) cite deux exemples de ce crime impunément commis. La promptitude avec laquelle agissait le poison dont les aiguilles étaient enduites, devait, dans certaines conjonctures, en rendre l’action plus merveilleuse. Des Français engagés au service de Hyder-Ali et de Tipoo- Saheb, ont vu la piqûre d’aiguilles empoisonnées donner la mort en moins de deux minutes, sans qu’aucune précaution et l’amputation même y pût mettre obstacle. Les peuples anciens connaissaient des poisons non moins rapides (2). Nous dirons donc une fois encore ce que, tant de fois , nous avons eu occasion de dire : combien, avec un pareil secret , n’est-il pas aisé d’opérer des miracles !
La force de l’eau, vaporisée par la chaleur, est un agent dont l’emploi a, de nos jours, changé la face des arts mécaniques , et qui , donnant à leur action un progrès toujours croissant, prépare, pour les générations qui nous suivront, une puissance d’industrie dont nous ne pouvons point mesurer les résultats. Cet agent a-t-il été absolument inconnu aux anciens? Quand Aristote et Sénèque attribuaient les tremblements de terre à Faction de l’eau subitement vaporisée par une chaleur souterraine, n’indiquaient-ils pas le principe dont il ne res-
(1) Xiphilin. in Domitian in Commod.
(2) Les Gaulois imprégnaient leurs flèches d"un poison tellement efficace que les chasseurs s’empressaient de couper, sur Tanimal qu’ils avaient frappé^ la partie touchée par la flèche, de crainte que la substance vénéneuse ne pénétrât et ne corrompît bientôt la masse entière de la chair.
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tait qu’à tenter l’application? Cent vingt ans avant notre ère, Héron d’Alexandrie n’a-t-il pas montré comment on peut employer la vapeur de l’eau échauffée, pour communiquer à une sphère creuse un mouvement de rotation (1) ? Nous citerons enfin deux faits remarquables. L’un appartient à un savant du Bas-Empire, Anthème de Tralles, que nous avons déjà cité : Agathias, son contemporain, raconte que, pour se venger de l’habitant d’une maison voisine de la sienne, il remplit d’eau plusieurs vases sur lesquels il fixa des tuyaux de cuir assez larges par le bas pour couvrir hermétiquement les vases , et fort étroits par le haut. Il en attacha les orifices supérieurs contre les solives qui soutenaient les planchers de la maison en butte à son courroux ; puis il fit bouillir l’eau; la vapeur bientôt se répandit dans les "tuyaux, les enfla , et donna une commotion violente aux solives qui s’opposaient à sa sortie (2)... Le cuir se serait déchiré cent fois avant qu’une solive fût légèrement ébranlée. Oui : mais ces tuyaux étaient-ils réellement de cuir? et le physicien de Tralles n’accrédita-t-il point cette erreur, pour mieux cacher un procédé dont il voulait se réserver la propriété ? L’explication rapportée par le crédule Agathias (3), toute bizarre qu’elle est, indique qu’Anthème connaissait la force prodigieuse que développe beau réduite en vapeur.
(1) Arago, Notice sur les machines à vapeur Almanach du bureau
des longitudes,, 1829, pages 147-151.
(2) Agathias, De rebus Justiniani, lib. v, cap. 4.
(3) Le même historien avait également adopté [loc. cit.) une explication trompeuse de la merveille que nous avons citée à la fin du chap. xxvr. Suivant lui, Anthème l’opérait avec d«s machines bruyantes, et un miroir concave dont le mouvement faisait voltiger çà et là des images éblouissantes du soleil : un si faible artifice n’aurait pas persuadé à un homme un peu instruit, comme était l’ennemi d’Anthème, qu’on lançait sur sa maison les feux du tonnerre.
L’aulre exemple nous conduit sur les bords du Weser : là, Busterich recevait les hommages des Teutons. Son image, fabriquée en métal , était creuse ; on la remplissait d’eau ; on fermait, avec des coins de bois, les trous pratiqués aux yeux et à la bouche; puis on mettait des charbons embrasés sur la tête, jusqu’à ce que la vapeur de l’eau échauffée fît sauter les coins avec fracas, et se répandît au dehors en torrents de fumée (1) , signes de la colère du dieu aux yeux de ses grossiers adorateurs.
