‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 53 sur 55 · XII · texte numérisé non relu

XII

Mythologie antérieure altérée, pour y retrouver la légende du Serpent.

Après avoir altéré l’histoire, méconnu Uorigine des représentations physiques, oublié la signification des monuments, et même y avoir lu et vu ce qui n’y existait point, le désir de retrouver partout un mythe avec lequel on était familiarisé n'avait plus qu'un pas à franchir; il n'avait plus qu’à sacrifier les objets d’une ancienne crédulité, et à défigurer une mythologie antérieure, pour la ployer aux récits d’une mythologie nouvelle. Voici, en ce genre, un fait qui, sans être certain, n’est cependant pas dénué de probabilité. 11 se rattache à un souvenir assez fameux pour rendre excusables les détails où nous serons forcés d’entrer.

En expliquant une médaille qui paraît être du xv® siècle, et qui, au revers de la tête de Geoffroy de Lusignan, dit Geoffroy à la grand' dent, offre la tête d’un monstre fantastique, Millin (2) raconte que Geoffroy fut invité à combattre un monstre qui déjà avait dévoré un chevalier anglais ; prêt à tenter l’aventure, Geoffroy mourut de maladie. La tête figurée sur la médaille est, ajoute-t-il, celle du monstre, « que Geoffroy aurait certainement vaincu, si la mort ne l'eût point prévenu. « Mais on ne frappe point de médaille pour éterniser un exploit qui n’a point eu lieu : il faut donc que, dans la famille des Lusignans, à laquelle Millin attribue la fabrication de cette médaille, on conservât la tradition que le brave comte, comme tant de saints et de héros que nous venons de passer en revue, avait été vainqueur du monstre.

Rappelons-nous ; 1° que Geoffroy était fils ou plutôt descendant de la fameuse Mellusine ou Merlusine (3), Melesendis, qui, tous les samedis, se

(1) Du Gange, Glossar. veibo Draco.

(2) Voyage au midi de la France, tome iv, pages 707 et 708. — Geoffroy à la grande dent mourut vers l’an 1250.

(3) Je ne contesterai point à M. Mazel, savant cité par Millin {Voyage au midi de la France, tome iv, page 706], que la mère de Geoffroy ne soit appelée, dans les titres, Melicendis, Melesindis {Mélisende), et que ce nom n’ait pu se confondre avec celui de Mellusine. Mais, loin d’admettre qu’il l’ait produit, je pense que la confusion n’eut lieu que parce que le nom de Mellusine était déjà célèbre. Moins facilement adopterai-je une autre étymologie, suivant laquelle la dame de Melle, apportant en dot cette seigneurie au sire de Lusignan, des deux noms unis on forma celui de Mellusine. [Mémoires de la SoeÂété des antiquaires de France,

NOTE A

transformait en serpent ; 2” que les Sassenages, qui comptaient Geoffroy à la grand’dent parmi leurs ancêtres, avaient fait sculpter, sur la porte extérieure de leur château, une figure Mellusine (t), c'est-à-dire, moitié femme, moitié serpent.

Merlusine était une fée bienfaisante ; il parut naturel de ranger un de ses descendants au nombre des héros destructeurs de serpents meurtriers; et, en lui appliquant une légende partout adoptée, de lui attribuer une victoire consacrée par la médaille dont Millin a tenté l’explication.

Mais d'où put naître, dans les marais du Poitou, la création d’un être moitié femme, moitié serpent, ou tantôt l’un et tantôt l’autre?

Une tradition, conservée jusqu’à nos jours, assure que Merlusine se transformait, non pas en serpent, mais en poisson (2). Voilà le mot de l’énigme, qui nous reporte à une haute antiquité. L’image de la Femmepoisson, où les modernes veulent voir une sirène, quoique tous les écrits et les monuments des anciens présentent les sirènes comme des femmesoiseaux (3); cette image, assez multipliée encore du temps d’Horace pour

tome ni, pages 279 et 280.) Au commencement du xiii^ siècle, les femmes ne joignaient pas à leur nom celui de la seigneurie de leur époux; je ne crois même pas qu’elles portassent communément le nom des seigneuries qui leur étaient propres. En prononçant MeriMsfne avec Brantôme {Vies des hommes illustres, etc. tome vin , page 322), et avec le peuple, guide plus sûr que les érudits pour la prononciation des noms consacrés dans les contes anciens, je le rapproche de l’orthographe du nom de famille de Geoffroy, écrit ainsi sur la médaille citée, Godefridus de Lusinem. 11 suftit de placer avant ce dernier mot, mère {mater), pour reproduire le nom de Merlusine, et prouver que ce n’est que le simple titre de mère de Lusignan, appliqué par le peuple à la femme-serpent, à la fée, dont cette famille prétendait descendre. Notre étymologie est d’autant moins invraisemblable, que le premier auteur qui ait rédigé l’histoire de Mellusine, Jean d’Arras, écrivait sous le roi Jean, au xiv^ siècle, lorsque, depuis longtemps, le nom de famille des Lusignan était fixé et devenu célèbre.

