‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 52 sur 55 · XL · texte numérisé non relu

XL

Les armoiries et les enseignes militaires donnent Heu à de nouvelles applications de la légende astronomique.

Avides de gloire et de puissance, il était naturel que les nobles, les guerriers voulussent partager avec les demi-dieux du paganisme, avec les favoris du Dieu des chrétiens, l’honneur de ces triomphes qui assuraient des droits immortels à la reconnaissance des peuples. Après les héros Scandinaves, après Struth de Winckelried, Belzunce et Dieudonné de Gozon, nous pourrions citer un jeune noble dont saint Pol se fit accompagner, quand il voulut détruire le dragon de l’île de Batz (3) ; et aussi saint Bertrand, vainqueur du dragon de Comminges : cet évêque appartenait à la caste illustrée ; il était fils d’un comte de Toulouse (4).

(1) Nemo ausus. — M. l’abbé Simil. Mémoires sur la maison carrée. — Notice sur les travaux de l’Académie du Gard, de 1812 à i822, ue partie, pages 329 et 330. Eusèbe Salverte, Essai sur les noms d’hommes, de peuples et de lieux, tome li, pages 279 et 280.

(2) Voyez le Moniteur universel du lundi 2 juillet 1812.

(3) Cambry, Voyage dans le département du Finistère, tome i, pages 147 et 148.

(4) Dictionnaire de Moréri, art. Saint Bertrand.

Nous pourrions citer encore l’origine prétendue du prénom des Nompar de Gaumont. Renouvelant pour eux l’histoire fabuleuse du fondateur de Nîmes, on raconte que ce prénom leur fut transmis par un de leurs aïeux, qui se montra en effet sans pair {non par'), en donnant la mort à un dragon monstrueux dont les ravages désolaient les terres de sa seigneurie.

Mais, pour éviter des répétitions fastidieuses, nous nous bornerons à remarquer combien cette prétention, de la part des nobles, dut être favorisée par les figures dont chacun d’eux ornait son casque ou son écu, et qui, de là, ont passé dans les armoiries.

Ubert fut le premier qui remplit, dans le Milanais, les fonctions déléguées aux Comtes {Comités) du Bas-Empire et de l’empire de Charlemagne. Il adopta, en conséquence, le surnom de Fice-comte [Visconti], qu’il transmit à ses descendants. Aux lieux où s’élève, à Milan, la très-ancienne église de Saint-Denis, était alors une profonde caverne, séjour d’un dragon toujours affamé, et dont le souffle donnait au loin la mort. Ubert le combattit, le tua, et voulut que son image figurât dans les armoiries des Visconti (i). Suivant Paul Jove, Othon, l’un des premiers Visconti, se signala dans l’armée de Godefroy de Bouillon : un chef sarrazin, qu’il tua en combat singulier, portait sur son casque la figure d’un serpent dévorant un enfant; le vainqueur plaça dans ses armoiries et légua à sa postérité ce monument de sa gloire (2). Le récit de Paul Jove, s’il n’est pas plus vrai que l’autre, est au moins plus vraisemblable.

Aymon, comte de Corbeil, portait sur son écu un dragon à deux têtes.... On voit, dans une rue de Corbeil, un égout couvert qui aboutit à la rivière d’Étampes : là, suivant la tradition populaire, était jadis le repaii-e d’un dragon à deux têtes^ l’effroi de la contrée; le comte Aymon eut l’honneur d’en triompher (3).

La famille Dragon de Ramillies avait pour armoiries un dragon d’or en champ d’azur. Elle faisait remonter l’origine de son nom et de ses armes parlantes à la victoire remportée par Jean, sire de Ramillies, sur un dragon qui désolait le territoire voisin de l’Escaut, et que l’intrépide baron alla combattre jusque dans la caverne où le monstre entraînait ses victimes (4).|

Le lion, symbole de force, décorait ordinairement la tombe des chevaliers. Sur la tombe de Gouffier de Lascours, on y joint un serpent symbole de la prudence : bientôt on voit dans ces représentations « une allusion évidente à une aventure merveilleuse racontée par les chroni-

(1) Carlo Torre, TUtratto di Milano, page 273.

