‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 47 sur 55 · IL · texte numérisé non relu

IL

D’autres ont eu pour bases des expressions figurées que l'on a prises dans le sens physique.

Il n’existe point de serpents ailés, de véritables dragons : l’union de deux natures si diverses a été originairement un hiéroglyphe, un emblème. Mais la poésie, qui vit de figures, n'a point hésité à s’emparer de l’image et de l'expression. Les reptiles qui déchirèrent les fils de Laocoon, sont appelés dragons par Q. Calaber (8); Virgile leur donne tour à tour le nom de dragons et celui de serpents (9). Les deux noms paraissent avoir été synonymes dans le langage poétique; et les ailes dont on dotait les dragons, n’étaient que l'emblème de la promptitude avec laquelle le serpent s’élance sur sa proie ou s’élève, pour la saisir, jusqu’à la cime des arbres.

(1) ÆUan. De nat. anim. lib. xv, cap. 12.

(2) Daniel, cap. 14.

(3) Ælian. De nat. anim. lib. xi, cap. 17; lib. xii, cap. 39; lib. xi, cap. 216.

(4) Aristot. De miràbil. auscult.

(5) Suidas, verbo Trophonios.

(6) Solin. cap. 8.

(7) Plin. Hist. nat. lib. vni, cap. 14.

(8) Q. Calaber, De bello trojano, lib. xiii.

(9) Immensis orbihus angues (vers 204).

Serpens ampleæus uterque (vers 214).

Delubra ad summa dracones (vers 225).

Virgil. Æneid. lib. ii.

Ici, comme dans beaucoup d’autres circonstances, les expressions figurées ont pris aisément de la réalité dans la croyance d’un vulgaire non moins ignorant qu’avide de merveilleux.

Le Grec moderne donne le nom énergique de serpents ailés aux sauterelles dont les essaims, apportés par les vents, viennent dévaster ses moissons (i). Cette métaphore est probablement ancienne; elle peut avoir créé plusieurs récits sur l’existence des serpents ailés.

Mais ces explications, et celles qui se rattachent à des faits physiques, sont vagues, et d’ailleurs purement locales; elles ne peuvent s’appliquer à un fait précis que l’on retrouve dans tous les pays et dans tous les temps, avec le même fond et des variations légères dans les circonstances principales.

Serpents monstrueux, emblèmes des ravages produits par le débordement

des eaux.

Saint Romain, en 720 (ou 628), délivra la ville de Rouen d’un dragon monstrueux. « Ce miracle (est-il dit dans une Dissertation sur le miracle de saint Romain et sur la Gargouille) n’est que l’emblème d’un autre miracle de saint Romain, qui fit rentrer dans son lit la Seine qui était débordée et qui allait inonder la ville. Le nom donné par le peuple à ce serpent fabuleux en est lui-même une preuve : gargouille vient de gurges, etc. (2). »

A l’appui de son opinion, l’auteur cite cette strophe d’une hymne de Santeuil :

Tangit exundans aqua civitatem ;

Voce Romanus jubet efficaci ;

Audiunt fluctus, docilisque cedit Unda jubenti.

11 observe enfin qu’à Orléans, ville fréquemment exposée aux ravages des eaux qui baignent et fécondent son territoire, on célébrait une cérémonie semblable à celle qui rappelait à Rouen le miracle de saint Romain.

Il aurait pu citer encore un grand nombre de traditions propres à étayer sa conjecture.

L’île de Batz, près Saint-Pol de Léon, était désolée par un dragon épouvantable. Saint-Pol (mort en 594) précipita le monstre dans la mer, par la vertu de son étole et de son bâton. Cambry (3), qui rapporte cette tradition, nous apprend que la seule fontaine qui existe dans Pile de Batz, est alternativement couverte et découverte par le fiux de la mer.

(1) Poiiqueville, Voyage dans la Grèce, tome ni, pages 562 et 563.

(2) Hist. de la ville de Rouen, par Servin, 1775, 2 vol. in-12, tome ii, page 147.

