XIII
La discussion de cette conjecture, que nous soumettons au jugement des ai'cliéologues, ne nous a point écarté de notre sujet. Nous nous
(1) Dans toutes les villes qu’ils fondaient, les Marseillais établissaient le culte de la Diane d’Ephèse. Sti abo, lib. iv.
(2) Martin, Religion des Gaulois, tome ii, page 110. — Toland, Hislory ofthe druids, page 137. — Parmi les inscriptions découvertes dans la muraille antique de bordeaux, on remaniue celle-ci :
Caïus Julius Florus onvavæ.
Mémoire de l’Académie de Bordeaux, séance du IG juin 1829, page 182, et planche 3, n» 52.) Je crois que onvavæ est le datif du même nom que onvana; soit que l’inscripiion ail été copiée inexactement, ou que l’ouvrier ait commi.s une erreur dans la transcription d’un nom étranger.
NOTE A
sommes proposé de rechercher comment un récit évidemment absurde, faux, impossible, a pu se répandre, se multiplier ; et, toujours le même sous mille formes diverses, trouver partout une égale et constante crédulité.
Des faits réels, des métaphores usitées auraient pu quelquefois y donner occasion, mais non le faire sortir du cercle étroit, où l’on observait les uns, où l’on mettait les autres en usage.
Un accident aussi local, aussi variable que l’est le débordement d’une rivière, n’a pu être représenté universellement par la même allégorie, qui d’ailleurs ne s’y applique que d’une manière très-imparfaite.
Le prétendu fait n’est, dans l’origine, que l’expression d’un tableau astronomique, adopté par la plupart des mythologies de l’antiquité.
Quand la tradition de ce dogme du polythéisme aurait dû céder aux progrès du christianisme, une cérémonie extérieure, consacrée dans cette religion, créa presque autant de répétitions du mythe originel, que l’Église d’Occident comptait de réunions de fidèles. En vain s’eflbrça-t-on d’appeler l’attention du vulgaire sur l’allégorie qu’exprimait la cérémonie : son esprit, comme ses regards, resta fixé sur la représentation physique. Ses habitudes l’emportant sur sa piété, ce ne fut pas exclusivement parmi les habitants du ciel qu’il chercha ses libérateurs; il en reconnut parmi les hommes, surtout quand, pour se conformer à un point de l’allégorie astronomique, il dut supposer que le vainqueur avait perdu la vie au sein même de la victoire. Les noms des personnages célèbres, ceux des nobles dont il craignait la puissance ou admirait le courage, vinrent s’appliquer à cette tradition sans cesse reproduite. On falsifia les souvenirs historiques pour l’y retrouver; toute représentation physique, propre à en réveiller le souvenir, en renouvela le récit; on la chercha dans des monuments et dans des emblèmes qui lui étaient étrangers, et jusque dans les signes qu’avait inventés la gloire ou l’orgueil militaire. On alla même (si notre dernière conjecture n’est point téméraire) jusqu’à altérer les symboles et les croyances d’nne mytliologie antérieure pour les lui approprier.... Singuliers progrès d’une crédulité, non-seulement facile et aveugle, mais avide, mais insatiable! Ne méritent-ils pas d’être signalés aux méditations des philosophes? L’histoire de la crédulité est peut-être la branche la plus étendue, et, à coup sûr, l’une des plus importantes de l’histoire morale de l’espèce humaine.
NOTE B
DE LA STATUE DE MEMNON
Récits et inscriptions qui attestent la vocalité de la statue, et font même mention des paroles qu’elle a prononcées. Explications peu concluantes, proposées par divers auteurs. Suivant Langlès, les sons proférés quelquefois par la statue correspondaient aux sept voyelles, emblèmes elles-mêmes des sept planètes. Oracle qui a pu être prononcé par la statue de Memnon. Réfutation du système de M. Letronne. Le miracle était probablement l’effet de la supercherie. Impossibilité d’arriver à une solution satisfaisante du problème.
Près de l’antique Thèbes s’élevaient deux colosses monolithes : l’enceinle qui les renfermait portait le nom de memnonium. Ce nom qui, en langue égyptienne, désignait un lieu consacré à la mémoire des morts (1), rappelait aux Grecs celui d’un héros chanté par Homère. Prompts à s’approprier et à rapporter à leurs traditions nationales tout ce que leur vanité pouvait emprunter à la mythologie ou à l’histoire des peuples plus anciens, ils regardèrent comme consacré à Memnon, comme reproduisant l’image du guerrier, fils de l’Aurore, qui périt sous les murs de Troie, l’un de ces colosses élevés antérieurement au premier âge histori- <|ue de la Grèce : c’est la statue que rendit célèbre la propriété de faire entendre, au retour du jour, un ou plusieurs sons, que l’enthousiasme religieux crut être une salutation adressée à l’Aurore ou au Soleil.
A une époque sur la fixation de laquelle on élève des doutes, la statue fut brisée dans sa partie supérieure; les sons merveilleux continuèrent à se faire entendre; ils semblaient sortir de la partie inférieure. M. Letronne pense que le colosse fut restauré dans le in« siècle de notre ère : de massives assises de grès remplacèrent la portion du monolithe dont les fragments jonchaient la terre.
Sous le règne d’Adrien, Juvénal avait vu le colosse brisé. Lucien, sous Marc-Aurèle, et Philostrate, sous Sévère, le représentent comme entier.
(I) M. Letronne La statue vocale de Memnon (1 vol. in-4o). Nous aurons
plus d’une fois occasion de citer ce savant ouvrage, quoique nous n’adoptions pas le système qu’il est destiné à faire triompher.
NOTE B
Lucien, il est vrai, en parle dans un ouvrage satirique; mais ses railleries tombent sur les exagérations qu’un témoin du prodige se permet dans son récit, et non sur l’état de mutilation ou de restauration de la statue. Philostrate, par un anachronisme évident, fait parler un observateur contemporain de Domitien. Cette licence, qui n’a pu être de l’ignorance, semble prouver que la restauration n’était pas récente : on ne recule point d’un siècle un fait qui s’est passé la veille.
Les témoignages qui attestent la vocalité de la statue s’arrêtent au règne de Caracalla. On ignore également dans quel temps et par quelles mains la statue restaurée fut brisée de nouveau ; et depuis quand la partie inférieure, muette désormais, n’a plus révélé sa gloire antique que par les inscriptions dont elle est en partie couverte.
Avant de discuter les explications que Lon a voulu donner du prodige, j appelons ce que nous en ont appris les Romains et les Grecs, les seuls dont nous possédions des témoignages directs.
Les Égyptiens accusaient Cambyse d’avoir, dans sa fureur impie, brisé et renversé la statue de Memnon, comme il insulta ou détruisit d’autres monuments (1) que la religion avait consacrés sur la terre d’Osiris. Leur juste horreur pour la mémoire d’un conquérant barbare, les aurait entraînés à lui imputer le résultat d’une catastrophe naturelle, s’il était vrai, comme le rapporte Strabon, que la chute du colosse fut l’effet d’un tremblement de terre, dont cet écrivain n’assigne point la date.
