VII
iMultipIicité des faits de ce genre, adoptés comme des faits réels.
Mais les allégories ne sont pas à la portée de la multitude ignorante et dressée à croire aveuglément. Le serpent promené aux jours des Rogations fut généralement regardé comme la représentation d’un serpent réel, à l’existence duquel on ne craignit pas d’assigner une date certaine. En vain révélait-on aux superstitieux le sens de l’allégorie; en vain, par exemple, montrait-on, dans un tableau, saint Véran chargeant de liens l’esprit infernal : on persista à croire et à raconter que le territoire d’Arles fut jadis délivré par saint Véran des ravages d’un serpent monstrueux, et un tableau placé à côté du premier, a perpétué le souvenir de cette victoire (5), remportée, conformément à l’origine de la légende, à l’entrée d’une grotte, auprès d’une fontaine.
Chaque paroisse eut son dragon, comme aujourd’hui encore, dans toutes les paroisses d’Espagne, l’image du serpent [Tarasca) est portée en procession, le jour de la Fête-Dieu. L’histoire du monstre varia encore plus que ses formes : l’imagination et la crédulité lui attribuaient des
(1) Mémoires de l'Académie du département de la Somme, tome i, page 699.
(2) Euseb. Pamph. De vita Constantini, lib. ni, cap. 3.
(3) Pour célébrer l’anathème porté dans le concile de Constance contre la doctrine de Jean Hus et de Jérôme de Prague, et le supplice de ces deux infortunés, l’empereur Sigismond institua l’ordre du Dragon renversé : le Dragon figurait l’hérésie vaincue. Dictionnaire de Moréri, art. Dragon renversé.
(4) Grosley, Éphémérides, 3^ partie, chap. 91, tome ii, pages 222-225.
(5) J’ai vu ces peintures dans la Majore, église d’Arles, en 1813.
œuvres surnaturelles. De l’effroi, on passa même au respect, et plus loin encore. Le dragon de Poitiers (1) était pieusement surnommé la bonne sainte Vermine; on le priait avec ferveur; on s’empressait d’y faire toucher des chapelets : soit que, monument adoptif, il fût resté ce quTl avait été jadis, une idole; soit qu’il le fût devenu peu à peu, au milieu d’une population superstitieuse.
Plus communément, l’emblème du principe du mal fut environné de signes de haine et d’horreur. Son histoire justifiait ces sentiments : il avait été le fléau du pays dans lequel on promenait son image. Son venin avait empoisonné les fontaines, et son souffle avait infecté l’air de maladies contagieuses. Il dévorait les troupeaux, déchirait les hommes, choisissait pour victimes de jeunes filles, des vierges consacrées au Seigneur; les enfants disparaissaient, engloutis dans Tabîme de sa gueule épouvantable.... Le Bailla, figure de dragon que l’on promenait à Reims le jour de Pâques, avait probablement cette origine. Le dragon doré qui figurait à la procession des Rogations, dans la paroisse Saint-Jacques de Douai, était l’emblème du démon qui avait dévoré le blé dans les épis, et fait manquer la récolte, pour punir les cultivateurs du refus de payer la dîme (2).
A Provins, jusqu’en 1761, les paroisses de Notre-Dame et de Saint- Quiriace faisaient porter, à la procession des Rogations, l’une, un dragon ailé, l’autre, un monstre nommé Lézarde : ces deux animaux avaient désolé autrefois la ville et ses environs (3). Saint Florent vint, par l’ordre de Dieu, se fixer dans une grotte ou caverne, située sur la rive gauche de la Loire, et en chassa les serpents dont elle était remplie. Bientôt après il délivra les habitants de Mur (aujourd’hui Saumur) d’un énorme serpent qui dévorait les hommes et les animaux, et se cachait dans un bois, près des bords de la Vienne (4).
A Tonnerre, le saint abbé Jean fut vainqueur d’un basilic qui infectait les eaux d’une fontaine (o). La Vivre de Larré, à laquelle un proverbe bourguignon assimile les femmes accusées d’avoir une mauvaise tête (6), était un serpent, caché près d’une fontaine, dans le voisinage d’un prieuré de l’ordre de Saint-Benoît, et qui, par ses ravages, fut longtemps l’objet
(1) Mémoires de la Société des antiquaires de France, tome i, page 464. — Mémoires de l'Académie celtique, tome v, pages 54 et 55.
(2) Bolün, Traditions des Dragons volants, etc. pages 157, 160 et 161.
(3) Ch. Opoix, Histoire et description de Provins, in-8°, Provins, 1823, pages 435 et 436.
(4) J. J. Bodin, Recherches historiques sur Saumur et le haut Anjou, tome i, pages 117-122.
(5) Greg. Turon. De gloria confessor. cap. 87.
(G) La Monnoye, Noél bourguignon, in-l2, 1729, pages 409 et 410. — Vivre, vouivre ou guivre, vipère, serpent... Le mot guivre a conservé ce sens dans le vocabulaire du blason.
NOTE A
de la terreur publique. A Aix, en Provence, la procession des Rogations va déposer sur un rocher, appelé le Rocher du dragon et voisin d’une chapelle dédiée à saint André, la figure d’un dragon tué par l’intercession de ce saint apôtre (I). Non moins secourables que saint André et saint Georges, saint Victor, à Marseille, paraît vainqueur d’un reptile monstrueux (2) ; saint Théodore foule aux pieds un serpent (3), et saint Second, patron d’Asti, est représenté à cheval, perçant un dragon de sa lance (4). Nous citerons encore plusieurs légendes semblables, sans avoir la prétention d’épuiser le sujet. Nous connaissons l’origine commune à toutes, et la cause qui, depuis le v« siècle, a dû les multiplier dans l’Occident : loin qu’on s^’étonne de leur nombre, on pourra s’étonner de ce qu’il n’en subsiste pas davantage.