(3) Cambry, Voyage dans le département du Finistère, tome i, pages 147 et 148.

DKS SCIENCES OCCULTES.

NOTE A

Il raconte ensuite que, près du château de la Roche-Maurice, près de ^ancienne rivière de Dordoun, un dragon dévorait les hommes et les animaux (1).

Il semble assez naturel de voir dans ces deux récits l’emblème des ravages de la mer, et de ceux de la Dordoun.

Saint Julien, premier évêque du Mans (en 59), détruisit un dragon horrible, au village d’Artins, près de Montoire (2). Ce dragon, dans le système que nous discutons, représentera les débordements du Loir, qui coule dans le voisinage. Ils seront aussi figurés par le dragon de neuf ou dix toises de long, dont triompha, vers la fin du iv« siècle, saint Bié ou Bienheuré, ermite habitant près de Vendôme dans une caverne à côté d’une fontaine (3). Les débordements de la Scarpe le seront par le dragon que chassa d’une île où il répandait Teffroi, le saint évêque qui a laissé son nom à la ville de Saint-Amand (4); ceux de la Moselle, par le Gmom7ù‘, serpent monstrueux que vainquit à Metz saint Clément (5); et ceux du Clain, par le dragon de Poitiers qui se cachait près de cette rivière, et dont la mort fut un bienfait de sainte Radegonde, vers le milieu du VI® siècle (6).

On expliquera de même, par les débordements du Rhône, Thistoire du monstre de Tarascon, que sainte Marthe, au le*" siècle, attacha avec sa jarretière et fit mourir, et dont la représentation nommée Tarasque est encore aujourd’hui portée en procession dans la ville, le lendemain de la Pentecôte (7). Les débordements de la Garonne auront pour emblème le dragon de Bordeaux, cédant à la vertu de la verge de saint Martial (8) au xie siècle, et le dragon de saint Bertrand de Comminges, subjugué par révêque saint Bertrand, en 1076 (9).

(1) Cambry, Voyage dans le département du Finistère, tome i, page 67.

(2) Moréri, Dictionnaire historique, art. Saint Julien. — M. Duchemin La Chenaye donne au théâtre de cette victoire le nom de la Roche-Turpin. Mémoires de V Académie celtique, iomo iv, page 311.

(3) M. Duchemin La Chenaye, Ihid. pages 308 et suivantes.

(4) M. Bottin, Traditions des dragons volants dans le nord de la France. Mélanges d'archéologie (in-8", Paris, 1831), pages 161-164.

(5) A. Lenoir, Du dragon de Metz, etc. Mémoires de l’Académie celtique, tome II, pages 1 et suivantes.

(6) M. Jouyneau des Loges, Mémoires de l’Académie celtique, tome v, page 67.

(7) Rouvière, Voyage du tour de la France, in-12, 1713, pages 401 et 402. — Dulaure, Description des principaux lieux de la France, tome i, page 16, art. Tarascon. — Millin, Voyage dans le midi de la France, 4 vol. in-8«, tome m, pages 461-663. La figure de la Tarasque se trouve dans l’atlas du Voyage, planche 63, mais elle est peu exacte.

(8) M. Decayla, Mémoires de l’Académie celtique, tome iv, pages 272-284.

(9) M. Chaudruc, Mémoires de l’Académie celtique, tome iv, page 313.

Ainsi le dragon dont saint Marcel délivra Paris (1), et le dragon ailé de Pabbaye de Fleury (2) offriront les images de la Seine et de la Loire débordées.

Ainsi, à Lima, le jour de la fête de saint François d’Assise, si Fon voit figurer à la procession un monstre idéal nommé Terasque (3), on se rappellera que Lima, peu éloignée de la mer, est arrosée par une rivière qui fournit de l’eau dans chaque maison.