Mais pourquoi Cambyse n’aurait-il mutilé qu’une des deux images sacrées? Cette question semble d’abord affaiblir la tradition généralement reçue; elle la fortifie, au contraire, si l’on admet que le son miraculeux l'ccommandait cette image, et celle-là seulement, à la vénération religieuse des nationaux, et à la haine fanatique des adorateurs du feu.
Manéthon, cité par Eusèbeet Josèphe, et aussi par saint Jérôme, affirme (pie la statue colossale d’Aménophis était la même que la statue vocale de Memnon. Ce témoignage d’un contemporain de Ptolémée Philadelphe, d’un prêtre égyptien très-instruit des antiquités de son pays, serait d’un grand poids, si l’autorité n’en était pas contestée.
Denys le Périégète peint dans ses vers, <( l’antique Thèbes où le sonore (( Memnon salue le lever de l’aurore (2). » Suivant l’opinion commune, le poète géographe écrivait peu de temps après que l’Égypte eut été réduite en province romaine ; il s’ensuivrait que le prodige et la tradition fabuleuse qu’y appliquaient les Grecs et les Romains, étaient alors, et depuis longtemps, connus et célébrés... Mais l’époque à laquelle florissait Denys, flotte, au gré de la critique, du règne d’Auguste au règne de Sévère et de Caracalla.
« Là, dit Strabon en parlant de l’enceinte sacrée du memnonium, là
(1) Justin, lib. i, cap. 0.
(2) Dionys. Peiieget. vers 249 et 250.
Db: LA STATUE DE MEMNON.
« étaienl deux colosses d’une seule pierre chacun, et voisins Tun de l’autre. « L"un subsiste entier. La partie supérieure de Tautre a été renversée, « dit-on^ par un tremblement de terre. On croit aussi que du trône et de la « partie du colosse restée sur sa base sort un son semblable à celui que « produirait un coup modéré. Moi-même, accompagnant Ælius Gallus, « avec une troupe de ses amis et de ses soldats, je l’ai entendu vers la (( première heure du jour. Partait-il delà base ou du colosse même; était- « il produit par quelqu'un des assistants? Je ne puis le décider. Dans c( rincertitude de la cause réelle, il vaut mieux tout croire que d’admet- (( tre qu’un son puisse sortir de pierres ainsi disposées (1). »
Dans son voyage en Egypte, « Germanicus admira l’image en pierre de « Menmon qui rend un son semblable à celui d’une voix humaine [voca- « lem sonwm), quand elle est frappée des rayons du soleil. » Ainsi s’exprime Tacite, historien d’autant plus croyable qu’il avait, dans sa jeunesse, appris de plusieurs vieillards contemporains de Germanicus, des détails importants sur l’histoire de ce prince (2j.
« A Thèbes, dit Pline, dans le temple de Sérapis, est la statue que l’on « croit consacrée à Memnon, et qui rend un son tous les jours, lorsque « la frappent les rayons du soleil levant (3). »
Juvénal, résidant ou relégué dans la Haute-Égypte, non loin de la contrée que rendaient fameuse les monuments du memnonium^ caractérise la statue par ces mots : « Là, dit-il, résonnent les cordes magiques du muet tilé Memnon (4). »
« J’ai encore plus admiré le colosse, dit Pausanias (3). C’est une statue » assise qui paraît représenter le soleil... Bien des gens l’appellent statue (( de Memnon; mais lesThébains nient que ce soit ce personnage... Camée \)'^SQ,\d, h\'\sdi {littéralement la divisa en deux). Aujourd’hui, la partie e< supérieure, du sommet de la tête au milieu du corps, gît abandonnée ee sur le sol. L’autre partie semble encore assise; et tous les jours, vers ee le lever du soleil, elle rend un son, tel que celui des cordes d’une cite tbare ou d’une lyre, quand elles se rompent à l’instant où on les et monte. »
La renommée du colosse attirait les curieux en Egypte, du temps de Inicien. Dans le dialogue sur l’amitié {Toxaris), Lucien rapporte que « le
et philosophe Démétrius fit le voyage d’Égypte, afin de voir Memnon
et 11 avait entendu dire que Memnon, au lever du soleil, faisait retentir « sa voix ([5oàv).... Je partis de Coptos, fait-il dire à Eucrate dans le Phi-
(1) Strabo, lib. xvn.
(2) Tacit. Annal, lib. ii, cap. Cl, et lib. ni, cap. IG.
(3) Plin. Hist. nal. lib. xxxvi, cap. 7. — Dion Chrysostôme {Orat. xxxi) parle de la statue de Memnon comme de l’image d’une divinité.
(4) Juvénal, sat. xv, vers. 5.
(5) Pausanias, Attic. cap. 42.
NOTE B
« lopseude, pour voir Memnori et entendre le son merveilleux qu"il pro- (( duit au lever du soleil. Je l’ai donc entendu, non comme tant d’autres, « émettant un bruit vide de sens : Memnon lui-même, ouvrant la bouche, « m’a adressé un oracle en sept vers que je vous répéterais, si cela n’é- « tait point superflu. »
« Tournée vers l’orient, dit Philostrate, la statue de Memnon parle^ dès « qu’un rayon de soleil vient à tomber sur sa bouche (1). »
A une époque où le prodige avait certainement cessé, Himérius, contemporain d’Ammien Marcellin, rappelait encore que le colosse parlait au soleil, d’une voix humaine (2). Mais, vu leurs dates, son témoignage et celui de Callistrate (3) constatent seulement l’existence d"une tradition que ces auteurs rapportent sans la discuter.
Deux scholiastes inédits de Juvénal et le savant Eustathius nous instruisent des modifications que la tradition avait subies en des temps postérieurs.
Suivant le premier (4), « la statue de Memnon, fils de PAurore, était fa- (( briquée par un artifice mécanique, tel que, d\me voix humaine^ elle « saluait le soleil et le roi. Cambyse, pour connaître la cause de ce pro- « dige, fit couper la statue en deux : après cela, elle salua encore le so- (( leil, mais non le roi. C"est pour cela que le poète a employé l’épithète « dimidio (dont il ne reste que la moitié). »
L’autre scholiaste renverse étrangement la tradition reçue (5) : « Une (( statue en airain, représentant Memnon et tenant une cithare, chantait, « dit-il, à certaines heures de la journée. Cambyse la fit ouvrir, supposant (( qu’un mécanisme était caché dans la statue. Mais, quoique ouverte, la (( statue, qui avait reçu une consécration magique, rendit des sons aux c( heures accoutumées. C"est pour cela que Juvénal donne à Memnon (( Pépithète dimidius, ouvert, coupé en deux parties. »
Commentant les vers 249-250 de Denys le Périégète, Eustathius rappelle d’abord que le colosse représentait le Jour, fils de PAurore. « C’était, « ajoute-t-il, une statue d’homme qui, animée par un certain mécanisme, (( faisait entendre sa voix, et ainsi, par un mouvement qui paraissait naa turel ou spontané, parlait comme si elle eût salué le Jour et lui eût « rendu hommage. »
De nombreuses inscriptions grecques et latines, gravées sur le colosse, attestent que divers personnages, amenés par la religion ou la curiosité, ont entendu la voix miraculeuse. M. Letronne (6) les a réunies, au nom-
(1) Philostrat. De vit. ApolL lib. vi, cap. 6.
