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IV

Légende du Serpent, transportée des tableaux astronomiques dans la mythologie

et dans l’histoire.

Nous ne retracerons point ici, dans ses détails, le tableau astronomique de ce triomphe éternellement renouvelé : observons seulement que trois objets accessoires s’y groupent, dans presque toutes les légendes, avec le sujet principal ; une vierge, une jeune fille, ou une femme; un abîme, une caverne ou une grotte ; et la mer, une rivière, une fontaine ou un puits {ï). On retrouve même une partie de cette légende mise en action, si je puis m’exprimer ainsi, dans la manière dont recevaient leur nourriture les dragons sacrés d’Épire, de Phrygie et de Lanuvium : elle leur était por-

( I ) A. Lenoir, Du dragon de Mets, etc. Mémoires de l’Académie celtique, tome ii, pages 5 et 6.

tée dans leur caverne par une jeune fille qu’attendait une punition terrible si elle avait cessé d’être vierge (1).

Une femme aussi, la magicienne que feignit de vouloir consulter l’infortunée Didon, présentait les aliments au dragon sacré qui veillait dans le temple des Hespérides (2).

La mythologie grecque est riche en légendes dont l’origine astronomique n’est pas douteuse. Faut-il expliquer pourquoi un serpent ou un dragon figurent plusieurs fois dans le planisphère céleste ? Un serpent énorme attaqua Minerve, dans le combat des dieux contre les géants ; la déesse vierge saisit le monstre, et le lança vers le ciel où il demeura fixé parmi les astres (3). Gérés plaça au ciel un des dragons qui traînaient son char (4). Offensé par Triopas, la même divinité le punit d’abord du supplice d’une faim insatiable, puis lui fait donner la mort par un dragon qui prend ensuite avec lui une place dans les cieux. Suivant d’autres mythologistes, Phorbas, fils de Triopas, mérita cet honneur, pour avoir délivré File de Rhodes d’un serpent monstrueux. Quelques-uns voient, dans la constellation di'Ophiuchus, Hercule vainqueur, sur les bords du fleuve Sagaris, d’un serpent qu’Omphale lui avait ordonné de combattre (5).

Thémis, la vierge céleste, répondait, à Delphes, aux demandes des mortels. Python, dragon monstrueux, s’en approche ; l’oracle est déserté. Personne n’ose plus y recourir, jusqu’à ce qu’Apollon (le soleil) ait percé Python de ses flèches inévitables (6). Observons que, dans ses récits, la tradition ne laissait point oublier la nature divine du dragon ; Apollon, après l’avoir tué, fut obligé de se soumettre à une expiation religieuse ; et les serpents sacrés de l’Épire passaient pour devoir le jour à Python (7).

Près du fleuve de la Colchide, Jason, aidé du secours de Médée, vierge encore, triomphe du dragon qui gardait la toison d’or. Hercule et Persée délivrent Hésione et Andromède, vierges exposées en proie à la voracité d’un monstre sorti de la mer. Une femme, habile dans Part des enchantements, sauve les habitants de Ténos, en donnant la mort à un dragon qui menaçait de dépeupler cette île (8).

(1) Ælian. De nat. anim. lib. xi, cap. 2-16.— Propert. lib. iv, eleg. 8.

(2) Yirgil. Æneid. lib. iv, vers. 483-485.

(3) Hygin. Poet. astronom. Serpens.

(4) Ibid. Ophiuchus.

(5) Ibid.

(G) Pausanias, Phocic. cap. 5.

(7) Ælian. Var. hist. lib. iii, cap. 1 , etc. De nat. anim. lib. xi, cap. 2. — Plutarch. De oracul. defeclu.

(8) Aristot. De mirabil. auscult.