Ainsi, M. Champollion explique avec vraisemblance l'hiéroglyphe des deux énormes serpents à tête humaine que Fon voit dans Féglise de Saint- Laurent de Grenoble, par le proverbe : « Serpens et draco devorabunt ur> bem, transporté dans la langue vulgaire en ces deux vers :

Lo serpein et lo dragon Mettront Grenoble en savon,

faisant allusion ainsi à Femplacement de la ville, située à Fembouchure du Drac [Draco] dans Vlsère, représentée par le serpent, dont cette rivière imite assez, par son cours, les replis tortueux (4). » La comparaison des sinuosités d’un fleuve aux replis d’un serpent, se retrouve en effet dans le langage populaire et dans les noms qui en sont émanés, autant que dans les métaphores des poètes. Près d’Hélénopole, ville de Bithynie, coulait le fleuve Draco, Dragon : ce nom, dit Procope(5), lui avait été donné à cause de ses nombreux détours qui obligeaient les voyageurs à le traverser vingt fois de suite.

Par une raison analogue, sans doute, une rivière qui sort du mont Vésuve, et arrose les murs de Nuceria (Nocera), portait aussi le nom de Dragon (6).

Cette explication est encore fortifiée par un aveu d’autant plus remarquable que l’écrivain à qui il est échappé a recueilli et présenté d’abord comme des faits certains, tous les contes populaires sur les dragons et les serpents monstrueux, qu’au commencement du xviiie siècle, on débitait dans l’intérieur de la Suisse. Scheuchzer (7) convient que l’on a

(1) Les Vies des saints pour tous les jours de Vannée, 2 vol. in-4°, Paris, 1734, tome II, page 84. Vie de saint Marcel, 3 novembre. — Gregor. Turon. De gloria confess. cap. 89. — On croit que saint Marcel occupa le siège épiscopal de Paris vers la fin du iv® siècle.

(2) Du Gange, Glossar. verbo Draco.

(3) Tableau de Vétat actuel du Pérou, extrait du Mercurio peruviano. — Annales des Voyages, par M. Malte-Brun, tome i, page 92.

(4) Dissertation sur un monument souterrain existant à Grenoble, in-4°, an XII. — Magasin encyclopédique, 9^ année, tome v, pages 442 et 443.

(5) Procop. De œdific. Justin, lib. v, cap. 2.

(6) Procop. Hist. mise. lib. i, cap. 55.

(7) Scheuchzer, Binera per Delvetiœ alpinas regiones, etc. tome iii, pages 377- 397... Vide page 396 et pages 383, 384, 389 et 390.

NOTE A

donné souvent le nom de Drach [Draco) aux torrents impétueux qui se répandent tout d’un coup en avalanches. Le Dragon, s’écrie-t-on alors, a faitirrvption... { Erupü Draco!) La cavité où le torrent prend sa source, et celle où s’engloutissent ses eaux durent s’appeler, en conséquence, Trou du dragon, Marais du dragon, noms que nous retrouverons dans plusieurs lieux rendus célèbres par quelqu’une des légendes qui nous occupent.

Malgré la vraisemblance que présentent plusieurs de ces rapprochements, deux objections graves repoussent le système qu’ils sont destinés à établir.

1° S’il peut être aussi facile à un pouvoir surnaturel d’arrêter les débordements de la mer ou d’un fleuve que de mettre à mort un serpent monstrueux, la parité n’existe pas pour les forces bornées d’un homme ordinaire. Or, nous verrons figurer, dans les légendes, des chevaliers, des soldats, des bannis, d’obscurs malfaiteurs qu’aucune grâce céleste n’appelait à opérer des miracles. A qui persuadera-t-on qu’un seul homme, quel que fût son zèle ou son pouvoir, soit parvenu à faire rentrer dans leur lit la Loire ou la Garonne couvrant au loin la plaine sous leurs eaux débordées?

2® La multitude des légendes ne permet pas de croire qu’en des lieux et des temps si divers, on se soit accordé à figurer, par le même emblème, des événements semblables, mais particuliers à chaque époque. Un emblème constamment identique suppose un fait, ou plutôt une allégorie reçue dans tous les temps et dans tous les lieux. Telle est celle du triomphe que remporte le vainqueur céleste, le principe du bien et de la lumière, sur le principe des ténèbres et du mal, figuré par le serpent.

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