(2) Himérius, Orat. vin et xvi. Photius. Bihl. cod. 243.
(3) Callistrat. Exercit. de Memnone.
(4) Scholiaste inédit de Juvénal, cité par Vandale, Casselius et Douza.
(5) Autre scholiaste inédit cité par Vandale.
(6) La statue vocale de Memnon, etc.
DE LA STATUE DE MEMNON
NOTE B
bre de soixante et douze, et les a restituées et expliquées. En conservant sa numération^ je ne citerai que celles qui jettent sur mon sujet un nouveau jour.
Six inscriptions (n°® X, Xll, XVII, XX, XXXVl et XXXVll) attestent que Memnon s’est fait entendre le même jour, à deux reprises différentes. Une autre (n« XIX) rapporte que la voix a résonné trois fois, en présence de l’empereur Adrien, pour qui ce prodige est devenu un gage de la faveur des dieux.
L’auteur de la XYll® assure que Memnon lui a parlé et l’a salué amicalement.
Voici, suivant l’opinion de Jablonski (1) adoptée par plusieurs savants, la traduction de la Xll® inscription.
« Le fils de Tithon et de l’Aurore, Memnon, précédemment^ nous a « seulement fait entendre sa voix; il nous a salués aujourd'hui comme « ses alliés et ses amis. J’ai saisi le sens des paroles émanées de la pierre. « La nature créatrice de toutes choses les a inspirées. » A la dernière phrase, M. Letronne pense que l’on doit substituer celle-ci : « La nature, « créatrice de toutes choses, a-t-elle donc donné à la pierre le sentiment « et la voix? » Sans entrer dans la discussion des mots, nous observerons que la correction a, au fond, moins d’importance qu’elle ne paraît en avoir. La distinction bien marquée entre le son dépourvu de sens que Memnon faisait communémententendre, et une salutation amicale, prouve, ce me semble, que l’auteur de l’inscription, comme celui de la XVll®, avait entendu des paroles distinctes, qu’il crut émanées de la pierre sacrée.
En rapprochant ces divers témoignages, on voit que le colosse rendait communément, vers le commencement du jour, un son comparé à celui d’une corde de cithare ou d’un instrument de cuivre (inscr. XIX®). Le prodige s’est répété deux et même trois fois dans un jour. Enfin, le miracle, se proportionnant sans doute à la crédulité des admirateurs, arrivait jusqu’à la prononciation de paroles suivies et formant un sens complet.
Ce dernier prodige, que rappellent également les inscriptions citées et les traditions conservées par Hémérius, Philostrale et le Phüopseude de Lucien, semble le moins admissible de tous : je le crois le plus facile à expliquer.
11 n’était pas exclusivement propre à Memnon. A Daphné, près d’Antioche, s’élevait le temple d’Apollon, dont l’image, à l’heure de midi, avait fait entendre à ses adorateurs le chant d’un hymne mélodieux (2).
Si l’on se rappelle ce que nous avons dit [chap. Xll) des statues vocales célébrées par Pindare, des têtes parlantes, du parti que tiraient de l’en-
(1) Jablonski. De Memnone Grœcorum et Ægypliorum' syntagmata III. Fiancof. ad Viadrum. 1763.
(2) Libanius, Monodia super Daphn. Âpollin.
DE LA STATUE DE MEMNON
NOTE B
gastrimvthismf! les Thaumaturges, et des ressources que leur assurait la science de l’acoustique, Timpossibilité disparaît : tout dépend du choix du momeni et de l’absence de spectateurs incommodes. On soupçonnera même qu’en croyant répéter un mensonge ridicule, Lucien a pu reproduire un fait dont le fond est véritable, un miracle susceptible de. se reproduire, en des circonstances opportunes, devant des enthousiastes aussi incapables de pénétrer un artifice que de concevoir un doute ou d’élever une objection.
Qui sait même si nous ne pourrions pas retrouver cet oracle en sept vers qu’entendit le Fhilopseude, et qu’il regarda sans doute comme « inspiré par la nature créatiice de toutes choses? » Voici un oracle composé aussi de sept vers, qu’Eusèbe nous a transmis (1), et qui semble répondre à cette question.
« Invoque Mercure; et le Soleil de la même manière
« Le jour du Soleil ; et la Lune, quand d’Elle arrivera
« Le Jour; et Saturne; et, à son rang Vénus;
« Par les invocations ineffables, qu’a trouvées le plus excellent des mages ^2).
<i Roi de la sept fois résonnante, connu d’un grand nombre d’hommes;
a Et (invoque) toujours, beaucoup et à part, le Dieu à la septuple voix. »
Le texte même indique qu’il manque un vers; l’omission des noms de Mars et de Jupiter le prouve : ce vers était le premier, le troisième ou le quatrième, plutôt que le sixième; il complétait l’oracle, et pour le sens et pour le nombre des vers. Transporté par l’inadvertance d’un copiste, à la sixième place, il aura été omis plus tard, parce qu’il n’y présentait aucun sens.
L’oracle prescrit d’adresser des invocations aux planètes, en observant le jour consacré à chacune d’elles. Malgré la perte d’un vers, il est visible que les invocations, comme les jours de la semaine et les planètes, devaient être au nombre de sept. Celui qui a trouvé (qui a institué) ce culte, était le roi (le directeur) de la sept fois résonnante, nom qui semble indiquer une machine, une statue propre à faire résonner sept intonations. Il est ordonné ensuite d’invoquer constamment le Dieu à la septuple voix. Rapproché ainsi de la sept fois résonnante, ce Dieu était celui, sans doute, à qui la machine était consacrée, ou dont la statue offrait l’image, le Roi du monde céleste connu des anciens, le Soleil. La statue de Memnon était celle du Soleil, suivant Pausanias.
(1) Euseb. Prœpar. evangel. lib. iv.
(2) Cette expression ne désigne point Zoroastre. Les Grecs ont souvent donné à des prêtres chaldéens et 'même égyptiens le titre de Mages : il ne signifiait pour eux qu’un homme consacré à une divinité spéciale, inspiré par elle, et supérieur aux autres hommes en science et en sagesse.
NOTE B
DE LA. STATUE DE MEMNON
A ce premier indice, d’autres viennent se joindre, pour appuyer notre conjecture.