NOTE A

Suivant une légende que la foi chrétienne ne consacre que dans le sens figuré, mais que les peintres et la foule des croyants ont adoptée dans le sens propre, saint Michel terrassa et perça de sa lance un dragon vomi par Vabime infernal, le même, suivant Dupuis, qui, dans l’Apocalypse, poursuit la vierge céleste. A une demi-lieue du chemin de Berouth (l’ancienne Béryte), on voit la caverne où se retirait un dragon tué par saint Georges, à l’instant où il allait dévorer la fille d’un roi du pays (1). Suivant une autre légende, c^estsur les bords d’un lac qui servait d’asile au monstre, que saint Georges sauva la fille du roi, et douze autres vierges qu’un oracle avait ordonné de livrer à l’effroyable dragon (2).

Presque toutes les mythologies reproduisent, avec quelques variétés, la même légende. Combien de mythes grecs ne l’ont-ils pas retracée Hercule, vainqueur du dragon du jardin des Hespérides, monstre dont la défaite fut suivie de la découverte d’une fontainejusqu’alors inconnue (3) ; le dragon, habitant une sombre caverne et gardien de la fontaine de Mars, tué par Cadmus, qui depuis fut luhmême transformé en serpent; le dragon dont Diomède, à son retour de Troie, délivra les Corcyréens (4); Cenchreus, que les habitants de Salamine prirent pour roi en récompense de sa victoire sur un dragon qui dévastait leur territoire (5) !

Sur un monument découvert à Thèbes, Anubis est représenté comme le sont, dans les peintures chrétiennes, saint Michel et saint Georges : il est armé d’une cuirasse ; dans sa main est une lance dont il perce un monstre qui a la tête et la queue d’un serpent (6).

Dans une suite de narrations dont les compilateurs ont emprunté à l’antique mythologie de rHindoustan la plupart de leurs récits merveilleux, on voit figurer jusqu’à trois fois des monstres qui tantôt prennent la forme d’un énorme serpent (7), tantôt, dragons gigantesques, battent de leur queue leurs flancs couverts d’écailles (8) : chaque année, de jeunes vierges ont assouvi leur voracité; c’est à l’instant où la fille d’un roi doit en devenir la victime, qu’ils succombent sous les coups d’un guerrier aidé par des puissances surnaturelles.

(1) Voyages de Villamont (1HI3), liv. ni, page 661. — Thévenot, Relation d'un voyage fait au Levant, etc. in-4°, Paris, 1GG8, page 442.

(2) Mémoires et observations faites par un voyageur en Angleterre. (La Haye, 1698, pages 214-232.) Cet ouvrage est attribué à Max. Misson.

(3) Apollon. Rhod. Argonautic. lib. iv.

(4) Heraclides, in Politiis.

(5) Noël, Dictionnaire de la Fable, art. Cenchreus.

(6) A. Lenoir, Du dragon de Metz, etc. Mémoires de l’Académie celtique, tome ii, pages 11 et 12.

(7) Les Mille et une Nuits, traduction d’Ed. Gauthier, 7 vol. in-8°, Paris, 1822 et 1823, tome V, pages 425 et 42G.

(8) 7b/d. tome VI, pages 303-305, et tome v, pages 423 et 424.

Chederles, héros révéré chez les Turcs, tua, disent-ils, un dragon monstrueux, et sauva la vie à une jeune fille exposée à sa fureur. Après avoir hu les eaux d\m fleuve qui Font rendu immortel, il court le monde sur un cheval immortel comme lui (1). Le commencement du récit rappelle les mythes hindous et les fables d’Hercule et de Persée ; la fin offre Pemblème du soleil, voyageur immortel, qui ne cesse de faire le tour du monde.

Parmi les figures sculptées sur le granit, que l’on a découvertes dans la ville déserte de Palenqui-Viejo, l’on remarque un serpent, de la gueule duquel sort une tête de femme (2). On serait tenté de rapprocher cet emblème de la légende des dragons monstrueux; il est difficile au moins de ne pas supposer que la légende avait passé dans le Nouveau-Monde. Les Caraïbes croient que l’Être suprême fit descendre son fils du ciel pour tuer un serpent horrible qui désolait, par ses ravages, les nations de la Guiane (3). Le monstre succomba: les Caraïbes naquirent des vers que produisit son cadavre; aussi regardent-ils comme ennemies les nations à qui jadis il avait fait une guerre cruelle. Voilà bien d’abord le mythe du serpent Python. Mais que penser de l’origine bizarre que s’attribuent les Caraïbes ? On peut soupçonner qu'ils reçurent jadis cette tradition d’un peuple supérieur en force, qui voulait les humilier et les dégrader ; ils l’ont conservée par habitude, et parce qu’elle justifiait leurs haines nationales et leur soif de conquêtes. Nous trouvons, chez le même peuple, une croyance non moins singulière.

