IX
On applique cette légende à des personnages célèbres; on altère l’histoire pour l’y retrouver.
L'historien de Strulh de Winckelried, Eterlin, le premier aussi, a féré à Guillaume Tell l’aventure de la pomme (4), que Saxo Grammaticus, qui écrivait plus d’un siècle avant la naissance de Tell, avait déjà racontée d’un archer danois, nommé Toko (5) ; aventure qu’une tradition encore plus ancienne racontait, et précisément avec les mêmes circonstances, à*Égü, père de l’habile forgeron Wailland, et lui-même habile archer (6). Eterlin semble avoir pris à tâche d’imprimer le caractère historique aux mythes religieux et aux traditions importées d’un autre pays dans sa patrie. Il écrivait sous la dictée des croyances populaires; et rien n’est plus dans les habitudes du vulgaire, que d’appliquer à des person-
(1) Le Conservateur suisse, 7 vol. in-l2, Lausanne, 1813-1815, tome vi, pages 440 et 441. — Mayer, Voyage en Suisse, \.ome i, page 251, semble attribuer cette aventure à Arnold de Winckelried, et placer près de Stanz la caverne du dragon.
(2) W. Coxe, Lettres sur la Suisse, tome i, page 160 de la traduction de Ramond.
(3) La montagne la plus voisine de Cologne est appelée Rocher des dragons. {Mémoires de la Société des antiquaires de France, tome xi, pages 139 et l40.)
(4) W. Coxe, Lettres sur la Suisse, tome i, page IGO. Voyez l’écrit intitulé : Guillaume Tell, fable danoise, par Uriel Freudenberger, ouvrage publié à Berne, en 17G0, par de Haller fils, t vol. in-S®, — Uriel Freudenberger, pasteur de Glaresse, canton de Berne, est mort en 1768.
(5) Saxo Gramm. Hist. donic. lib. x, in-fol. Francofurti, 1576, pages 1G6-168. — Saxo est mort en 1204. — Harald, qui joue dans l’histoire le même rôle que Gessler, tombe sous les coups de Toko, en 981. Le fabliau de la Tomme étant beaucoup plus ancien, la haine publique le renouvela sous le nom de Harald, pour justifier le meurtre de ce prince, comme depuis elle le reproduisit en Suisse, sous le nom odieux de Gessler.
T;) Mémoires de la Société des antiquaires de France, tome v, page 229.
NOTE A
nages bien connus de lui, toutes les histoires et toutes les fables dont se compose son instruction. Winckelried et Tell étaient, pour les paysans suisses, ce qu’Alexandre a été et est encore dans l’Orient : au nom du roi de Macédoine, les Asiatiques rattachent mille souvenirs antérieurs à son existence, ou évidemment empruntés à la mythologie. Une île de l’Afrique septentrionale (l) gardait encore, au xiie siècle, le souvenir d’un dragon dévastateur dont Alexandre avait triomphé. Le paladin Roland a joui du même honneur en Occident, et plusieurs noms de lieux l’attestent encore (2). En chantant Roland, vainqueur de l’Orca, du monstre marin prêt à dévorer une jeune femme (3), l’Arioste n’a probablement fait, comme dans mille autres passages de son poëme, que copier et embellir une tradition des siècles précédents.
Un personnage dont l’existence et la gloire n’ont rien de fabuleux, est pourtant devenu, comme Roland, le héros d’un mythe qui le rend l’émule d’Hercule et de Persée ; l’importance que son souvenir a acquise dans un pays qui fut longtemps son séjour, lui a sans doute valu cet honneur. Pétrarque suivait Laure à la chasse ; ils arrivent près d’une caverne où se retirait un dragon^ la terreur de tout le pays. Moins affamé qu’amoureux, le dragon poursuit Laure ; Pétrarque vole au secours de sa maîtresse, combat le monstre et le poignarde. Le souverain pontife ne voulait point permettre que le tableau du triomphe de l’amour parût dans le lieu saint. Simon de Sienne, ami du poète, éluda la défense, et peignit cette aventure sous le portail de l’église de Notre-Dame du Don (à Avignon) ; il donna à Laure l’attitude d’une vierge suppliante, et à Pétrarque le costume de saint Georges, en l’armant toutefois d'un poignard au lieu d’une lance. Le temps a dégradé son ouvrage, mais n’a point affaibli la tradition qu’il consacre, et qui m’a été répétée comme un fait historique (4).
