‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 50 sur 55 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Variantes dans les circonstances et les dates des récitS'; nouveaux vestiges de la légn de astronomique.

La coutume de porter aux processions des Rogations l’image du serpent, n’a cessé que peu à peu ; et l’on peut dire que cet emblème du •prince des ténèbres n’a reculé que lentement devant le progrès des lumières. Plusieurs églises de France n’en ont abandonné l’usage que pendant le xviii® siècle; Grosley, en 1771, le trouva en vigueur dans toutes les églises des Pays-Bas catholiques (5). Pendant un laps de temps si long, les récits ont dû varier, et après eux les explications.

Pour combattre la Gargouille, le dragon de Rouen, saint Romain se fit accompagner par un criminel condamné à mort, à qui le miracle du saint valut sa grâce.

Le clergé accrédita volontiers les récits de ce genre. Ils augmentaient son pouvoir, en faisant souvent attribuer à ses chefs le droit de faire grâce, ou du moins, comme à Rouen, de délivrer un prisonnier : ce n’était pas accorder trop au souvenir du miracle, dont, par la volonté de Dieu, un coupable, déjà condamné, était devenu l’instrument.

Plus volontiers encore le vulgaire accueillit cette variante de la légende universelle : des hommes, suivant lui, n’avaient pu se résoudre à un combat si périlleux que pour se soustraire à une mort infâme et cruelle. Ainsi, un criminel condamné <à mort enleva à sainte Radegonde Fhon-

(1) Fauris Saint-Vincent, Mémoire sur l'ancienne cité d’Aix... Magasin encyclopédique, année 1812, tome vi, page 287.

(2) A l’abbaye de Saint-Victor, à Marseille.

(3) Dorbessan, Essai sur les serpents sacrés. Mélanges historiques, critiques, etc. tome II, page 138.

(4) Millin, Voyage en Savoie et en Piémont, tomei, page 121.

(5) Grosley, Voyage en Hollande. OEuvres inédites de Grosley, 3 vol. in-S®, Paris, 1815, lome iii, page 336.

neur d'avoir vaincu la Grand’ gueule, ce terrible dragon de Poitiers, qui sortait chaque jour de sa caverne, située au bord de la rivière de Clain, pour venir dévorer les vierges du Seigneur, les religieuses du couvent de Sainte-Croix (1). Un autre condamné délivra, des ravages d’un serpent, la paroisse de Villiers, près Vendôme (2). Un troisième tua un dragon ou crocodile qui, caché sous les eaux du Rhône, était le fléau des marins et des habitants de la campagne (3). Un soldat déserteur, pour obtenir' sa grâce, combattit un dragon qui répandait l’effroi aux environs de Niort (4); il en triompha ; mais lui-même il perdit la vie.

En discutant son histoire, M. Éloi-Johanneau (5) remarque combien elle est rendue suspecte, et par un des noms donnés au prétendu soldat, nom qui signifie le vainqueur de la bêle, du monstre, et surtout par sa date, 1589 ou 1692, date beaucoup trop récente pour que l’histoire ne se fût pas chargée d’un fait si merveilleux. La date assignée par D. Calmet à l’apparition du serpent de Lunéville, est plus moderne encore; il la place à un demi-siècle du temps où il écrivait (6)... De toutes les variations que le temps fait subir aux traditions populaires, la plus commune peutêtre porte sur les dates. Pour ces récits, il n’existe point d’archives; et il est dans la nature de l’homme de chercher sans cesse à rapprocher de lui les souvenirs que lui a légués le passé; un trop grand intervalle entre eux et le présent, fatigue son imagination; ne pouvant le combler, il tend à le rétrécir, à mesure que le laps du temps l’agrandit.

Ainsi, la destruction du dragon de Niort a été successivement placée en 1589, puis en 1692. Celle de la Grand’ gueule de Poitiers, quand on l’a attribuée à un criminel condamné, s’est trouvée assez éloignée du temps où vivait sainte Radegonde, pour que l’on plaçât en 1280 l’apparition, dans celte ville, d’un dragon volant (7). Quoique saint Jérôme ait décrit le combat de saint Hilarion contre le serpent d’Épidaure, c’est à luimême (8) que l’on attribue la défaite du monstre dont on montre aux voyageurs la caverne et la dépouille. La tradition qui attribue à sainte Marthe la destruction de la Tarasque est moderne, en comparaison de celle qui en assure l’honneur à seize braves, dont huit périrent victimes de leur courage; les autres fondèrent les villes de Beaucaire et de Tarascon (9).