Les Caraïbes de la Dominique assuraient que, dans un précipice entouré de hautes montagnes, un monstrueux serpent avait son repaire. Il portait sur la tête une pierre éclatante comme une escarboucle^ et d’où s’élançait une lumière si vive que les rochers voisins en étaient éclairés (4) .

Des légendes analogues ont été longtemps reçues dans des contrées avec lesquelles on ne suppose point que les Caraïbes aient eu des communications.

A une époque que les chronologistes n’ont point la prétention de fixer, sainte Marguerite triompha d’un dragon ; et, de la tête du monstre, cette vierge^ élevée depuis au séjour céleste, tira un rubis^ une escarboucle^ emblème de l’étoile brillante de la couronne boréale [margarita] placée, dans le ciel, près de la tête du serpent.

Dans l’histoire de Dieudonné de Gozon, figure aussi la « pierre sortie « de la tête du dragon tué à Rhodes par ce héros, et conservée, dit-on,

(1) Noël, Dictionnaire de la Fable, art. Chederles.

(2) Revue encyclopédique, tome xxxi, page 850.

(3) Noël, Dictionnaire de la Fable, art. Cosmogonie américaine.

(4) Rochefort, Histoire naturelle et morale des îles Antilles, Rotterdam, 1658, page 21.

NOTE A

« dans sa famille. Elle était de la grosseur d’une olive et de plusieurs « couleurs éclatantes (1).)^

Deux traditions helvétiennes présentent un serpent qui offre à un homme une pierre précieuse^ en signe d’hommage ou de reconnaissance (2). Fidèle à ces vieilles croyances, la langue populaire du Jura désigne encore sous le nom de vouivre un serpent ailé et immortel, dont l’œil est un diamant (3).

Pline, Isidore et Solin (4) parlent de la pierre précieuse que porte dans sa tête le dragon. Un conteur d’Orient (5) décrit une pierre miraculeuse, véritable escarboucle qui éclaire dans Tobscurité. On ne la trouve que dans la tête d’un dragon, hôte hideux des rochers de Pile de Sérendib [Ceylan). Philoslrate assure aussi que, dans l’Indc, la tête des dragons recèle une pierre précieuse, douée d’un vif éclat et d’admirables propriétés magiques (6).

Elle remonte à une haute antiquité, l’erreur qui, transformant en fait physique une allégorie astronomique, décore d’une pierre brillante la tête des serpents. « Quoiqu’un serpent ait un rubis sur la tête, néanmoins « il sera dommageable, » dit un philosophe hindou qui avait recueilli dans ses proverbes les enseignements des siècles les plus reculés (7).

Née de l’expression figurée de la position relative que les constellation de Persée, de la Baleine, de la Couronne et du Serpent, occupent dans les deux, la légende, nous l’avons vu, a été rapportée ensuite à la victoire du soleil du printemps sur l’hiver, et de la lumière sur les ténèbres. Vescarboucle ou rubis qui y tient sa place et dont Ovide décore le palais du Soleil (8), était, en effet, consacrée à cet astre, à cause de sa couleur d’un rouge flamboyant (9).

(1) Dictionnaire de Moréri, art. Gozon (Dieudonné). Gozon mourut en 1363.

(2) Scheuchzer, Itinerar.per Helvet. Âlp. reg. tome iii, pages38l-383.

(3) Mémoires de la Société des antiquaires, tome vi, page 217.

(4) Plin. Hist. nat. lib. xxxvii, cap. 10. — Isidor. Hispal. Origin. lib. xvi, cap. 13. — Solin. cap. 36.

(5) Contes de Cheykh el Mohdy, traduits de l’arabe par J. J. Marcel, 1833, tome m, pages 73 et 74.