Dans l’examen des traditions, on n’a pas toujours tenu assez de compte du penchant qui porte l’homme ignorant à retrouver partout les mythes qui occupent la première place dans sa croyance. Pour y parvenir, il dénaturera ses souvenirs, soit en attribuant à un personnage ce qui ne lui est jamais arrivé; soit en introduisant dans l’histoire les merveilles de la Fable. Le récit où Pétrarque est mis en scène, offre un exemple du premier genre d’altération; nous en trouverons un du second genre, sans sortir de notre sujet.
(1) L’île de Mostachiin. {Géographie d'Edrisi, tome i, pages 198-200.)
(2) La Baume -Roland^ près Marseille; la Brèche-Roland, dans les Pyrénées; il C... d’Orlando, à trois milles de Rirnini, etc.
(3) Orlando furioso, canto 11.
(4) En 1813. J’observerai que, dans les récits dont la maîtresse de Pétrarque est l’objet, à Avignon ou à Vaucluse, elle est toujours appelée respectueusement Madame Laure.
Un prince suédois (1) avait fait élever, près de sa tille Thora, deux serpents qui devaient être les gardiens de sa virginité. Parvenus à une grandeur démesurée, ces monstres répandaient la mort autour d’eux par leur souffle empesté. Le roi désespéré promit la main de sa fille au héros qui tuerait les serpents. Regner Lodhrog, prince, scalde et guerrier, mit fin à cette périlleuse aventure et devint l’époux de la belle Thora. Voilà la fable ; voici l’histoire : selon IdiRagnara Lodbrogs Saga (2), ce n^’est point à deux serpents, mais à l’un de ses vassaux, possesseur d’un château fort, que le père de Thora confie la garde de sa fille ; le gardien, amoureux de la princesse, refuse de la rendre au roi, qui, après de vains efforts pour Py contraindre, promet que le libérateur de Thora deviendra son époux. Regner Lodbrog fut cet heureux libérateur.
Dans une incursion sur les côtes de Northumberland, Regner, vaincu et fait prisonnier, fut jeté dans une fosse, dans un cachot souterrain rempli de serpents, dont les morsures terminèrent sa vie (vers l’an 860). Le fait est raconté par tous les historiens (3), et consigné dans le Chant de mort attribué à Regner lui-même. Je soupçonne néanmoins que, dans le genre de son supplice, l’amour du merveilleux chercha un rapprochement avec la légende dont le héros était déjà l’objet. Le même esprit qui avait altéré l’histoire de son hyménée, de manière à rappeler le combat où le principe du bien triomphe du principe du mal, voulut peut-être que le récit de sa fin tragique rappelât la mort que, dans le combat allégorique, souffre le principe du bien... Le nom du vainqueur de Regner, Hella, favorisait cette tentative ;les Scandinaves y retrouvaient le nom de Héla, déesse de la mort, née, comme \q grand serpent, du principe du mal. Ce qui autorise ma conjecture, c’est la haute importance que la mythologie Scandinave accorde au grand serpent ; elle ne le fait périr qu’en entraînant avec lui dans le néant le dieu qui l’a combattu. Aussi, les serpents et les dragons reparaissent-ils plus d’une fois dans les annales Scandinaves. Avan t et après Regner, j’y trouve, à deux reprises, le mythe général transformé en histoire particulière. Manquant d’argent pour payer ses soldats, leneu* vième roi de Danemark, Frotho h*’ (4), va combattre, dans une île déserte, un dragon gardien d’un trésor, et le tue, à l’entrée même de sa caverne. Harald (5), exilé de Norwége, se réfugie à Byzance. Coupable d’homicide,
(1) Saxo Grammat. Hist. dan. lib. ix, page 153. — Olaus Magnus, Hist. sept, gentium. brev. lib. v, cap. 17.
(2) Citée dans l’ouvrage de Biorner, intitulé Koempedater (Stockholm, 1737)'; et par Graberg de Hemsoe, Saggio istorico sugli scaldi, in-8», Pisa, 1811, page 217.