Dans les premiers siècles du Christianisme, on attachait une importance religieuse aux sept voyelles • Eusèbe prend soin de nous faire observer que, par un mystère merveilleux, \e nom ineffable de Dieu, dans les quatre formes que lui fait subir la grammaire, comprend les sept voyelles (1). Cette importance explique aussi une inscription compose'e de sept lignes, chacune desquelles présente les sept voyelles grecques, différemment combinées (2). Gruter, il est vrai, et son éditeur, regardent l’inscription comme apocryphe; mais Edw. Holten a vu, sur une pierre, les sept voyelles sculptées et combinées de la même manière (3). Tout le mystère qu’elles renferment consiste, dit-il, dans le nom de Jéhovah composé de sept lettres et sept fois répété. Il attribue, avec vraisemblance, les inscriptions de ce genre aux Basilidiens. Les Basilidiens, comme tant d’auties sectaires des premiers siècles de l’Église, n’étaient que des théurgistes qui transportaient, dans le Christianisme, les rites et les superstitions d’initiations plus anciennes.
C’est à l’Égypte qu'avait été empruntée, comme tant d’autres, la superstition relative aux voyelles. Les prêtres égyptiens chantaient les sept voyelles comme un hymne consacré à Sérapis (4). Sérapis, dans une épigramme qui nous a été conservée (5), disait lui-même à ses adorateurs : « Les sept voyelles me rendent gloire, à moi, le Dieu grand et immortel, <( le père infatigable de toutes choses. » Est-il besoin de rappeler que Sérapis était un des emblèmes du système solaire divinisé et que Pline assigne à Sérapis le temple auquel appai tenait la statue de Memnon?
Le mystère attaché à ce mode d’adoration explique l’épithète d'ineffables donnée aux invocations, et le silence que garde Eucrate sur le texte de l’Oracle en sept vers qu’il prétend avoir entendu. Ainsi la religion des Hindous, celle des Parses et l’Islamisme même consacrent certaines syllabes dont la prononciation équivaut à une prière, et dont on ne doit point révéler la sainte efficacité.
Quelque valeur que l’on accorde ou que l’on refuse à ces conjectures, on admettra sans peine qu’en des cas particuliers où une curiosité éclairée
(1) Prœp. Evangel. lib. vi, cap. 6.
(2) Gruter. Corp. inscnpt. tome ii, page 21.
(3) Ib>d. page 3S6.
(4) Dionys. Halicarn.
(5) Scaliger, Animadvers. in Euseb. n“ 1730. — Observons que les voyelles n’ontcesséqii’assez tard de jouer un rôle dans les allégories mystiques relatives au monde solaire. Échos d’autant plus üdèles des anciens qu’ils les comprenaient moins, des écrivains modernes ont conservé la tradition qui rattachait aux voyelles l’idée des planètes. Au se zième siècle, Belot, curé de Milmont, établit dans sa Chiromancie (cliap. 18) que les cinq voyelles sont consacrées aux cinq planètes principales.
DE LA STATUE DE MEMNON
NOTE B
ne gênait point l’opération des thaumaturges, le procédé propre à animer des androïdes et peut-être Tengastrimylhisme seul, suffisaient pour produire les paroles et les oracles attribués à Memnon.
11 est moins aisé d’expliquer le miracle que chaque matin voyait se renouveler.
L’idée d’une supercherie que pouvait faciliter la masse du colosse, paraît avoir frappé Strabon. Son langage est celui d’un homme qui se défend de l’illusion qu’on tenterait de lui faire, plutôt qu’il ne reconnaît celle qu’on lui a faite. On voit qu’il est arrivé prédéterminé à tout croire, avant d’admettre que le son pût réellement partir de la statue. Aucun fait d’ailleurs ne vient appuyer sa conjecture.
Les termes dont Juvénal s’est servi semblent indiquer que, dans son opinion, le prodige était le fruit d’un art magique, c’est-à-dire d’un mécanisme ingénieux et caché. Eustathius l’affirme positivement, ainsi que ' les deux scholiastes du satirique latin. L’un d’eux parle même d’une consécration magique de la statue. Mais d’ailleurs, il s’éloigne tellement de l’histoire ou de la tradition connue que son témoignage est à peu près sans valeur.
Le savant Langlès avait adopté une explication analogue. Pour la rendre plausible, il part de la supposition que Memnon répétait les sept intonations consacrées dans l’hymne des prêtres égyptiens. Pour les reproduire, il suffisait d’une suite de marteaux disposés le long d’un clavier, et frappant des pierres sonores, de la nature de celles qui, depuis un temps immémorial, servent à la Chine d’instruments de musique {!).
Si l’on croyait ce que dit Philostrate, que le colosse, tourné vers l’orient, résonnait au contact des rayons du soleil et à l’instant même où ils tombaient sur sa bouche, on admettrait facilement qu’un secret bien connu des anciens mettait en action le mécanisme miraculeux : la chaleur vive et prompte obtenue par la concentration des rayons solaires, suffisait pour dilater une ou plusieurs verges métalliques qui, en s’allongeant, agissaient sur le clavier dont Langlès suppose l’existence. C’eût été ainsi grâce au soleil même que, par une harmonie religieuse, la statue saluait le retour du Dieu auquel elle était consacrée et dont elle offrait l’emblème.
Mais sur quoi se fonde la supposition que, du colosse, émanaient habituellement sept intonations successives? Si, dans certains cas très-rares, l’habileté des prêtres a pu produire quelque chose de semblable, les témoignages historiques ou les inscriptions n’attestent, en* général , l’existence que d’un son unique. Le prodige d’ailleurs a été observé longtemps avant la restauration de la statue, et lorsque sa tête, gisante
(i) Langlès, Dissertation sur la statue xocale de Memnon A la suite des
Voyages de ISorden, tome ii, pages 157-256.
DE LA STATUE DE MEMNON
NOTE B
sur le sable, ne communiquait plus avec la base d’où le son semblait partir : aucune observation d’ailleurs, n’a pu faire découvrir, dans le colosse, une cavité propre à recevoir le mécanisme sonore imaginé par Langlès.
Cette dernière remarque repousse la conjecture de Van Date, qui supposait que, dans le colosse égyptien, comme dans plusieurs autres statues, était pratiquée une cavité (1) où pouvaient s’introduire les prêtres chargés de prêter à la divinité le secours de leur voix.
L’explication proposée par Dussault n’est pas plus admissible. « La « statue étant creuse, dit-il, la chaleur du soleil échauffait l’air qu’elle (( contenait; et cet air, en sortant par quelque issue, produisait un bruit « que les prêtres interprétaient à leur gré (2). » Quel témoignage nous a jamais appris que la statue fût creuse? Et d’ailleurs Dussault n^’altribue-t-il pas à l’élévation de la température un effet impossible? Pour arriver jusqu’à l’air intérieur, la chaleur du soleil aurait dû pénétrer une couche de pierre épaisse au moins de deux ou trois décimètres, et cela presque instantanément, et lorsque le disque du soleil était à peine élevé sur l’horizon.