Si, d’un peuple peu civilisé, on descend jusque dans l’enfance de la société, on rapprochera de l’image miraculeuse du dieu teuton les armes de jet des indigènes de la Nouvelle-Guinée; l’explosion en est accompagnée de fumée, quoique ce ne soient point des mousquets (2) ; ce fait semble indiquer un moteur analogue à la vapeur de Teau. 11 serait au moins curieux de s’en éclaircir.
Savonsmous aussi jusqu’à quel point les thaumaturges anciens faisaient usage de l’aimant? La propriété attractive leur en était assez connue, pour avoir servi, dit-on, à suspendre miraculeusement une statue à la voûte d’un temple (3). Vraie ou fausse, cette tradition indique que les anciens auraient pu se prévaloir de l’attraction magnétique pour opérer des merveilles.
(1) Tollii Epistolœ itinerariœ, pages 34 et 33.
(2) Nouvelles Annales des Voijages, tome page 73.
(3) Vitrine [De archit. lib. iv) et Pline {Hist. nat. lib. xxiv) disent que cette merveille fut projetée, mais non exécutée. Suidas, Cassiodore, Isidore de Séville, Ausone parlent positivement de son existence. Suivant Ausone [Idrjlliuîn x. Mosella^ vers. 314-320), Dinocharès éleva ainsi à la voûte du temple l’image d’Arsinoé, épouse et sœur de Ptolémée Philadelphe : un fer dérobé aux regards par les cheveux de la statue s'attachait à un aimant placé au faîte de la voûte. Suidas (verbo MàpYi;) parle d’une statue de Sérapis qui, dit-il, était d’airain (probablement de cuivre battu) : le même artifice était employé pour la soutenir. — Cassiodore [Variar. lib. I, ep. 45) et Isidore [Origin. lib. xvi, cap. 4) suspendent à la voûte d’un temple de Diane une statue de fer (sans doute de tôle assez mince)
La propriété répulsive deraiuiant n’était point ignorée d’eux ; mais, suivant l’usage adopté pour redoubler les voiles du mystère, on disait, on voulait faire croire qu’elle n’appartenait qu’à une seule sorte d’aimant, l’aimant d’Éthiopie (1). Nous savons combien sont actives aujourd’hui, dans les jeux de la physique expérimentale, l’attraction et la répulsion magnétiques : rappelons-nous que ces jeux furent des miracles dans les temples.
L'Europe moderne réclame la découverte de la propriété qui anime la boussole : cette prétention est contestable, si elle est exclusive. Un passage remarquable de l’Odyssée a inspiré à un savant anglais une conjecture ingénieuse : Alcinoüs (2) dit à Ulysse que les navires phéaciens sont animés et conduits par une intelligence ; qu’ils n’ont point, comme les bâtiments vulgaires, besoin de pilote et de gouvernail; qu’ils traversent les flots avec la plus grande vitesse, malgré l’obscurité profonde de la nuit et des brumes, sans courir jamais le risque de se perdre. M. William Gooke explique ce passage, en supposant que les Phéaciens connaissaient Piisage de la boussole, et qu’ils avaient pu l’apprendre des Phéniciens (3).
qui, suivant le premier de ces écrivains, était celle de Cupidon. Isidore dit qu’elle était retenue par l’action d’un aimant : particularité que Cassiodore a passée sous silence. Yitruve et Pline, comme les plus anciens, ont pu être mieux informés que les écrivains du Bas-Empire ; mais, pour que ceux-ci n’aient point péché contre la vraisemblance, il suffit que l’aimant ait pu être fort et la statue creuse et légère.
La fable que l’on a répandue touchant le sépulcre de Mahomet, suspendu, disait-on, à la voûte d’une mosquée, fournit un exemple de plus du penchant qu’ont les hommes à naturaliser chez eux des merveilles empruntées à un pays et à un culte étrangers; mais une contrefaçon grossière ne détruit pas la possibilité d’un fait qui n’a (jue l’apparence d’un prodige.
(1) Isid. Hispal. Origin. lib. xvi, cap. 4.
(2) Homer. Odyss. lib. vui, vers. 553-563.