(3) Saxo Gramrnat. Hist. dan. lib. ix, page 159. — Olaus Magnus, loc. cit. ~ Ragnara Lodbrogs Saga.
(4) 761 ans avant Jésus-ChrisL — Saxo Grammat. Hist. dan. lib. n, pages 18 et 19.
(5) Au xie siècle. — Saxo Grammat. Hist. dan. lib. xi, pages 185 et 186. Je
NOTE A
il est exposé, dans une caverne, à la fureur d’un dragon monstrueux. Plus heureux que Regner, il en triomphe, et revient occuper le trône de Norwége, et inquiéter, sur le trône de Danemark, le neveu de Kanut le Grand.
Objets physiques et monuments dans lesquels le vulgaire retrouve le tableau de la destruction d’un serpent monstrueux.
Ce qui frappe journellement les sens influe sur la croyance de Thomme peu instruit, autant au moins que les souvenirs confiés à sa mémoire : les objets physiques, les peintures, les sculptures, ont dû, comme l’histoire, aider l’imagination à retrouver partout une légende qui plaisait à sa crédulité.
A Pabbaye Saint-Victor de Marseille, à l’hôpital de Lyon (1) et dans une églisê de Raguse, on montre aux voyageurs une dépouille de crocodile ; on la désigne comme une dépouille du monstre dont la légende s’applique à ces divers lieux : et pourtant, à Raguse, par exemple, on n’ignore pas que celle que l’on y voit, a été apportée d’Égypte par des matelots Ragusains (2). Ces sortes de reliques, propres à entretenir et à confirmer la croyance, quand elles ne la font point naître, n’ont point paru déplacées dans nos temples, où probablement elles sont entrées d’abord en qualité d'ex-vofo. C’est le jugement qu’a porté Millin (3) sur une dépouille de caïman, appendue à la voûte d’une église, à Cimiers dans le comté de Nice. 11 ne paraît pas qu’on y rattache aucun souvenir : soit que la légende ail fini, avec le temps, par tomber dans l’oubli, ou quefeævoto, au contraire, soit trop récent pour qu’on ose la lui appliquer.
Un monument de ce genre, dont l’existence est moins connue, c’est la tète du dragon que vainquit si miraculeusement Dieudonné de Gozon. Elle était conservée à Rhodes. Devenus maîtres de Rhodes, les Turcs l’ont respectée. Le voyageur Thévenot l’a vue, vers le milieu du xvii® siècle ; et la description qu’il en fait semblerait mieux convenir à la tête d’un hippopotame qu’à celle d’un serpent (4). Serait-il téméraire de penser que, comme le caïman de Cimiers, comme les crocodiles de Raguse, de Lyon et de Marseille, celte tête fut d’abord exposée en public par la piété ou par l’intérêt ; et que, frappant sans cesse les regards de la multitude,
traduis par caverne, le mot antrum. La fosse où périt Regner-Lodbrog me semble correspondre aussi à la caverne, qui se retrouve dans presque toutes les légendes citées.
(1) Mémoires de l’Académie celtique, tome v, page 111.
(2) Pouqueville, Voyage dans la Grèce, tome I , pages 24 et 25.
(3) Millin, Voyage en Savoie, en Piémont, à Nice et à Gênes, tome ii, page 124.
(4) Thévenot, Relation d’un voyage fait au Levant, etc. page 223.
DliS DRAGONS li T DliS SERPENTS MONSTRUEUX.
elle lournit plus tard Uoccasion d’appliquer à un chevalier célèbre, à un Grand Maître de Vordre, la légende du héros vainqueur du dragon?
A Wasmes, près de Mons, on porte en procession, le mardi de la Pentecôte et le jour de la Trinité, une tête de crocodile. Aux yeux dTme population crédule, c’est la tête d’un dragon qui, au xip siècle, ravageait les environs, et qui, dans sa caverne, à Tinstant où il allait dévorer une jeune fille, tomba sous les coups de Gilles, sire de Ghin (1). La légende, soigneusement conservée dans le pays, attribue au sire de Chin (mort en il 37) les traits les plus saillants de l’exploit dont, deux siècles plus lard, on fit honneur à Dieudonné de Gozon : la difficulté d’obtenir la permission de combattre le dragon; le soin de fabriquer longtemps d’avance une figure qui en offrait la ressemblance, afin de dresser peu à peu des chevaux et des chiens à l’attaquer sans frayeur ; la précaution de se faire suivre, au lieu du combat, par des serviteurs dévoués... Voilà un exemple de plus de la facilité avec laquelle on a appliqué à des personnages connus dans un temps et dans un pays les mythes que l’on emprunte à un autre pays et à une époque antérieure.