Dans les appartements immenses construits tout entiers en blocs de granit, que recèlent les ruines de Carnac, des artistes français affirment avoir entendu, au lever du soleil, ces sons si fameux rendus par des pierres. « Les sons paraissent partir des pierres énormes qui couvrent « les appartements et dont quelques-unes menacent de s'' écrouler : le phéno- « mène provenait sans doute du changement presque subit de tempéra- <( ture qui se fait au lever de l’aurore (3). » J’incline plutôt à penser que les sons étaient produits par le craquement d’un de ces blocs prêts à s'écrouler, entre ces masses d’un granit rouge qui, frappé avec un marteau, résonne comme une cloche (4).
En effet, si l’on admet l’explication donnée, il faut accorder aussi, non-seulement que la statue de Memnon n’aurait dû jamais cesser d’être sonore, mais aussi que les plafonds, les murs, les colosses, les aiguilles de granit, élevés en si grand nombre sur le sol de l’Égypte, rendaient aussi des sons au lever du soleil. Dès lors la merveille aurait disparu : la résonnance sonore n’aurait été qu’un fait simple, aussi commun que le cours d’un ruisseau et le bruit d’un orage. Mais nous le savons : le colosse de Memnon jouissait seul de sa prérogative ; il l’a perdue, sans que son exposition au soleil et la température du climat aient subi le moindre changement.
L’assertion qui sert de base à cette explication est d’ailleurs destituée
(1) Van Date, De oraculis, pages 207-Î09. — Voyez ci-dessus chap. vu.
(2) Dussault, Traduction de Juvénal (2^ édition), tomeii, page 452, note 5.
(3) Description de V Egypte, tome i, page 234.
(4) Magasin encycl. 1816, tome n, page 29.
DE LA STATUE DE MEMNON
NOTE B
de vraisemblance. Un changement de tempe'rature, si brusque qu’on le suppose, fera-t-il résonner un corps sonore? Non. On ne cite aucune expérience directe qui puisse autoriser à le croire. Une cloche, un tamlam qui y seront exposés, resteront muets; les cordes d’une harpe éolienne, si promptes à produire, au souffle de l’air, des accords prolongés, gardent le silence, quoiqu’à la fraîcheur de la nuit succède, lors du lever du soleil, une température sensiblement élevée.
Un voyageur anglais, sir A. Smith, assure qu’il a visité la statue de Memnon; et qu’à six heures du matin, accompagné d’une nombreuse escorte, il a entendu très-distinctement les sons qui rendaient celte image si célèbre dans l’antiquité (1). Selon lui, ce bruit mystérieux ne sortait pas de la statue, mais du piédestal : il le croit un résultat de la percussion de Vair sur les pierres du piédestal; elles sont disposées de manière à produire ce singulier effet. Mais comment concevoir cette dispositiouy puisque la base et la partie inférieure du colosse ont toujours été et sont encore d’une seule pièce? El comment produira-t-elle le résultat indiqué? C’est ce que le voyageur n’explique point. On demande enfin comment, seul entre tous les modernes, il aurait entendu la voix du colosse qui, pour tous les autres hommes, est condamnée, depuis tant de siècles, au silence? Comment un phénomène si important aurait-il échappé aux Français qui ont séjourné plusieurs années en Égypte, et qui ont poussé si loin leurs savantes investigations? Sir A. Smith a été probablement déçu par un craquement semblable à ceux que les artistes français ont entendus
Carnac.
Tel était l’état de la question quand M. Letronne a essayé de la résoudre définitivement par une hypothèse nouvelle, qu’il étaye d’une érudition profonde et d’une habile dialectique (2).
Le silence d’Hérodote et de Diodore de Sicile sur l’existence du prodige et sur la tradition qui attribuait à Cambyse la destruction du monument, l’autorise à rejeter celle-ci, et à rapprocher de plusieurs siècles l’époque où la voix de Memnon commença à se faire entendre. 11 repousse, comme interpolé, le passage important de Manéthon; il prend pour point de départ l’assertion de Strabon ; il la rapproche de la mention que fait Eusèbe d’un tremblement de terre qui causa de grands désastres en Égypte, vingt-sept ans avant notre ère (3). Alors, suivant lui, le colosse fut brisé, comme d’autres monuments, et acquit, par sa mutilation, la vocalité dont jus(ju’alors il n’avait point joui.
Cette propriété nouvelle n’offrit d’abord aux spectateurs nationaux qu’une singularité sans importance. Plus tard les Grecs et les Romains y
(1) Revue encycl. 1821, tome ix, page 592.
(2) De la statue vocale de Memnon, etc
(3) Euseb. Chronicon.
DE LA STATUE DE MEMNON. NOTE B
virent un miracle, dont la renommée toutefois ne s’étendit au loin que sous le règne de Néron. Alors seulement les curieux commencèrent à inscrire, sur le colosse, des témoignages de l’admiration religieuse dont ils étaient pénétrés. Aucune de ces inscriptions n’a un Égyptien pour auteur; preuve que l’admiration et Tenlhousiasme n’atteignaient pas les nationaux. En rapportant le voyage de Germanicus en Égypte, Tacite a parlé de la statue de Memnon, comme on en parlait sous Domitien et sous Trajan : il a eu le tort de substituer les idées qui prévalaient de son temps, à celles que l’on avait conçues un siècle auparavant. L’éclat du miracle alla toujours en augmentant. Il était au comble sous le règne d’Adrien. Ü n’avait pas diminué, lorsque Septime Sévère conçut et exécuta le projet de rétablir le colosse et de substituer des assises de piei re à la portion du monolithe qui s’élait brisée en tombant. La statue alors devint muette : les dernières inscriptions qui témoignent de sa vocalité ne sont point postérieures au règne simultané de Sévère et de Caracalla; et depuis ce règne aussi, nul écrivain n’a parlé du miracle, comme en ayant été témoin.
M. Letronne adopte la conjecture suivant laquelle la différence subite de température entre la fin de la nuit et le commencement du jour, déterminait un craquement sonore dans le débris resté en place, lors de la chute de la partie antérieure de la statue. Les assises massives dont on le chargea plus tard, le forcèrent, par leur poids, de résister à cette influence. Le prétendu miracle, borné à une durée d’un peu plus de deux siècles, ne fut donc point Teffet d’une supercherie; les prêtres égyptiens ne tentèrent point de lui imprimer un caractère religieux.
Ce système est séduisant, assez même pour qu’au premier aspect, on soit tenté de regarder le problème comme définitivement résolu : à la réflexion, néanmoins, de graves objections se présentent.
i® Le silence d’Hérodote et celui de Diodore fournissent, je l’avoue, un argument d’un poids apparent ; mais ce n’est qu’un argument négatif. Pour qu’il tranchât la question, il faudrait que ces auteurs eussent dû nécessairement parler du fait, s’il avait quelque réalité. Mais, dans l’exploration d’une contrée étrangère, il est difficile que rien n’échappe aux regards de l’observateur ; plus difficile que, dans sa relation, celui-ci n’omette rien de ce qu’il a vu ou appris. C’est ce dont les savants modernes ont rencontré la preuve dans l’Égypte même, lorsqu’ils ont visité cette contrée, ayant sous les yeux les ouvrages de leurs prédécesseurs. Hérodote, d’ailleurs, a écrit une histoire et non une description. La distinction est importante : la description ne peut être trop complète; l’histoire se borne aux traits principaux et néglige des détails même intéressants.