(6) Philostrat. De vit. Apoll. lib. iii, cap. 2.

(7) Proverbes de Barihoverri, etc. Insérés dans l’ouvrage d’Abraham Roger, le Théâtre de l’idolâtrie ou la Porte ouverte, etc. traduction française, 1 vol. in-4", 1760, page 328.

(8) Flammasque imitante pyropo.

Ovid. Metamorph. lib. ii, vers. 2.

(9) « Le cardinal Dailly et Albert le Grand, évêque de Ratisbonne, dit Cartaut de la Villate, distribuent les planètes aux religions. Le soleil est échu à la religion chrétienne. C’est pour cela que nous avons le soleil en singulière vénération, que la ville de Rome est ville solaire, et que les cardinaux qui y résident sont habillés de rouge, qui est la couleur du soleil. » [Pensées critiques sur les mathématiques.) 1 vol. in-l2, Paris, 1762, avec approbation et privilège.

La même légende s’introduit dans le christianisme, surtout chez les peuples

d’Occident.

Aussi longtemps que le christianisme opprimé lutta obscurément contre le polythéisme, son culte, non moins austère que sa morale, n’admit, dans ses cérémonies couvertes encore du voile du mystère, que des rites simples, dégagés de toute représentation matérielle. Les recherches et les cruautés des persécuteurs ne pouvaient arracher aux fidèles que les livres saints, les vases sacrés, et peu ou point d’images (1).

Mais le culte public se passe difficilement de signes visibles et remarquables; par eux, au milieu d’un rassemblement tel que la parole arriverait à peine aux oreilles de quelques hommes, il parle aux yeux de tous ; il parle à l’un des penchants les plus naturels, les plus universels. La multitude alors se complaît dans la magnificence de ses actes religieux, et ne croit pas pouvoir trop multiplier les images.

Cela dut arriverai! christianisme, lorsque, sur les débris du polythéisme, il établit publiquement ses temples et son culte. Le progrès fut d’autant plus rapide que, succédant à une religion riche de pompe et d’emblèmes, la religion du Christ dut craindre de repousser, par une simplicité trop sévère, des hommes habitués à voir, à toucher ce qu’ils croyaient, ce qu’ils adoraient. Plutôt que de proscrire imprudemment les objets d’une vénération difficile à détruire, elle aima souvent mieux se les approprier : plus d’un temple fut changé en église ; plus d’un nom de divinité fut honoré comme le nom d’un saint; et un grand nombre d’images et de légendes passèrent sans effort dans le nouveau culte, conservées par Cantique respect des nouveaux croyants.

La légende d’un être céleste, vainqueur du serpent, du principe du mal, était conforme au langage, à l’esprit et à l’origine du christianisme ; elle y fut accueillie, et reproduite dans les peintures et les cérémonies religieuses ; saint Michel, le premier des archanges, parut aux yeux des fidèles perçant le dragon infernal, l’antique ennemi du genre humain.

Au v« siècle furent établies en France (2), et plus tard dans tout l’Occident, les processions connues sous le nom de Rogations. Pendant trois jours, on y offrait aux regards des fidèles l’image d’un dragon, d’un serpent ailé, dont la défaite était figurée par la manière ignominieuse dont on le portait le troisième jour (3).

(1) Encyclop. méthod. Théologie, art. Images.

(2) Saint Mammert, évêque de Vienne en Dauphiné, institua les Rogations en 468 ou 474. Encyclop. méthod. Théologie, art. Rogations.

(3) Guill. Durant, Rationale divinorum officiorum, in-fol. 1479, folio 226 recto.

La célébration des Rogations a varié, suivant les diocèses, des premiers jours de la semaine de l’Ascension aux derniers jours de la semaine de la Pentecôte ; elle correspond au temps où, la première moitié du printemps étant écoulée, la victoire du soleil sur Thiver est pleinement achevée, même dans nos climats froids et pluvieux. II est difficile de ne point apercevoir une connexion intime entre la légende du dragon allégorique et l’époque qui, chaque année, ramenait son apparition.

D’autres rapprochements ajoutent à la force de cet indice.