(1) Millin, Magasin encyclopédique, année 1811, tome vi, pages 108-112.

(2) Mémoires de la Société des antiquaires de France, tome ni, page 280. — Cette tradition n’était pas ignorée de Scarron : dans sa iiie satire, un fat annonce qu’il veut faire paraître sur le théâtre,

L’infante Mellusine;

L’héroïne sera moitié femme et poisson.

Observons que la tradition la plus généralement reçue se rapproche encore de celle-ci, en plaçant Mellusine dans un vaste bassin, dont les coups de sa queue font jaillir l’eau jusqu’aux voûtes de la salle. Bulletin de la Société d’agriculture de Poitiers, 1828, pages 214 et 2l5.

(3) Dans un mur de la cour intérieure du Muséum de Paris, est encastrée une ronde-bosse antique en marbre blanc, représentant une femme-oiseau, une sirène.

A la villa Aldobrandino, Montfaucon vit de pareilles figures de sirènes en marbre rouge {Dian^m italicum, 1702), pages 190 et 191. A Stymphales, sur les

que le poëte, qui en ignorait la signification, la citât comme le type de l’absurclité (1); cette image, que les Grecs, moins éloignés de son origine, appliquèrent à Eurynome, ITme des épouses du Dieu de la mer ; cette image est celle sous laquelle les Syriens et les Phéniciens invoquaient Astarté, Atergatis, la vierge céleste (2). On la retrouve dans le planisphère égyptien, où elle représente le signe des Poissons réuni au signe de la Vierge. Elle est consacrée dans les religions du Japon (3) et de PHindoustan (4), et dans Pancienne mythologie de Pile de Java (5).

Elle a pénétré même au Kamtschatka, sans doute avec la religion lamique. Dans les iourtes des Kaintschadales du nord, on voit Pidoie Khantaï, qui a la forme humaine jusqu’à la poitrine; le reste du corps ressemble à une queue de poisson. On en fabrique une nouvelle chaque année; en sorte que le nombre de ces images indique depuis combien d’années Yiourte est construite (6). Cette particularité prouve que l’idole Khan~tat\ comme la vierge-poisson des planisphères égyptiens , a une origine astronomique, puisqu’elle est restée le symbole du renouvellement de l’année.

Nous ne pouvons parler aussi affirmativement de la Mère de VEau, divinité malfaisante, moitié femme, moitié poisson, qui, suivant les indigènes de la Guyane, se plaît à attirer les pêcheurs en pleine mer, et à submerger leurs frêles embarcations. Cette fable, dit-on, était répandue en Amérique, avant l’arrivée des Européens (7).

Un symbole reproduit si fréquemment sur la terre, est-il parvenu dans

limites de PArgolide et de PArcadie, des statues de marbre représentaient des jeunes fdles ayant des jambes d’oiseaux. (Pausanias, Arcad. cap. 22.) Dans les ruines des anciens temples de Pile de Java, on découvre plusieurs figures d’oiseaux à léte de femme; on en remarque une qui présente la tête d’un homme âgé {Description de Java, par Marchai, in-4‘>, Bruxelles, 1824, planche 3i). Cela prouve l’antiquité du mythe relatif aux sirènes, mais n’en révèle point l’origine. Platon, aidé peut-être des traditions de l’Inde antique, plaçait, sur chacun des huit cercles des deux, une sirène qui chantait en suivant la révolution périodique. (Plat. De repuhl. lib. x.) Mënéphylle, dans Plutarque {Symposiac. lib, ix), repousse cette idée, parce qne les sirènes sont, dit-il, des génies malfaisants j mais Ammonius Justifie Platon.

(1) Turpiter atrum

Desinit in piscem mulier formosa superne.

Horat. De art. poet. vers. 3 et 4.

(2) Suivant le Scholiaste de Germanicus (Arat. Phœnomena ; Virgo) la vierge céleste est en effet Atergatis. Hyginus reconnaît Vénus dans le signe des Poissons.

(3) Canon. Divinité japonaise.

(4) Troisième avatar de Wishnou.

(5) Description de Java, etc. planche 31.

(6) Krachéninnikow’, Description du Kamtschatka^ Départie, chap. 4.

(7) Barbé-Marbois, Journal d’un déporté, tome ii, page 134.

NOTE A

les Gaules? Le temps a-l-il pu le modifier assez pour changer en serpent l’extrémité du poisson?