Nous ne nous prévaudrons pas du reproche, probablement exagéré, que fait Josèphe à Hérodote, d’avoir, par ignorance, défiguré l’histoire
DE LA. STATUE DE MEMNON. NOTE B
des Égyptiens (1). Mais Hérodote lui-même, parlant de son voyage à Memphis (2), à Héliopolis et à Thèbes, annonce que, de ce qu’il a pu y apprendre, il ne rapportera que les noms des divinités. Quand un auteur fixe ainsi d’avance l’étendue qu’il veut donner à ses révélations, quel argument la critique peut-elle tirer de son silence sur les faits dont il déclare ne vouloir point parler?
Le plan de Diodore, plus vaste que celui d’Hérodote, comportait encore moins de détails. Observons aussi que cet écrivain, florissant sous le règne d’Auguste, a pu n’achever son ouvrage qu’à l’époque où, selon M. Letronne, la vocalité de la statue était bien constatée. Il n’en a point parlé cependant. De son silence pourrait-on conclure quelque chose contre la réalité d’uii fait récent, et assez singulier pour attirer son attention? Non. Son silence ne prouve donc pas davantage contre l’existence de la merveille ancienne et généralement connue.
2® M. Letronne regarde comme interpolé le passage de Manéthon rapporté par Eusèbe : pourquoi ? Parce que Josèphe, dit-il, ne l’a point reproduit, en citant textuellement le prêtre égyptien (3). Mais, tous les jours, dans une citation d'ailleurs exacte, on supprime une phrase incidente, qui n’a point rapport au sujet dont on s’occupe, et qui, dès lors, détournerait l’attention du lecteur du point sur lequel on prétend la fixer. Qu’importait à Josèphe l’identité de la statue d’Arnénophis et de celle de Memnon? Il a passé sous silence cette particularité qui n’intéressait point l’origine de la nation juive. Lui-même dit expressément, en terminant sa citation, que « pour abréger, il omet à dessein beaucoup de choses; « ;cal ETcsa -jTÀeicva a Trapir.at a’jvTcp».îa; i'vcjca. » Cet aveu Suffit pour renverser l’argument de M. Letronne. Le passage de Manéthon subsiste tel que l’a cité Eusèbe, qui n’avait aucun intérêt à l’altérer. La vocalité du colosse et sa chute étaient donc des faits connus au temps de Ptolémée-Philadelpheiils pouvaient, dès lors, remonter beaucoup plus haut et jusqu’au l ègue de Cambyse.
3o La mutilation du colosse, faussement attribuée au roi des Perses, fut, dit Strabon, l’effet d’un tremblement de terre; le même, selon M. Letronne, que celui qui, en l’an 27 avant notre ère, renversa Thèbes tout entière. Ainsi s’exprime le texte grec d’Eusèbe : la version arménienne corrige cette expression exagérée et borne aux faubourgs {subur^ bld) les effets du désastre.
Un tremblement de terre a, de tout temps, été en Égypte un phénomène assez rare : c’est ce que prouve le nombre des édifices antiques restés debout, apiès tant de siècles, dans ce pays. Les Égyptiens n’auraient donc [)as dû perdre facilement la mémoire d’une catastrophe
(1) Joseph. Adv. Apion. lib. i.
(2) Herodot. lib. ii, cap. 3.
(3) Joseph. Adv. Apion. lib. i.
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NOTE B
luneste à leur ancienne capitale et à un monument objet de la vénération nationale. Et cependant, c’c3t en termes bien vagues que leur témoignage est allégué par Strabon ; « La partie supérieure fut renversée, disent-ils! » Le langage de Strabon n’est pas moins extraordinaire,
puisque, dans le système que je combats, il aurait presque été témoin du tremblement de teire mentionné par Eusèbe, à Lan 27 avant Jésus- Christ (1). L’expédition d’Ælius Gallus, en Arabie, eut lieu en l’an 24, suivant Dion Gassius : on doit assigner à peu près la même date au voyage que fit Strabon à Thèbes avec ce général. Est-ce d’une manière si peu précise qu’un écrivain si judicieux se serait exprimé sur un événement contemporain, ou dont il aurait retrouvé les traces après un intervalle de trois ou quatre années?
Comment admettre encore que, cinq cents ans après la mort de Cambyse, on ait attribué à ce prince la mutilation du colosse, si elle était, de fait, le résultat très-récent d’un tremblement de terre dont toute l’Égypte dut avoir connaissance et garder longtemps le souvenir? Les contemporains de Charles VH auraient-ils attribué aux ravages des Normands, à qui Charles le Simple céda la Neustrie, la chute d’un édifice écroulé naturellement sous leurs yeux? La coïncidence des passages d’Eusèbe et de Strabon est donc une hypothèse contraire à toute vraisemblance, et que n’étaye aucune preuve, aucun indice; et toutefois c’est la base du système de M. Letronne.
4» Que reste-t-il du témoignage de Strabon? Il visite la statue, entend la voix merveilleuse, et, sans plus de recherches, s’éloigne, convaincu qu’il vaut mieux tout croire que d’admettre que des pierres ainsi disposées puissent rendre des sons. C’est le langage d’un témoin trop prévenu pour que son opinion entraîne notre assentiment.
De ce que Strabon ne donne pas le nom de Memnon à la statue vocale, M. Letronne conclut qu’elle ne le portait point encore. D’une si simple omission, je ne pense pas que l’on puisse tirer une conséquence si absolue. Le passage de Manéthon y a répondu d’avance.
5» M. Letronne croit pouvoir reculer l’époque où le miracle acquit <|uelque célébrité, jusqu’à la date des premières inscriptions gravées suite colosse. Qu’il rejette l’autorité de Denys le Péi iégète, en se prévalant de l’incei'titude qui règne sur le temps où écrivait le poète géogiaphe ; on peut y consentir. Mais on ne saurait supposer avec lui qu’un historien tel que Tacite (2), qu’un homme qui, dans sa jeunesse, avait conversé avec des contemporains de Pison et de Germanicus, ait inséré, dans la relation du voyage que fit ce prince en Égypte, des faits qui n’auraient été observés que quarante ans plus tard. Pour établir l’existence d’une
(I) La version arménienne d’Eusèbe place cet événement trois ans plus tard, l’an 24 avant Jésus-Christ.
(?) Tacit. Annal, ii, cap, 61, et m, cap. 16.
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faute si e'trange, il faudrait produire des preuves positives, et M. Letronne n’en allègue aucune.