(3) William Couke, An Enquiry into the patriarchal and druidical religion, etc. in-4o, London, 1754, page 22.
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Sur cette conjecture, nous ferons quelques observations :
1° Son auteur pouvait s’étayer de ce que dit Homère, à plusieurs reprises, sur la rapidité de la marche des vaisseaux phéaciens (1). Dirigés au large par la boussole, la vitesse en devait, effectivement, paraître prodigieuse à des navigateurs que la crainte de perdre trop longtemps la terre de vue forçait à longer presque toujours les côtes.
2" Le style figuré qui caractérise le passage cité, convient à un secret que le poète ne connaissait que par ses résultats. Homère transforme ainsi en miracle un fait naturel ; et, quand il raconte que Neptune changea en rocher le navire qui ramena Ulysse dans sa patrie, afin que les Phéaciens ne sauvassent plus les étrangers des dangers de la mer, il adopte cette opinion, dont nous avons déjà indiqué l’origine (2), pour exprimer que le secret qui rendait si sûre la navigation, s’était perdu chez les sujets d’Alcinoüs.
3° Que les Phéniciens aient connu l’usage de la boussole, c’est ce qu’il est difficile de ne point admettre, quand on se rappelle les fréquents voyages que leurs navigateurs faisaient aux Iles Britanniques : mais qu’ils eussent communiqué ce secret aux habitants de Corcyre, c’est ce que rien ne prouve. Homère, si exact à recueillir toutes les traditions relatives aux communications des anciens Grecs avec l’Orient, ne nous fournit à cet égard aucun renseignement. Mais il nous apprend que les Phéaciens avaient habité longtemps dans le voisinage des Cyclopes, et s’en étaient récemment éloignés. En même temps, il donne aux Cyclopes le titre d’hommes très-
(1) Homer. Odijss. lib. vu, viii, xiii.
(2) Ci-dessus, chap. m.
ingénieux (1) : titre bien dû à des artistes versés dans la dociinasie et la pyrotechnie, et qui, depuis plus de trente siècles, ont laissé leurs noms à des monuments gigantesques d’architecture, en Italie, en Grèce et en Asie. Nous avons établi ailleurs (2), et peut-être avec quelque probabilité, que les Cyclopes, comme les Gurètes, appartenaient à une caste savante, venue d’Asie en Grèce, pour civiliser et gouverner quelques peuplades pélasgiennes. Il serait peu surprenant que les Phéaciens eussent profité de l’instruction de cette caste, avant d’être assez fatigués de son despotisme pour s’en séparer sans retour. On voit même que leur habileté ou leur bonheur dans les voyages sur mer, cessa bientôt après cette séparation. Le père d’Alcinoüs l’avait déterminée ; et, sous Alcinoüs, les Phéaciens renoncèrent à la navigation. Ne serait-ce point parce que les instruments qu’ils tenaient de la libéralité de leurs anciens maîtres avaient péri, et qu’ils ne savaient point en fabriquer d’autres ?
Il reste à établir que les Cyclopes possédaient une connaissance si précieuse ; et cela est à peu près impossible.
On sait seulement qu’ils étaient venus de Lycie en Grèce ; mais peut-être n’avaient-ils fait que traverser la Lycie, et venaient-ils d’une contrée plus intérieure de l’Asie comme l’Hyperboréen Olen, lorsqu’il apporta en Grèce, avec un culte religieux et des hymnes, les éléments de la civilisation.
Il vint aussi des extrémités de l’Asie, dans la Grèce et dans ritalie, cet Abaris, Hyperboréen ou Scythe, doté, par le Dieu qu’il adorait, d’une flèche à raide de laquelle
(1) Homcr. Odyss. lib. vu, vers. 4-8.
(2) Essai historique et philosophique sur les noms d’hommes, de peuples et de lieux, § 81, tome ii, pages 161-172.
il parcourait V univers. On a dit jadis poétiquement, et Suidas et lamblique ont répété, que, grâce à ce don précieux, Aharis traversait les airs (l). On a pris à la rigueur cette expression figurée. Mais le même lamblique raconte immédiatement après, que « Pythagore déroba à c< Abaris la flèche d'or avec laquelle il se dirigeait dans sa « route.,, que, lui ayant ainsi ravi et caché la flèche d’or « sans laquelle il ne pouvait discerner le chemin qu’il (( devait suivre, Pythagore le força à lui en découvrir la c< nature (2). » A la prétendue flèche, substituons une aiguille magnétique, de même forme, d’une grande dimension, et qu’on a dorée pour la préserver de la rouille: au lieu d’une fable absurde, le récit d’Iamblique contient un fait vrai, raconté par un homme qui n’en pénètre point le mystère scientifique.