(1) Mémoires de l’Académie celtique, tome v, pages 52, 53-55. — Mémoires de la Société des antiquaires de France, tome i, pages 464 et 465,

(2) Mémoires de V Académie celtique, lome i\, page 311.

(3) Ibid, tome v, page 111.

(4) Ibid, pages 58, 60, 132-134.

(5) Ibid, pages 59, 134 et 135.

(6) Journal de Verdun, juin 1751, page 430.

(7) Mémoires de l’Académie celtique, tome v, pages 61 et 62.

(8) Pouqueville, Voyages dans la Grèce, lome i, pages 24 et 25.

(9) Mémoires de la Société des antiquaires de France, tome i, page 423. La fondation de Tarascon (ou plus exactement l’établissement des Marseillais dans

NOTE A

Nous pourrions signaler encore plusieurs dates que le temps a ainsi déplace'es et rendues modernes. Mais c’est d’une autre façon que la mort des braves de Tarascon et celle du soldat de Niort méritent d’être relevées. Dans les mythes qui peignent le combat du principe de la lumière contre le principe des ténèbres, le premier achète souvent la victoire au prix de sa vie : c’est ce qu’on raconte d’Osiris, de Bacchus, d’Atys et d’Adonis. Et, dans la mythologie Scandinave, au jour terrible qui détruira et renouvellera le monde, le dieu Thor, après avoir foudroyé \e grand serpent engendré par le principe du mal^ doit périr lui-même, étouffé dans les flots du venin que le monstre aura vomi. Ne nous étonnons pas de retrouver, dans une circonstance analogue, un nouveau débris de la légende solaire, et de voir plusieurs vainqueurs de serpents monstrueux succomber au milieu de leur triomphe, ou ne pas y survivre.

La Grèce ancienne offrit un exemple de ce généreux dévouement. Par l’ordre d’un oracle, la ville de Thespies offrait, chaque année, un adolescent à un dragon homicide. Cléostrate fut désigné par le sort pour cet horrible sacrifice. Ménestrate, son ami, prit sa place; et, revêtu d’une cuirasse dont chacune des écailles portait un hameçon avec la pointe tournée en haut, il se livra au dragon qu’il fit périr en périssant lui-même (I),

Vers la fin du xv® siècle, ou, suivant une tradition plus ancienne, en 1273 (car ici encore nous voyons la date varier pour se rapprocher de nous), les montagnes de Neufchâtel étaient désolées par un serpent dont plusieurs noms de lieux, aux environs du village de Sulpy, rappellent le souvenir (2) : Raymond, de Sulpy, combattit le monstre, le tua, et mourut deux jours après.

Tel fut aussi le sort d’un Belzunce qui délivra Bayonne d’un dragon à plusieurs têtes : il périt, suffoqué par la flamme et la fumée que le monstre vomissait (3).

Le patriotisme célèbre avec enthousiasme le nom d’Arnold Strouthan de Winckelried, qui, à la bataille de Sempach, en 1386, se dévoua pour le salut de ses compatriotes. Le nom d’un de ses ancêtres a un titre moins authentique, mais non moins populaire, à l’immortalité. Près d’Alpenach, dans le canton d’Underwald, sur les bords de la rivière de Meleh, parut, en 1250, un dragon dont on montre encore la caverne. Struth de Winckelried, qu’un duel avait fait condamner au bannissement, voulut acheter le droit de rentrer dans sa patrie, en la délivrant de ce fléau : il réussit ;

cette ville) paraît antérieure à la guerre de César contre Pompée. — Papon, Voyage de Provence, tomei, page 228.

(1) Pausanias, Bœotic. cap. 26.

(2) Roche à la vuivra; combe à la vuivra, fontaine à la vuivra {vivra, vivre, guivre, serpent). Description des montagnes de Neufchâtel,^eukhk\.e\, 1766, in- 12, pages 34-37.

(3) Mercure de France, 29 mars 1817, page 585.

mais il mourut de ses blessures, le lendemain de sa victoire (1). Pelermann Eterlin (qui, à la vérité^ écrivait deux cent cinquante ans plus tard) (2) a consigné le fait dans sa chronique. La peinture l’a retracé sur les murs d’une chapelle voisine du lieu du combat; le lieu a gardé le nom de Marais dudragon [Brakenried] , et la caverne, celui de Trou du dragon (Drakenlok)... Ces noms commémoratifs, et ceux du même genre qui subsistent près de Sulpy, indiquent peut-être, comme celui du Rocher du dragon, à Aix, les endroits où s'arrêtait la procession des Rogations, et où l'image du dragon allégorique était momentanément déposée (3). Peutêtre aussi se rapportent-ils, comme nous l’avons déjà soupçonné, au cours d’un torrent dévastateur.

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