00 De ce que l’on ne trouve point le nom de Germanicus inscrit sur le colosse, faut-il conclure avec M. Metronne, que ce prince n^'avait point entendu le son miraculeux? Ælius Gallus et Strabon l’avaient entendu ; et toutefois, ils ne gravèrent point sur la pierre leurs noms et leurs témoignages.
7® En recueillant et en expliquant les inscriptions existantes, M. Letronne a rendu service à la science; mais ne va-t-il pas trop loin, soit en concluant, de ce qu’elles sont toutes grecques ou romaines, que le prétendu miracle n’avait pour les nationaux aucun intérêt religieux, soit en supposant que les dates des inscriptions fixent la durée du miracle depuis le règne de Néron jusqu’à celui de Septime Sévère?
Quoi ! un phénomène, au moins surprenant, aurait existé depuis des siècles ou se serait produit tout à coup chez l’un des peuples les plus superstitieux de la terre; et pas un artisan de fraude n’aurait cherché à en profiter? Ce serait, il le faut avouer, une merveille sans exemple dans l’histoire, et hien autrement étonnante que l’existence d’une pierre parlante! Partout on a vu les prêtres inventer des miracles, ou décorer de ce nom des faits naturels, à peine extraordinaires. Partout où le vulgaire a cru reconnaître Pœuvre d’un Dieu, des hommes privilégiés se sont présentés, au nom du dieu, pour recueillir les tributs de l’admiration et de la reconnaissance. Les prêtres égyptiens n"ont pas dû se départir de cet usage, au pied de la statue vocale; et cela, sans s’inquiéter si les Grecs ou les Latins la révéraient sous un nom qufils n’adoptaient point, et sans révéler à l’étranger crédule leurs mythes religieux. Des oflVandes sur leurs autels, du respect pour eux-mêmes, voilà ce qu’ils durent obtenir chaque jour, grâce au prodige quotidien, dont aucun autre temple ne reproduisait la merveille.
Mais ils ne l’ont célébrée dans aucune inscription.... En Égypte, les murs des temples et souvent le corps des statues étaient chargés d’hiéroglyphes dont le sens ne nous est encore qu’imparfaitement révélé. Comment pourrions-nous affirmer que, dans le Memnonium^ aucune de ces inscriptions mystérieuses ne fait mention de la propriété vocale de la statue?
Des hommes étrangers à Pordre sacerdotal n’auraient probablement pas essayé de suppléer au silence des prêtres. L’usurpation d’un pareil droit aurait été peu compatible avec le sentiment d’une vénération religieuse : jugeons des mœurs anciennes par les modernes. Les dévots peuvent remplir d’ea:-uo/o le temple du saint à qui ils se croient redevables de quelques bienfaits : mais écrire sur la statue même, loin d’être un témoignage de leur reconnaissance, serait une profanation sacrilège.
Les Ptolémées introduisirent en Égypte le culte de Saturne et de Sérapis, sans obtenir pourtant qu’on élevât, à l’une ou à l’autre divinité, des
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temples dans Tintérieur des villes (1). Mais, soit politique^ soit superstition, loin de porter atteinte à la religion nationale, les Lagides en adoptèrent et le culte et les traditions. Les prêtres restèrent donc, comme par le passé, gardiens des images des dieux : ils les préservèrent des atteintes qu’aurait pu leur faire souffrir une admiration indiscrète. Ce ne fut que sous Auguste que l’Égypte, entièrement soumise aux sectateurs d"un culte étranger, leur révéla ses merveilles. Les premiers voyageurs qui visitèrent Memnon s’abstinrent néanmoins d’un acte que les indigènes, trop récemment soumis, auraient pu regarder comme un outrage. Peu à peu, les Grecs elles Romains, affluant sur les bords du Nil, familiarisèrent la population avec la propension singulière qu’ils avaient à retrouver, dans tous les pays, leurs divinités nationales. Us avaient prétendu reconnaître Memnon; ils l’avaient entendu : l’usage des inscriptions était, parmi eux, aussi familier aux particuliers qu’aux ministres du sacerdoce. Les inscriptions se multiplièrent, grâce, tantôt à la superstition, tantôt au plaisir de confirmer, comme témoin, l’existence d’un prodige unique, et peut-être révoqué en doute par ceux qui n’avaient pu le vérifier eux-mêmes. La vanité y prit part à son tour : on ne voulut plus être venu dans la Haute- Égypte, sans se vanter d’avoir entendu Memnon. La multitude des visiteurs affaiblit peu à peu ces motifs. La difficulté de s’élever assez haut pour trouver une place propre à recevoir de nouvelles inscriptions, en fit, ce semble, cesser l’usage après la mort de Sévère et de Caracalla. D’autres causes, toutes indépendantes de la durée du prodige, purent contribuer au même effet. Prétendre lier essentiellement cette durée à la date des dernières inscriptions, c’est supposer que tous les témoins devaient s’inscrire sur le colosse, et qu’ainsi le nombre n’en fut pas plus considérable que celui des noms consignés dans les soixante-douze inscriptions recueillies par M. Letronne : conséquences inadmissibles; preuve que le principe même est erroné.
L’histoire ne parle point de la restauration du colosse, et, par conséquent, n’en indique point la date. Les restes des assises superposées sur la base établissent le fait; et il paraît que Lucien et Philostrate en ont eu connaissance, puisque tous deux s’expriment comme si, de leur temps, on voyait la statue entière. Observons seulement que, si l’on admet leur témoignage, il ne faut pas le scinder : tous deux pai lent de la voix miraculeuse du colosse; ainsi, contre l’opinion de M. Letronne, le prodige aurait survécu à la restauration de l’image sacrée.
Lucien est mort sous le règne de Marc-Aurèle, et Juvénal, sous celui d’Adrien : la restauration devrait donc être placée entre ces deux époques; elle aurait été l’ouvrage d’Adrien ou d’Antonin.
C’est ce que M. Letronne ne peut admettre : pour que le silence du dieu coïncide avec la date des dernières inscriptions, il faut, en effet.
(I) Macrob. Saturn. lib. i, cap. 7.
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NOTE B
que Sévère ait exécuté cette restauration; mais le témoignage de Philostrate, quelque peu de poids qu’on lui accorde d’ailleurs, repousse une telle hypothèse. Dans une narration, ou plutôt une légende, adressée à une impératrice superstitieuse. Philostrate aurait-il fait remonter au temps de Domitien ou de Titus, un acte éminemment religieux, une reconstruction ordonnée et exécutée par l’empereur régnant? L’auteur d’un ouvrage dédié à la reine Anne d’Auti iche, aurait-il conduit un contemporain de François 1®^' ou de Henri H à la célèbre procession du vœu de Louis Xlll?