11 n’a pas fallu toujours un intérêt si direct, pour changer le mythe astronomique en histoire locale. A Klagenfurth, on a placé, sur une fontaine, un groupe antique trouvé à Saal ou Zolfeld (l’ancienne Golonm Soluensis) : il représente un dragon d’une grosseur prodigieuse, et un Hercule armé d’une massue. Le peuple y voit un pauvre paysan qui délivra jadis la contrée des ravages d’un dragon, dont l’image est placée à côté de la sienne (2) .
Sur une croix lumulaire, placée dans le cimetière de Dommarie, commune du département de la Meurthe, dont le bois de Thorey est une dépendance, on voyait sculptée la figure d’un dragon ailé. D. Galmet, abusé par cet emblème, a raconté qu’un dragon ailé avait été jadis la terreur de ce pays (3).
Les habitants de Trébizonde racontent qu’en 1204, Alexis Gomnène terrassa de ses propres mains un dragon monstrueux. En mémoire de cet exploit, il fit construire, dans la ville, une fontaine qu’il appela fontaine du dragon. Ce monument subsiste : le robinet représente la tête de l’animal fabuleux (4). La figure du robinet a donné à la fontaine le nom qu’elle porte, el par suite a fait naître la légende.
Voulant immortaliser le souvenir de la conquête et de la soumission de l’Égypte, Auguste donna pour type aux médailles d’une colonie qu’il
(1) Recherches historiques sur Gilles, seigneur de Chin, et le dragon. Mons, 1826. — Revue encyclopédique, tome xxvni, pages 192 et 193. — M. Bottin, Traditions des dragons volants, etc. pages 165-173.
(2) Ed. Brown, Relation de plusieurs voyages, etc. traduction française, in-4o^ Paris, 1674, page 176.
(3) Bottin, Traditions, etc. pages 166 et 167. — Journal de Verdun, juin 1761, page 464.
(4} Prottiers, Itinéraire de TijUs a Constantinople, Bruxelles, 1829, page 206.
NOTE A
'venait de fonder dans les Gaules, un crocodile attaché à un palmier. La ville où s’établissait la colonie, reconnaissait, depuis plusieurs siècles, pour fondateur, c’est-à-dire pour divinité locale, Nemausus, dont elle portait le nom : et ce nom ne pouvait manquer de figurer sur ses médailles. Bientôt et malgré le palmier qui ne croît point sur le sol de Nîmes, le crocodile devint un de ces monstres qu’ont surmontés, dans tant de légendes différentes, des imitateurs d’Hercule, des hommes divinisés ou dignes de l’être. Cet animal terrible empoisonnait les eaux d’une fontaine et désolait la contrée. Le héros en triompha : il reçut, et transmit à la ville qu’il fonda près de la fontaine, le nom de Nemausus, qui rappelle encore que lui seul a fait ce que personne na osé tenter (1).
Ici, du moins, une représentation réelle, quoique mal interprétée, frappait les regards et excusait l’erreur. Mais voici un exemple plus fort du pouvoir de la crédulité. Suivant une tradition reçue à Pise^ Nino Orlandi, en 1109, parvint à renfermer dans une cage de fer un serpent énorme et malfaisant, et le promena ainsi en triomphe au milieu de la ville. Comment douter de la vérité du fait? Un bas-relief, placé au Campo- Santo, en offrait la représentation; une inscription l’attestait.... Des yeux attentifs ont, de nos jours, examiné ces deux monuments : l’inscription a été posée en 1777; le bas-relief, fragment d’un sarcophage en marbre de Paros, ne présente pas un seul objet qu’on puisse rapporter à la prétendue victoire d’Orlandi (2).