Au vie siècle, saint Grégoire le Grand ordonna que l’on célébrerait annuellement le jour de saint Marc (le 25 avril) par une procession semblable à celle des Rogations. Voici l’origine de cette cérémonie. Rome était désolée par une inondation extraordinaire ; tel qu’une mer immense, le Tibre s’élevait jusqu’aux fenêtres supérieures des temples. Des eaux débprdées du fleuve sortirent d’innombrables serpents, et enfin un dragon énorme (1), nouveau Python, né de ce nouveau déluge (2). Son souffle infectait l’air; il engendra une maladie pestilentielle (3); les hommes

étaient moissonnés par milliers Une procession annuelle consacra le

souvenir de ce fléau et de sa cessation, obtenue par les prières du saint pape et de ses ouailles. La date du 25 avril, moins éloignée de l’équinoxe que celle des Rogations, convenait mieux à un pays où le printemps est plus hâtif que dans les Gaules.

Soit hasard, soit calcul, ceux qui ont transporté à Lima, sous l’hémisphère austral, la Taraaque^ le dragon des peuples septentrionaux, le font paraître le 4 octobre, jour de la fête de saint François d’Assise. Cette époque se rapproche encore plus de l’équinoxe du printemps. Mais, dans les contrées équatoriales, sous le ciel tempéré de Lima, la victoire du soleil ne demeure pas longtemps suspendue, comme dans nos régions septentrionales, où les premières semaines du printemps ne semblent qu’une prolongation de l’hiver.

Pline a parlé d’un œu/* mystérieux (4) à la possession duquel les druides attachaient des vertus merveilleuses, et qui, disaient-ils, était formé par le concours de tous les serpents d’un pays. Écho des druides après deux mille ans, et sans se douter de l’antiquité du mythe qu’il répète, l’habitant de la Sologne affirme que, chaque année, tous les serpents du pays se

(1) Guill. Durant, Rationale divinorum officiorum, in-fol. 1479, fol. 225 verso. — Siffredi presbyteri mimensis Epitome, lib. i. De miro prodigio.

(2) « Ut iVoe diluvium renovatum crederetur. » Platina, De vitis max. pontifie... in Pelag. IL

(3) « Pestis inguinaria seu inflatura inguinum. « Ce sont les termes dont se sert l’auteur du Rationale (loco citato) ; il ajoute que le pape Pélage II, successeur de saint Grégoire le Grand, mourut subitement de celte maladie, avec soixante-dix autres personnes, au milieu d’une procession.

(4) Plin. Hût. nat. lib. xxix, cap. 3.

réunissent pour produire un diamant énorme qui, mieux encore que la pierre de Rhodes, réfléchit les couleurs les plus vives de l’arc-en-ciel. Si le geai a su en enrichir son plumage, c’est à la possession d’un de ces diamants qu’il en est redevable. Le jour marqué pour leur production miraculeuse est le 13 mai (1), jour qui appartient au commencement de la seconde moitié du printemps, comme les jours où Ton promenait le ser^ peut des Rogations.

L’époque de cette apparition nous fournit une remarque qui n’est pas sans intérêt. La fixité en suffit pour prouver, contre l’opinion que nous avons précédemment combattue, que le serpent n’était point l’emblème d’inondations, de débordements de rivières, qui n’ont pu avoir lieu partout aux mêmes jours. Comment donc cette opinion s’est- elle établie? Lorsque l’on eut oublié le sens primitif de l’emblème, on s’arrêta volontiers à une circonstance qui, dans les légendes où on le reproduisait, faisait presque toujours placer le lieu de la scène au bord de la mer ou d’un fleuve. L’idée que la cessation des ravages des eaux était ainsi représentée dut paraître d’autant plus naturelle, que la procession du dragon se célébrait régulièrement à une époque de l’année où les rivières les plus enflées par la fonte des neiges ou les pluies de l’équinoxe, sont toutes rentrées dans leurs lits.

§ YI.

Explications allégoriques des emblèmes où figurait le Serpent.