A défaut de témoignages historiques qui attestent que la reconstruction eut lieu sous Septime-Sévère, et de cartouches hiéroglyphiques qui en rappellent la mémoire, M. Letronne observe que ce prince, suivant Sparlien, évitait d’inscrire son nom sur les monuments qu’il réédifiait. Mais cette assertion ne paraît s’appliquer qu’à des monuments romains : M. Letronne lui-même cite des monuments égyptiens, sur lesquels Sévère inscrivit son nom et les noms de ses enfants. Comment ne les aurait-il pas inscrits sur le colosse relevé par ses soins? •
M. Letronne conjecture que le silence imprévu de Memnon restauré fut le motif qui s’opposa à ce qu’une inscription consacrât un tel acte de piété ou de vanité. Cette conjecture donnerait beaucoup de valeur à l’argument négatif que nous pourrions tirer du silence que Spartien, Hérodien et Dion Cassius(les deux derniers presque contemporains de Sévère) ont gardé sur un fait aussi notable que la restauration du colosse; et cela même, en rendant compte du voyage de ce prince en Égypte et de sa visite à la statue de Memnon. Une réticence déjà étrange nous étonnerait bien plus encore, si la cessation du prodige admiré depuis tant d’années, avait immédiatement suivi la réparation de la statue. Comment ces écrivains n’en auraient-ils point parlé, ne fût-ce que comme d’un présage très-funeste? 11 eût été si naturel à la superstition d’en rapprocher l’extinction rapide delà race de Septime-Sévère!
En résumé : nous croyons pouvoir regarder comme démontré, 1® que si un tremblement de terre (et non pas la fureur de Cambyse) renversa la statue sonore, ce ne fut point le tremblement qu’Eusèbe place à l’an 27 ou 24 avant notre ère ; et que par conséquent le système de M. Letronne pèche par sa base ;
2® Que l’hypothèse de la restauration de la statue par l’empereur Sévère n’est étayée d’aucune preuve, d’aucun indice historique ;
3® Qu’il n’est point démontré que Memnon se soit tû immédiatement après le règne de Sévère et de Caracalla, et que, si l’époque où le prodige a commencé n’est point connue, l’époque beaucoup plus rapprochée de nous où il a cessé ne l’est pas davantage.
La cause du prodige reste également obscure. M. Letronne, on l’a vu, adopte l’explication fondée sur une variation subite de température. Aux objections que nous y avons opposées, nous ajouterons 1® que cette va-
DE LA STATUE DE MEMNON. NOTE B
riation ne pouvait se reproduire à plusieurs reprises dans un jour, tandis que la voix de Memnon a été entendue deux, et même trois fois, à différentes heures de la même journée. 2« On suppose gratuitement, ce me semble, que le poids des assises dont on chargea la base en restaurant le colosse devint la cause de son silence soudain. Les blocs immenses de granit dont les craquements ont été entendus à Carnac, supportent des masses plus pesantes que les grès qui ont pu servir à la restauration du colosse et leur sonorité presque spontanée n’est pas douteuse. Eu fait général, la superposition d’un poids même peu considérable ai rête les vibrations d’un corps actuellement résonnant, mais n’en détruit pas la sonorité; elle change seulement la qualité du son. Le changement devient moins sensible, si le corps superposé fait un avec le premier, et s’il est de la même nature. Or, les assises dont les vestiges subsistent sont d’un grès identique à celui dont se compose la base (1) et presque aussi sonore. 3o Enfin ces assises ayant été depuis presque entièrement renversées et le colosse se retrouvant à peu près dans le même état qu’à l’époque de sa première mutilation, n’aurait-il pas dû recouvrer sa voix que sa restauration lui avait ravie?
Ce miracle était-il l’effet de la supercherie! je le conjecture. M. Letronne le nie absolument. On n’aurait pu, dit-il, pratiquer un souterrain, une cavité, sous la base de la statue, plusieurs siècles avant son érection. L’objection suppose que le miracle ne fut point contemporain de cette érection, et c’est ce qu’on a en vain essayé de prouver. Pourquoi, ajoute M. Letronne, Memnon ne se faisait-il pas entendre toutes les fois qu’on le visitait? Parce que le miracle, différé quelquefois ou refusé, piquait davantage la curiosité, frappait plus vivement la superstition, inspirait un respect plus profond. Combien de fois, à Naples, le miracle de saint Janvier n’a-t-il pas été différé, au gré des passions, du caprice ou de l’intérêt des prêtres?
Récemment, un Anglais, M. Wilkinson, a découvert une pierre sonore placée au-dessus des genoux du colosse : derrière, se trouve une cavité qu’il croit avoir été pratiquée à dessein pour cacher un homme dont la fonction était de frapper sur la pierre et d’opérer le prodige. Un observateur français, M. Nestor-PHôte (2) s’est assuré que la pierre sonore existe, en effet, dans le genou de la statue; elle est de la même nature que le grès qui a servi à la restauration, et qui produit, à la percussion, un son tout à fait semblable à celui d’une masse de métal coulé. La cavité qu’on voit derrière n’est autre chose qu’une énorme crevasse qui divise de haut en bas le siège de la statue. On est autorisé à conclure qu’elle n’a point été pratiquée à dessein, et que la
(1) Moniteur, numéro du mardi 9 octobre 1838 Lettre de M. Nestor~riiôte
à M. Letronne.
(2) Ihid.
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pierre sonore n'a été employée que comme un des matériaux de la reconstruction.
Cette conclusion est très-plausible : elle renverse l’hypothèse de Van Dale que nous avons déjà repoussée, mais ne prouve rien en faveur de celle de M. Letronne; il y avait tant d’autres moyens d’opérer le miracle !
Quand la sonorité de la statue a-t-elle cessé? ici le fil historique se rompt entre nos mains. Au milieu des désordres et des dissensions qui déchirèrent l’empire jusqu'après l’avénement de Constantin, les annalistes eurent peu d’occasions de rappeler une merveille isolée, étrangère à la religion nouvelle dont le triomphe se préparait tous les jours. La merveille même dut se renouveler difficilement, et bientôt cesser tout à fait, dès que, par suite des controverses élevées entre les chrétiens et les polythéistes, les fraudes religieuses furent éclairées de près; et lorsque, plus tard, méprisés, réduits à l’indigence, en butte à la persécution, les prêtres dispersés délaissèrent leurs temples et leurs images dépouillées désormais de la vénération des peuples.
Comme il arrive trop souvent au terme des recherches les plus consciencieuses, nous sommes contraints d’avouer notre ignorance; ne pouvant nier l’existence du prodige, ni en fixer la durée, ni en donner une explication à l’abri des objections. Les exemples nombreux de prodiges produits par des effets d’acoustique, nous autorisent à attribuer celui-ci à l’habileté des prêtres, qui, nulle part, n’ont laissé échapper un fait un peu singulier sans le saisir et s’en prévaloir. Mais de quelle nature était ici leur intervention? Comment expliquer une supercherie, modifiée en certains cas pour rendre le miracle plus auguste, mais opérée communément d’une manière uniforme, tous les matins, à la clarté du soleil, en plein air, au milieu de témoins qui se présentaient en foule pour en observer l’effet, et cependant jamais découverte? Voilà la question véritable : et elle n’est point encore résolue.