1® A la première question, je réponds que ce symbole existe encore dans une des plus anciennes villes de France, à Marseille. Sur un angle du fort Saint-Jean, on distingue la figure gigantesque d’un monstre, moitié femme, moitié poisson. Si on l’a ainsi reproduite dans la construction du fort Saint-Jean, ce ne peut être que parce qu^elle existait bien antérieurement, comme monument national. Son nom, le même que celui de la ville, Marseille, indique qu’elle représentait la divinité locale, la ville même divinisée. Pour adopter un symbole si propre à caractériser une grande cité maritime, les Phocéens n’eurent pas besoin de l’emprunter à Tyr, à Sidon, ou à Carthage : ils avaient fondé leur colonie sous les auspices de la grande Diane d'Éphèse, de la vierge céleste, qui fut adorée sous cette forme, non-seulement dans l’Asie, mais même en Grèce, puisque la statue moitié femme, moitié poisson, honorée à Phigalie, fut souvent regardée comme une statue de Diane (1).

2" Les princes tatars font presque tous remonter leur généalogie à une vierge céleste que rendit enceinte un rayon du soleil, ou tel autre moyen aussi merveilleux (2) : en d’autres termes, la mythologie, qui sei't de point de départ à leurs annales, se rapporte à l'âge où le signe de la Vierge marquait le solstice d’été.

Les Grecs rapportaient l’origine des Scythes à une vierge, moitié femme, moitié serpent, qui eut commerce avec Hercule ou Jupiter (3), emblèmes Uun et Pautre du soleil générateur. Si les deux origines n’en font qu’une, comme il est permis de le croire, dans l’image de la divinité nationale, de la vierge céleste, dont les Scythes ou Tatars se prétendent descendus, les Grecs auront méconnu la forme de la partie inférieure; au lieu de l’extrémité d’un poisson, ils auront vu l’extrémité d’un serpent.

Maintenant, pour amener sur les bords de la Sèvre, et le symbole antique et l’altération qui l’a défiguré, je ne rappellerai point que les

(1) Pausanias, Arcad. cap. 41. — Une prêtresse de la Diane d’Ephèse, emportant une statue de la divinité, avait suivi à Marseille les Phocéens; et ceux-ci, dans toutes les villes qu’ils fondèrent en Gaule, et, par exemple, à Agde, instituèrent le culte de Diane, tel qu’ils Pavaient reçu de leurs ancêtres. Strabo,

lib. IV.

(2) Eloge de Moukden, pages 13, 221-225. Alankava ou Alancoüa, princesse mongole, éprouva trois fois de suite qu’une lumière céleste avait pénétré dans son sein. Devenue grosse, elle annonça av(‘c assurance qu’elle mettrait au monde trois enfants mâles. Sa prédiction se véritia. De ses trois fils, que l’on avait surnommés enfants de lumière, l’un fut le père des Tatars Kap-Giaks ; l’autre, le père des Selgink ou Selgioukides ; Gengis et Tamerlan descendaient du troisième. (Petis de la Croix, Hist. de Gengis-Khan , pages 11-13... D’Herbelot, Biblioth. orientale, art. Alankava.)

(3) Herodot. lib. iv, cap. 9. — Diod. Sic. lib. ii, cap. 2C.

DI<S DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 49 i

Druides honoraient m\& vierge qui devait enfanter; a vierge céleste qui, tous les ans, à minuit, brillant au haut des cieux, devait rendre à la terre Tenfant-dieu, le soleil naissant du solstice d’hiver : il ne paraît pas que les Druides aient offert de représentations physiques à l’adoration de nos ancêtres, jusqu’au temps du moins où le commerce des autres peuples les induisit peu à peu à imiter leur idolâtrie. Mais Pythéas avait côtoyé les rives occidentales de la Gaule, et sûrement il ne fut pas le seul parmi les navigateurs marseillais (1). Mais les Phéniciens et les Carthaginois, qui venaient chercher l’étain dans les îles Cassitérides, n’ont pu manquer de débarquer souvent sur les côtes de Bretagne et de Poitou. L’une de ces nations aura porté, dans la Gaule occidentale, l’image et le culte de la Vierge-poisson ; sous la figure d’une femme ayant une queue de poisson, les Gaulois adorèrent Onvana ou Anvana[%. Jaloux, comme les princes tatars, de se créer une origine surnaturelle, un chef gaulois aura prétendu descendre de cette divinité ; il en aura choisi l’image pour son emblème distinctif. Les progrès du christianisme auront réduit la déesse à n’être plus qu’une femme, douée encore, comme /ce, d’une puissance surnaturelle ; mais ils n’auront point aboli sa mémoire, ni effacé son image. Le temps et l’impouTeclion de. la sculpture auront plus tard occasionné une erreur semblable à celle que les Grecs avaient déjà commise; la queue de poisson aura passé pour l'extrémité d’un serpent. Fondée sur cetteméprise, la nouvelle tradition aura prévalu d’autant plus facilement que, du v® siècle au xv®, les serpents, nous l’avons vu, ont joué un grand rôle dans les croyances populaires des Occidentaux; et alors la forme donnée à Merlusine, et l’exploit attribué à son descendant, seront devenus les conséquences du sacrifice d’une ancienne croyance, à une croyance plus nouvelle et généralement adoptée.

Page 1