Tout ceci néanmoins n’offre que des conjectures plus ou moins plausibles. Citons un fait : les Finnois possèdent une boussole qui ne leur a certainement pas été donnée parles Européens, et dont l’usage remonte, chez eux, à des temps inconnus. Elle offre cette particularité qu’elle désigne le levant et le couchant d’été et d’hiver, et qu’elle les place d’une manière qui ne peut convenir qu’à une latitude de 49“ 20' (3). Cette latitude traverse, en Asie, la Tatarie entière, la Scylhie des anciens. C’est celle sous laquelle Bailly avait été conduit à placer le peuple inventeur des sciences (4) ; celle sous laquelle, comme l’a observé Yolney (5), a été écrit le Boundehesch, le livre fondamental de la religion de Zoroastre. En la
(1) Suidas, verbo — lamblich. Vit. Pijthagor. Cdi^. ‘2S. — Voyez
aussi Herodot. lib. iv, § 36. — Diod. Sic. lib. iii, cap. 11.
(2) lamblich. loc. cit.
(3) Nouvelles Annales des Voijages^ tome xvii, page 414.
(4) Bailly, Lettres sur Vorigine des sciences..... Lettres sur V Atlantide.
(o) Volney, OEuvres complètes, tome iv, pages 202 et 203.
suivant, elle nous conduit, à l’est, dans cette portion de la Tatarie, dont les populations, tantôt conquérantes et tantôt sujettes, ont eu constamment des relations intimes avec l’empire chinois. Or, l’existence ancienne de la boussole, en Chine, n’est contestée par personne (1). On n’arguera même point de faux la tradition (2) suivant laquelle, longtemps avant notre ère, un héros chinois se servit avec succès de la boussole, pour se frayer une route au milieu des ténèbres.
En retrouvant à la fois la boussole chez les Finnois et à la Chine, il est naturel de se souvenir que l’usage des noms de famille, inconnus si longtemps en Europe, mais existant de toute ancienneté à la Chine, paraît avoir passé de ce pays chez les Samoïèdes, les Baschkirs et les Lapons (3). L’extension qu’en des temps inconnus a prise ainsi une institution utile et populaire, nous indique quel chemin a pu faire, mais seulement parmi les disciples de la caste savante, un secret dont la possession opérait des merveilles aussi utiles et plus brillantes. Elle rend probable ce qui d’abord semblait chimérique, que de la latitude sous laquelle la religion de Zoroastre a pris naissance (4), la connaissance de la boussole a pu parvenir
(1) Les Chinois font remonter, chez eux, l’usage de la boussole au
règne d’Hoang-ti, 2600 ans avant Jésus-Christ. 11 est fait mention des chars magnétiques ^ ou porteurs de boussoles, dans les Mémoires historiques de Szu-ma-lhsian, 1H0 ans avant notre ère. — J. Klaprolh, Lettre sur V origine de la boussole. — Bulletin de la Société de géographie^ 2® série, tome II, page 221. v-
(2) Abel Rémusat, Mémoires sur les relations politiques des rois de France avec les empereurs mongols. {Journal asiatique^ tome i, page 137.)
iV. B. Les Hindous font usage de la boussole, et rien n’annonce qu’ils aient reçu des Européens l’usage de cet instrument.
(3) Eusèbe Saherte, Essai historique et philosophique sur les noms dliommes, de peuples et de lieux, § 21, tome i, pages 35-44.
(4) Isidore de Séville [Orig. lib. xvi, cap. 4) dit que l’aimant a d’abord été trouvé dans l’Inde, et a reçu en conséquence le nom de Lapis in-
dans les contrées occidentales de l’Asie Mineure, où cette même religion était arrivée, et où elle avait naturalisé la pratique de miracles propres aux sectateurs du culte du feu (1).