(2) Paul Jov. in Vit.duod. vicecom. MedioL princAp Frœfatio.

(3) Millin, Antiquités nationales, tome ii, art. Saint Spirede Corbeil. [\) Bnttin, Traditions, etc. pages 104 et 105.

DFS SCÎRNCES OCCULTRS.

NOTR A

({ues, et dans laquelle ce guerrier délivra un lion que poursuivait un dragon énorme. L’animal reconnaissant s’attacha à son bienfaiteur, et l’accompagnait partout comme un chien fidèle (1). » Observons que c’est précisément l’aventure que prête à Renaud de Montauban fauteur du M or gante C^) . L’invention ne lui en appartient pas : le même conte se retrouve dans le roman en vers de Chrestien de Troyes, intitulé le Chevalier au lion (3).

De semblables récits ont pu naître de causes semblables, avant finvention des emblèmes chevaleresques et des armoiries.

Un guerrier se plaît toujours à présenter à ses adversaires des objets propres à les happer de terreur. Le serpent est l’emblème d’un ennemi prudent et dangereux; le serpent ailé, ou dragon, le présage d’une destruction rapide et inévitable : ces signes trouvèrent leur place sur les étendards, comme sur la surface des boucliers et sur les cimiers des casques. Le dragon figurait parmi les enseignes militaires des Assyriens ; le vainqueur des Assyriens, Cyrus le fit adopter aux Perses et aux Mèdes (4). Sous les empereurs romains et sons les empereurs de Byzance, chaque cohorte ou centurie portait pour enseigne un dragon (5). Grosley affirme (mais sans s’élayer de preuves décisives), que, des enseignes militaires, qui étaient l’objet d’un culte pour le soldat romain, les dragons passèrent dans les églises, et figurèrent dans les processions des Rogations, comme des trophées conquis sur la religion vaincue (6).

Quoi qu’il en soit, on admettra sans peine que de pareils signes ont plus d’une fois réveillé le souvenir du mythe astronomique. Et quand on sait que, chaque soir, dans une cérémonie religieuse, Limage du dragon était portée à côté de celle de saint Georges devant l’empereur de Constantinople (7), on est tenté de croire que saint Georges doit à cette coutume, a légende qui le place sur le même rang que saint Michel.

Le premier en Angleterre, üther, père du fameux roi Arthur, imita, dans les combats, l’exemple des Assyriens et des Perses, et arbora pour enseigne un dragon dont la tête était d’or : il reçut, en conséquence, le

(1) N. Dallou, Monuments des différents âges observés dans le département de la Haute-Vienne, page 359.

(2) Morgante. Cont. iv, ottav. 7 et seq.

(3) Manuscr. de la Bibliothèque du Roi, n" 7535, fol. 16 verso, colonne 2.

(4) Georg. Codin. Curop. De official, palat. Constant... Feriœquœ inpalatio soient, etc.

(5) Modestus, De vocahul. rei milit. — Flav. Veget. De re militari, lib. ii, cap. 13. — Georg. Codin. Curop. loc. cit,

(6) Grosley, Ephémérides, 3® partie, chap. 9, tome n, pages 222-225.

(7) Georg. Codin. Curop. De official, palat. Const. loc. cit. « Cantata igitur « liturgia... aliud (Flammeoliim) quod fert sanctum Georgium equitem, aliud « draconteum, etc. «

surnom de Pen-dragon (lète de dragon), surnom qui a pu donner cours à bien des récits merveilleux. On racontait, par exemple, qu’il avait vu dans les deux une étoile qui avait la forme d’un dragon de feu, et qui

présageait son avènement à la couronne (1) On n’avait pas oublié

l’origine astronomique de la légende primitive.

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