Chaque église avait son dragon : l’émulation de la piété extérieure fit que, dans ces représentations, on enchérit à l’envi pour inspirer aux spectateurs l’admiration, l’étonnement et l’effroi. La partie visible du culte devient bientôt la partie la plus importante de la religion pour des hommes uniquement attentifs à ce qui frappe leurs sens : le dragon de la procession des Rogations était trop remarquable pour ne pas attirer l’attention des peuples et usurper une grande place dans leur croyance. Chaque dragon eut bientôt sa légende particulière, et les légendes se multiplièrent à l’infini. A ceux qui révoqueraient en doute l’efficacité de cette cause, nous répondrons par un fait : les chrétiens d’Orient n’ont point adopté l’institution des Rogations; la victoire remportée par un être céleste sur un serpent, figure rarement dans l’histoire des saints qu’ils révèrent.

Le mot dragon contracté en celui de drac, a désigné des démons, des esprits malfaisants que le Provençal crédule plaçait sous les eaux du

(1) Légier (du Loiret), Tradùïons et usages de la Sologne {Mémoires de l’Aca^ démie celtique, tome ii, pages 216 et 216).

NOTE A

Rhône, et qui se nourrissaient de la chair des hommes ; faire le drac était synonyme de faire autant de mal que l’on suppose au diable le désir d’en faire (l). Les personnes mordues par un serpent étaient guéries dès qu’elles approchaient du tombeau de saint Phocas, grâce à la victoire qu'en subissant le martyre ce héros chrétien remporta sur le diable, Pantique serpent (2). Quand, au viiie siècle, on racontait qn’on avait trouvé un énorme serpent dans le tombeau de Charles Martel (3), voulait-on insinuer autre chose, sinon que le démon avait fait sa proie de ce guerrier, qui sauva la France et peut-être l’Europe entière du joug des musulmans, mais qui eut le malheur de contrarier l’ambition des chefs de l’Église et la cupidité des moines?

Il semblait donc naturel de croire, comme l’enseigne expressément l’auteur du Rationale (4), que le serpent ou dragon, porté à la procession des Rogations, était l’emblème de l’esprit infernal, dont on demandait au ciel la défaite, et d’attribuer cette défaite à l’intercession du saint que, dans chaque diocèse et dans chaque paroisse, révéraient plus particulièrement les fidèles.

Ce genre d’explication a été reproduit sous diverses formes par des chrétiens sensés qui ne pouvaient admettre, dans le sens physique, des récits trop souvent renouvelés pour avoir jamais été vrais.

Le démon est le vice personnifié : les victoires remportées sur le vice pouvaient donc être figurées par le même emblème. A Gênes, sur la petite place qui est près de l’église de Saint-Cyr, on voit un mcien puits où se cachait jadis un dragon dont le souffle faisait périr les troupeaux et les hommes : saint Cyr conjura le monstre, le força de sortir du puits et de se précipiter dans la mer (5). Des tableaux représentent encore ce miracle, que les érudits interprètent allégoriquement par les victoires que remportait le saint prédicateur sur l’impiété et le libertinage. La même interprétation pouvait convenir au triomphe de saint Marcel sur le serpent qui désolait Paris, puisque, dit-on, « ce serpent parut hors de la ville, près du tombeau d’une femme de qualité qui avait vécu dans le désordre (6). »

M. üulaure (7), cependant, pense que cette légende et un grand nombre

(1) Du Cange, Glossar. verbo Dracus. — Millin, Voyage dans l’intérieur de la France, tome ni, pages 460 et 451.

(2) Gregor. Turon. De miracul. lib. i, cap. 99.

(3) Abrégé chronologique de l’histoire de France, année 741.

(4) Guill. Durant, Rationale divinorum officiorum, fol. 226 recto.

(5) Description des beautés de Gênes, in-S®, Gênes, 1781, pages 39-41. — Millin, Voyage en Savoie et en Piémont, tome ii, page 239.

(6) Les vies des saints pour tous les jours de l’année, tome ii, page 84.