Hâtons-nous de le dire, pour prévenir des objections où une partialité assez légitime se mêlerait à un juste amour de la vérité : l’existence de certaines connaissances dans l’antiquité et chez des peuples qui nous ont été longtemps inconnus, ne prouve point du tout que, dans les temps modernes, les Européens n’aient pas inventé véritablement les arts et les sciences qu’ils ont retrouvés. L’art de la typographie est aussi ancien à la Chine et au Thibet que l’histoire même de ces contrées, c’est depuis moins de quatre siècles que le génie de Faust, Schæffer et Guttenberg en a enrichi la civilisation européenne. C’est depuis seize ou dix-sept lustres que le progrès des sciences nous a conduits à reconnaître, dans les récits de l’antiquité, l’art, retrouvé par Franklin, de commander à la foudre. Les savants, embarrassés pour fixer l’époque de la réinveniion de la boussole et de la poudre à canon, le sont moins pour déclarer que l’usage ne s’en est répandu en Europe que depuis cinq à six cents ans. Les secrets de la thaumaturgie devaient être fort multipliés ; puisque la caste savante n’étudiait guère la physique que pour y trouver, avec de nouveaux miracles, de nouveaux moyens d’élonner, d’effrayer et de dominer. Si donc, dans le nombre de ces secrets, plusieurs ont péri sans retour avec les prêtres et les temples, il peut en être d’autres dont la mémoire, ensevelie sous une enveloppe fabuleuse dans quelques documents an-
dicus. Mais ce renseignement vague et isolé ne nous a point paru suffire pour que nous dussions chercher dans UHindoustan Torigine de la boussole.
V (1) Voyez ci-dessus, chap. xxv.
ciens, sortira un jour de cette espèce de tombeau, réveillée par des découvertes heureuses qui, sans honorer moins leurs auteurs et l’esprit humain, ne seront pourtant que des réinventions.
On pourrait tenter quelques essais en ce genre.
Le hasard avait révélé à Gotugno les premiers phénomènes du galvanisme ; comme il le révéla ensuite à Galvani, qui a mérité le titre d’inventeur, en perfectionnant, par l’examen et le raisonnement, une connaissance d’abord fortuite. Si le hasard eût enrichi de la même découverte un ancien thaumaturge, de quels miracles n’eût-il pas etfrayé ses admirateurs, en se bornant aux premières notions du galvanisme, et aux expériences qu’elles le mettaient à portée d’exécuter sur le corps d’un animal récemment privé de la vie !
Des notions moins relevées serviraient encore dans plus d’une occasion, les desseins du thaumaturge.
On a vu, et même au xviii^ siècle, des hommes qui, au moyen d’une baguette divinatoire, ou avertis par une sorte de sens intérieur, prétendaient reconnaître les sources que la terre recélait à une profondeur plus ou moins considérable. Edrisi raconte qu’au sein de l’Afrique septentrionale, une caravane se trouvait exposée à mourir de soif, sur un terrain aride et sablonneux. Un des voyageurs, un noir Berbère, prend un peu de terre, la flaire et indique l’endroit où il faut creuser pour trouver une source d’eau douce : sa prédiction est vérifiée à l’instant (1). Mettez à sa place un charlatan : il se targuera d’avoir opéré un miracle ; et la reconnaissance de ses compagnons de danger appuiera sa prétention.
Au mois d’août 1808, on trouva, sur l’autel de l’église patriarcale de Lisbonne, un œuf qui, n’offrant d’ailleurs
(Ij Edrisi (traduction française), lib. i, cap. 22.
la trace d’aucune opération faite de main d’honime, portait, sur sa coque, l’arrêt de mort de tous les Français. Ce miracle causa une fermentation inquiétante parmi les Portugais, jusqu’à ce que les Français eussent placé dans les églises, et distribué dans la ville, un grand nombre d’œufs qui portaient écrit, sur leur coque, le démenti de cette prédiction. Une proclamation, affichée avec profusion, expliqua en même temps le secret du miracle ; il consiste à écrire sur la coque avec un corps gras, et à tenir ensuite l’œuf, pendant un certain temps, plongé dans un acide (1).
