DANS UN GRAND NOMBRE DE RÉCITS FABULEUX OU HISTORIQUES
Dans l’empire du merveilleux, il n’est peut-être pas de récits plus fréquemment reproduits que ceux qui nous montrent un dragon ailé, un serpent d’une dimension monstrueuse, dévorant les hommes et les animaux, jusqu’à ce qu’une valeur héroïque ou un pouvoir miraculeux en délivre la contrée exposée à ses ravages. Dupuis (1) et M. Alex. Lenoir (2) ont reconnu, dans ces récits, l’expression figurée des thèmes astronomiques de Persée, libérateur d’Andromède menacée par une haleine, d’Orion vainqueur du serpent, emblèmes eux-mêmes de la victoire que remporte la vertu sur le vice, le principe bienfaisant sur le principe du mal ; et, en laissant tomber tous les voiles allégoriques, de la victoire du soleil du printemps sur Phiver, et de la lumière sur les ténèbres.
C’est à un autre point de vue que nous nous proposons de traiter le même sujet : nous rechercherons comment l’emblème astronomique a été si fréquemment converti en histoire positive; quelles causes ont, en divers lieux, introduit, dans la légende, des variations remarquables; pourquoi, enfin, on a réuni ou ramené à cette légende d’autres mythes ou d’autres faits qui, originairement, y étaient étrangers.
Des reptiles parvenus à une croissance peu ordinaire ont fait naître ou ont accrédité plusieurs de ces récits.
A-t-il jamais existé des reptiles d’une proportion assez extraordinaire, des animaux d’une forme assez monstrueuse pour donner une origine naturelle aux récits que nous discutons?
(1) Dupuis, Origine de tous les cultes.
(2) A. Lenoir, Du dragon de Metz, appelé Graouilly, etc. Mémoires ae v Académie celtique, tome ii, pages 1-20.
Retrouvant assez fréquemment dans le département du Finistère la tradition de dragons vaincus par un pouvoir surnaturel, un observateur (1) conjecture que ces monstres, sujets de tant de légendes, pourraient bien avoir été des crocodiles qui infestaient jadis les fleuves de la France et dont, en effet, sur plusieurs points on a retrouvé des ossements.
La chose n’est point impossible. On a tué, près de Calcutta, en 1815, un crocodile de 17 à 18 pieds anglais de longueur, armé de griffes énormes. « A Fendroit où la tête est jointe au corps, on voyait un renflement d’où sortaient quatre saillies osseuses; sur le dos étaient trois autres rangs de saillies semblables; et quatre s’approchaient de la queue, dont le bout formait une sorte de scie, étant la continuation de ces rangs de saillies (2).» Ces renflements^ ces saillies osseuses, regardés avec raison comme une arme défensive, on les retrouve sur la fameuse Tarasque de Tarascon, et sur plusieurs dragons ou serpents, représentés dans les tableaux de diverses légendes. Ici encore, la fiction a pu commencer par la peinture et l'exagération d’un fait réellement observé.
Le bruit se répandit, il y a quelques années, que l'on avait tué, au pied du mont Salève, un reptile monstrueux. Déjcà l’on commençait à lui attribuer des ravages proportionnés à sa taille. Sa dépouille fut examinée à Genève et ensuite à Paris, par des naturalistes : ce n’était qu'une couleuvre qui avait pris un accroissement remarquable, mais nullement prodigieux. Dans un siècle moins éclairé, en aurait-il fallu davantage, pour fournir à la crédulité des montagnards de Savoie un récit merveilleux, que la tradition aurait consacré et peut-être augmenté d’âge en âge?
L’histoire a consacré le souvenir du serpent que Régulus combattit en Afrique avec des machines de guerre : c’était probablement un boa parvenu à son dernier degré de croissance. En accordant quelque chose à l’exagération, langage naturel de la surprise et de la frayeur, il devient facile de réconcilier ici la tradition avec la vérité et la vraisemblance.
Souvent même il n’est pas nécessaire de supposer beaucoup d’exagération. Un voyageur moderne (3) assure que l’on rencontre encore, dans les montagnes des Galès, des serpents de trente et même de quarante pieds de long. Elien (4) parle, en effet, et à plusieurs reprises, de reptiles d’une grandeur extraordinaire. Rappelons-nous qu'un respect presque religieux pour la vie de certains animaux, dut jadis, et surtout dans l’Inde, permettre aux serpents d’atteindre, en vieillissant, des dimensions énormes.
(1) M. de Fréminville. Mémoires de la Société des antiquaires de France, tome XI, pages 8 et 9.
(2) Bibliothèque universelle (Genève). Sciences, tome iv, pages 222 et 223.
(3) Paulin de Saint-Barlhélemi, Voyages, etc. tome i, page 479.
(4) Ælian. De nat. anim. passim. cl lib. xvi, cap. 59.
NOTE A
Ce respect fut secondé par la superstition qui consacra, dans les temples, plusieurs de ces reptiles. Alexandre, dans un temple de l’Inde, admira un serpent qui avait, dit-on, soixante-dix coudées de longueur (1). Nous savons qu'on révérait des dragons sacrés à Babylone (2), à Mélite en Égypte, en Phrygie, en Italie, en Épire (3), en Thessalie (4), et en Béolie, dans la grotte de Trophonius (5).
Observons enfin que les progrès de la civilisation ont chassé ces grands reptiles des pays où ils vieillissaient en paix autrefois. 11 n’existe plus de boas en Italie. Solin (6) place des boas en Calabre ; il décrit leurs habitudes avec assez d’exactitude pour qu'on ne puisse supposer qu’il ait voulu parler de couleuvres monstrueuses. Pline confirme son récit, en citant un boa dans le corps duquel on trouva un enfant; il avait été tué au Vatican, sous le règne de Claude, trente ans au plus avant l’époque où Pline écrivait (7).
Ces faits positifs préparaient la crédulité à confondre avec l’histoire toutes les légendes où une autre cause faisait figurer des serpents monstrueux.