(7) Dulaure, Histoire physique, civile et morale de Paris, édit, pages 161, 162, 185 et 186.

d’autres ont figuré le triomphe de la religion chrétienne sur la religion des Romains et sur celle des druides. L’incrédulité, en effet, est le pire des vices, aux yeux des chefs d’une religion : on est souvent corrompu à la fois et superstitieux, et par conséquent soumis aux prêtres ; on n^’est jamais soumis, quand on ne croit pas.

Le dragon que vainquit saint Julien (1) avait son repaire près d’un temple de Jupiter : sa chute a pu figurer celle du polythéisme, lorsqu’à la voix de Uapôtre du Mans, les adorateurs renversaient les autels du dieu détrôné et laissaient son temple désert.

Aux lieux où fut jadis Épidaure, on voit une caverne que la tradition a désignée quelquefois comme la retraite de Cadmus métamorphosé en ser~ peut ; mais plus souvent comme le séjour du serpent d'Esculape. Quand saint Jérôme raconte comment, àÉpidaure, saint Hilarion triompha d’un serpent dévastateur que recelait cette même caverne^ les érudits semblent en droit de voir, dans son récit, l’emblème de la victoire du prédicateur de l’Évangile sur le culte d’Esculape (2). Ils expliqueront par une allégorie semblable le miracle qui rendit saint Donat, évêque de Corinthe, vainqueur d’un serpent tellement énorme, que huit paires de bœufs avaient peine à traîner son corps privé de vie (3). La date du miracle, l’an 399, rappelle en effet l’époque où le paganisme succomba, sans retour, sous les coups redoublés que lui portaient à l’envi les deux fils de Théodose.

Un dragon monstrueux désolait les environs de Theil, près de la Roche aux Fées (département d’Ille-et-Yilaine) : saint Arnel, apôtre de cette contrée, le traîna avec son étole jusqu’au sommet d’un mont, et lui ordonna de se précipiter dans la rivière de Seiche. M. Nouai de La Houssaye pense que ce miracle figure la victoire remportée par le saint sur les derniers restes delà religion druidique, dont la Roche aux Fées a^'ait vu jusqu’alors se perpétuer les cérémonies. 11 explique de même la répétition d’un miracle semblable dans la légende de saint Efflam, et dans celle de quelques autres saints (4). On étendra volontiers sa conjecture aux œuvres d’un thaumaturge qui, devant une pierre probablement druidique et honorée encore aujourd’hui par des rites superstitieux, vainquit un dragon qui désolait le territoire de Neuilly-Saint-Front, dans l’arrondissement de Château-Thierry (5).

Sur une médaille de plomb, frappée à Amiens en 1352 (sans doute d’a-

(1) Mémoires de l’Académie celtique, tome iv, page 311.

(2) Appendini, istorico-critiche sulle antichità, etc. de’ Ragusei, tome i,

page 30. — Pouqueville, Voyage dans la Grèce, tome i, pages 24 et 25.

(3) Sigebei'ti Chronicon, anno 399.

(4j Mémoires de l’Académie celtique, tome v, page 377.

(5) Mémoires de la Société des antiquaires de France, tome i, pages 426 et 427.

NOTE A

près un type plus ancien), saint Martin est représenté enfonçant une lance dans le corps d’un dragon qu'il foule aux pieds, a On a voulu par là exprimer sa victoire sur les divinités païennes (I). »

Vainqueur du paganisme, Constantin aimait à se faire peindre armé de la croix et perçant de sa lance un effroyable dragon (2). Dans une ville de Normandie, on voyait, il y a trente ans, un vieux tableau servant d’enseigne à une hôtellerie. Au costume et à la figure, on y reconnaissait Louis XIV; nouveau saint Michel, ce monarque y terrassait le dragon infernal : c’était, je le suppose,-une commémoration de la révocation de l’édit de Nantes.

L’hérésie, en effet, non moins que les fausses religions, est réputée l’œuvre de l’esprit de ténèbres (3). Le dragon dont, jusqu’en 1728, les chanoines de Saint-Loup, à Troyes, ont porté, à la procession des Rogations, une image en bronze (4), passait pour l’emblème de la victoire remportée par saint Loup sur l’hérésie des Pélagiens.

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