Par le même procédé, on graverait des lettres, des hiéroglyphes, en creux ou en relief, sur une table de pierre calcaire, sans que rien ensuite décelât le travail d’une main mortelle. Or, les anciens connaissaient l’action énergique qu’exerce le vinaigre sur la plupart des pierres , quoiqu’ils l’aient fort exagérée, en adoptant le conte dont on a chargé l’histoire du passage des Alpes par Annibal (2).
Le produit de la base d’un vase par sa hauteur, quelle qu’en soit d’ailleurs la forme, mesure la pression que lui fait supporter le liquide qu’il renferme. Ce principe, qui explique Faction puissante de la presse hydraulique, aurait pu être connu dans les temples anciens : et de combien de miracles n’aurait-il pas rendu l’exécution facile ! Qu’est-ce, le plus souvent, qu’un miracle ? Un effet qui paraît hors de toute proportion avec sa cause véritable. Et quoi de plus disproportionné qu’une pression
(1) P. Thiébault, Relation de l’expédition de Portugal, pages 170 et 171.
(2) Plin. Hist. nat. lib. xxxiii, cap. 1 et 2. — Dion Cass. lib. xxxvii, cap. 8. — Le conte dont il s’agit n’aurait-il pas pris sa source dans quelque manœuvre employée par Annibal, pour rendre à ses troupes le courage que leur ôtait la multiplicité des obstacles qu’elles avaient à vaincre dans leur marche?
énorme, et la médiocre quantité de liquide nécessaire pour la produire ?
Descendons jusqu’aux amusements de la physique expérimentale. Supposons que les thaumaturges anciens aient connu des inventions dont les effets singuliers étonneront toujours le vulgaire : les larmes bataviques (l), par exemple, ou les matras de Bologne (2) ; des jouets d’enfant même ; tels que le kaléidoscope ou ces petites poupées (3) qui, placées sur la table d’harmonie d’un instrument de musique, se meuvent en mesure, et tournent, comme en valsant, l’une autour de l’autre. De tout ce que l’on pourrait opérer de merveilles avec des procédés si peu importants, n’est-on pas en droit de conclure qu’un grand nombre de miracles, dans l’antiquité, procédaient de semblables causes? Les procédés sont perdus ; le souvenir des effets est resté.
Nous pourrions multiplier les suppositions du même genre : mais nous croyons en avoir assez dit pour atteindre le but. En mettant de côté ce qui a appartenu à l’escamotage, à l’imposture, au délire de l’imagination, il n’est point de miracles anciens qu’un homme versé dans les sciences modernes ne pût reproduire, soit immédia-
(1) Larmes de verre que Ton ue brise point, en en frappant avec un marteau la surface sphérique, et qui tombent en poussière, dès qu’on rompt le fil qui en forme la queue.
(2) Petites bouteilles en forme de poires, de verre blanc non recuit. On peut faire rouler dedans, sans les endommager, une bille d’ivoire ou de marbre. Si l’on y laisse tomber un fragment de silex de la grosseur d’un grain de chènevis, le matras se brise dans la main en cinq ou six morceaux. Ces malras et les larmes bataviques n’intéressent que la curiosité; on n’en fabrique presque plus; quand on n’en fabriquera plus du tout, le temps pourra venir où l’on refusera de croire à leurs propriétés miraculeuses; elles paraîtront absurdes.
(3) Ce jouet était connu, il y a dix-huit ans, sous le nom de danso-musicomanes.
tement, soit en s’appliquant à en percer le mystère et à en découvrir les causes ; et les mêmes sciences donneraient la facilité d’opérer d’autres miracles , non moins nombreux et non moins brillants que ceux qui remplissent les histoires. L’exemple de ce que les modernes pourraient opérer en fait de magie, suffit à l’explication de la magie des anciens.
CIIAPITHE XXVIII.
Conclusion. Principes suivis dans le cours de la discussion. Réponse à Fobjection tirée de la perte des notions scientifiques des anciens. Démocrile seul, parmi eux, s’occupa d’observations et de physique expérimentale. Ce philosophe voyait comme nous, dans les œuvres magiques, les résultats d’une application scientifique des lois de la nature. Utilité dont il est d’étudier à ce point de vue les miracles des anciens. Les thaumaturges ne liaient ensemble, par aucune théorie, leurs notions savantes : c’est un indice qu’ils les avaient reçues d’un peuple antérieur. Les premiers thaumaturges ne peuvent être accusés d’imposture; mais il serait dangereux de suivre aujourd’hui leurs traces, en cherchant à subjuguer le peuple par des miracles : l’obéissance volontaire aux lois est une conséquence assurée du bonheur que les lois procurent aux hommes.
Nous avons entrepris de rendre à l’histoire de l’antiquité entière la grandeur que lui faisait perdre un mélange apparent de fables puériles, et de montrer, dans les miracles, dans les œuvres magiques des anciens, le résultat de connaissances scientifiques plus ou moins relevées, mais positives, que, pour la plupart, les thaumaturges se transmettaient secrètement, en s’efforçant avec le plus grand soin d’en dérober la connaissance aux autres hommes.
Deux principes nous ont constamment guidés :
Il est absurde d’admirer, ou de refuser de croire, comme surnaturel, ce qui peut être expliqué naturellement ;
452 DES SCIENCES OCCULTES. CHAP. XXVIll.
Il est raisonnable d’admettre que les connaissances physiques, propres à opérer un acte miraculeux, existaient, au moins pour quelques hommes, dans le temps et dans le pays où la tradition historique a placé le miracle.
Nous accusera-t-on de commettre ici une pétition de principe facile à renverser en niant le fait même du miracle? Non : il faut un motif plausible pour nier ce qui a souvent été attesté par plusieurs auteurs, et répété à diverses époques ; ce motif n’existe plus, et le miracle rentre dans la classe des faits historiques, dès qu’une explication, tirée de la nature des choses, a dissipé l’apparence surnaturelle qui le faisait regarder comme chimérique.
Mais, encore une fois, comment des connaissances d’un si haut intérêt ne sont-elles point arrivées jusqu’à nous ? Gomme se sont perdues, sur toute la terre, et les histoires de la plus grande partie des temps écoulés, et tant de lumières en tout genre, dont on ne dispute point la possession aux anciens. Aux causes générales de destruction qui ont opéré ces vides immenses dans le domaine de l’intelligence humaine, se sont jointes ici deux causes particulières dont nous avons signalé l’énergie : l’une est le mystère dont la religion et l’intérêt, àl’envi, enveloppaient les notions privilégiées ; rautre, le défaut d’une liaison systématique qu’aurait pu seule établir entre elles une théorie raisonnée ; liaison sans laquelle les faits isolés se perdent successivement, sans que ceux qui surnagent rendent possible de retrouver ceux qu’enfoncent peu à peu dans l’abîme de l’oubli le jlaps du temps, la négligence, la crainte, la superstition et l’incapacité.
Ne jugeons point des connaissances anciennes par les nôtres. La physique expérimentale, considérée comme
science, date du dernier siècle. Il n’existait auparavant qu’un empirisme capricieux, dirigé par le hasard, égaré par les rêves de l’alchimie. Plus anciennement, les Romains n’ont fait que copier les écrits des Grecs, qui, eux-mêmes, sans tenter plus d’expériences, copiaient ce qu’ils trouvaient dans Tes livres plus anciens, ou dans les récits d’auteurs étrangers qu’ils ne comprenaient pas toujours. Démocrite semble seul avoir senti la nécessité d’observer, d’apprendre, de savoir par soimême (1). Il consuma sa vie à faire des expériences, en notant exactement dans un livre qui traitait de la Nature^ les faits que lui-même avait vérifiés ("i). Jusqu’où l’avaient conduit des recherches dans lesquelles aucune théorie ne lui servit probablement de guide ? Il est difficile de le deviner, ses ouvrages ayant péri depuis longtemps. Il est sûr, du moins, qu’elles lui avaient acquis, dans f opinion générale, une très-grande autorité. Tel était, en physique et en histoire naturelle, le poids de son témoignage, que des faussaires publièrent, sous son nom, pour les faire circuler, de nombreux volumes remplis de fables ridicules sur les propriétés des minéraux, des animaux et des plantes (3). Pline, qui cite souvent ces prétendus ouvrages de Démocrite, a cru à leur authenticité ; mais Aulu-Gelle nous a révélé l’imposture, et il s’indigne justement de l’outrage fait à la mémoire d’un grand homme.
Dans un passage malheureusement trop concis, Solin (l\) semble présenter Démocrite comme engagé dans
(1) Encyclop. méthod. Philosophie ancienne et moderne, tome i,
page 319. ^
(2) Petron. Satyric. — Vitruv. De architect. lib. ix, cap. 3.
(3) Aiil. Gell. Noct. attic. lib. x, cap. 12. — Columel. De re rustica, lib. XII, cap. S. — Diogen. Laert. in Democrü. vit. sub fine.
(4) aAccepimns Democrituni Abderitem, ostentatione scrupuli hujiis (ca-
une lutte fréquente contre les mages, et opposant à leurs prestiges des phénomènes en apparence prodigieux, et pourtant naturels, pour leur montrer jusqu’où va Ténergie des propriétés occultes des corps. Démocrite, dit Lucien (1), ne croyait à aucun miracle ; persuadé que ceux qui en font bornent leur succès à tromper, il s’appliquait à découvrir la manière dont ils pouvaient tromper ; en un mot, sa philosophie le conduisait à cette conclusion, que la magie (cet art bien connu de lui, puisque des mages (2) avaient été ses instituteurs) se renfermait tout entière dans Vapplication et Vimitation des lois et des créations de la nature.
Ce sentiment, professé par le premier philosophe connu qui ait étudié la science comme elle le doit être, est précisément celui que nous nous sommes efforcé d'établir. Si nous n’avons pas travaillé en vain, nous sommes en droit de déduire de ce théorème quelques conséquences sur les progrès possibles de la connaissance de la nature, sur l’histoire et sur les principes de la civilisation.
I. Les anciens, jusqu’à une époque à laquelle nous n’avons pas prétendu remonter, s’occupèrent trop de faits particuliers qu’ils ne cherchaient point à enchaîner ensemble. Les modernes ne tombent-ils point dans l’excès contraire? Ne négligent-ils pas un peu trop tant de faits isolés, consignés dans les livres, reproduits même dans les laboratoires, mais que ne recommandent d’ailleurs à nos recherches aucune application immédiate, aucun rapport de liaison ou d’opposition avec les théories existantes ?
(( tochitis lapidis) fréquenter usimi, ad probandum occultam naturœ po- « tentianij in certaminibus qiiœ contra magos habuit.)^ (Solin. cap. 9.)
(4) Lucian. Philopseud.
(2) Diogen. Laert. in Democrit. vit,'
L’histoire naturelle, nous l’avons vu, peut gagner quelque chose à l’examen et à la discussion des prodiges rapportés par les anciens. L’étude de leurs miracles et de leurs opérations magiques ne serait pas non plus sans avantage pour la physique et pour la chimie. En essayant de parvenir aux mêmes résultats que les thaumaturges, par une route calculée d’après les moyens d’action quüls nous ont laissé entrevoir ou que nous pouvons leur supposer, on arriverait à des découvertes curieuses et même utiles dans leur application aux arts ; et l’on rendrait un grand service à l’histoire de l’esprit humain ; on retrouverait les débris de sciences importantes, dont la perte, chez les Romains et chez les Grecs^ fut déterminée ou accélérée par le défaut absolu de méthode et de théorie.
II. C’est par une conséquence inévitable de ce défaut, que les magiciens, les thaumaturges se montrent inséparables de leurs livres, esclaves de leurs formules, véritables apprentis qui ne connaissent que mécaniquement les procédés de leur art, et n’en distinguent même plus ce que la superstition ou le besoin d’en imposer, y ont mêlé de cérémonies superflues. Les anciens, comme les plus nouveaux, offrent ce trait caractéristique. Ils n’avaient donc rien inventé. De qui tenaient-ils leurs secrets, leurs formules, leurs livres, leur art tout entier ? Nous voici, pour cette branche de connaissances, comme pour toutes les autres, ramenés aux temps indéterminés où les sciences furent inventées ou perfectionnées, pour déchoir ensuite, et ne subsister que par lambeaux incohérents, dans l’esprit d’hommes qui en retenaient les oracles sans les comprendre. Nous voici replongés dans cette antiquité que l’histoire indique confusément, mais qui est de si loin antérieure à l’histoire.