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DES ANCIENS

ADRASTE. — ENNIO. — EUMENES.

Adraste. — J e me suis souvent demandé d'où provenait ce sentiment de crainte ou plutôt de respect , qu'inspire la vue d'un mort ou même d'un tombeau. N'est-ce point un des

effets de ces idées religieuses dont on nous berce dans notre enfance ?

Eumenes. — Je le croirais. Les animaux du moins n'éprouvent rien de semblable. J'ai toujours observé qu'ils regardaient avec assez d'indifférence leur semblable étendu près

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u eux , sans mouvement et sans vie. serionsnous donc les seuls êtres vivans qui , grâces à un sentiment presque indéfinissable que Ton nommera , si Ton veut, sympathie , ou peutêtre par un retour sur nous-mêmes , c'est-àdire par intérêt personnel, prenions une part quelconque au sort des êtres de notre espèce?

Ennjo. — Ces questions sont du grand nombre de celles sur lesquelles on disserterait des siècles entiers sans jamais les résoudre. Mais on peut encore dire ici, comme en bien d'autres occasions : Qu'importe ? — Que le respect pour les morts soit naturel ou qu'il soit l'effet d'un préjugé, c'est ce qu'il faut bien moins examiner que la question : S'il est utile à la société de conserver , d'entretenir ce sentiment ? Or il faut bien qu'il y ait à cela une grande utilité ; car chez les peuples les plus sages , les plus éclairés , comme chez les plus stupides et les plus barbares , vous trouverez l'usage des funérailles et le respect des tombeaux. Jeune homme , dites ; tous vos antiquaires ne s'accordent-ils pas sur ce point?

Eumènes. — U est vrai. Je lisais Montfaucon : il décrit tou tes les cérémonies funèbres,

plus ou moins raisonnables ou bizarres, qui tour à tour , depuis les Égyptiens jusqu'à nous, ont été en usage chez les différens peuples. C'est vraiment un sujet d'intéressantes méditations que l'histoire de tous ces usages. Mais Montfaucon laisse faire à ses lecteurs toutes les réflexions ; il ne s'en permet luimême que bien rarement. Quand il a dit comment les Egyptiens cmbaumaieutles corps, les enveloppaient de bandelettes, dont quelques-unes étaient couvertes d'hiéroglyphes, comment ces corps ainsi embaumés étaient transportés au-delà d'un lac, dans une plaine où s'élevaient des Pyramides, etc. , etc. , ii croit avoir rempli sa tâche. C'est à son lecteur de rechercher , s'il lui plaît , l'origine de ces usages, de découvrir l'époque où ils se sont perdus , d'expliquer toute la bizarrerie de certaines institutions ....

Adraste. — Jl me semble que nous ne les trouvons bizarres que faute d'en connaître la cause. Dans la première période de la civilisation , les institutions funèbres sont toujours simples et raisonnables; mais ensuite le nombre en augmente : bientôt on oublie , même

eu continuant de les exécuter , le motif de plusieurs de ces cérémonies. Rieu d'étonnant: l'opinion à laquelle elles devaient leur origine, a souvent cessé d'être l'opinion du peuple.

Vovez comme chez les Hébreux , au tems des Patriarches, les personnages les plus puissans sont enterrés sans faste et sans pompe. Abraham meurt : » Isaac et Ismaël ses enfans « le portèrent en la caverne de Machpela, dans » le champ d'Ephrom , fils de Séor Hétbéen, » située vis-à-vis de Mambré ;

» Dans le champ qu'il avait acheté des enfans » de Heth : c'est là qu'il fut enterré aussi-bien » ([lie Sara sa femme. » Gen. ch. 2 J. v.jp et 1 o.

Ce n'est point à ces époques reculées qu'on embaume ou qu'on brûle les morts ; ce n'est point alors qu'on leur élève de magnifiques mausolées.

E,\i\']0. — 11 est sûr que par une marche assez naturelle à l'esprit humain , le luxe qui s'introduit peu à peu dans une Nation, s'étend jusques sur les tombeaux. — D'abord le . Tumulus ne fut qu'un petit monceau de terre qui s'élevait sur la fosse ; c'est ce qu'indique ce nom même: bientôt on soutint cette terre par

mir légère maçonnerie ; et c'est ce qu'on nppcla claudere humum (1). Ces humbles tombes de- \ inrent ensuite des monumens cjui envahirent et surchargèrent la terre destinée aux besoins des vivans.

Du tems de Cornélius Lucius Scipio , qui fut consul l'an 299 avant J. C. , il paraît qu'on se contentait encore à Rome de renfermer les corps dans de simples auges de pierre. Tel est du moins le tombeau de Scipion , construit de pierre pépérine , très-commune à Rome (2J. Il n'a d'autres ornemens que des moulures d'ordre dorique (3). Quelle différence de ce monument sans faste , au gigantesque édifice qui fut bâti dans la suite, à si grands frais, pour renfermer les cendres d'Auguste !

Les cérémonies observées, tant à l'égard des mouraus et des morts, que dans les funérailles, suivirent cette même progression. Les plus proches parens furent d'abord les seuls qui se

( 1 ) Chaujy , Recherches de la Maison d'Horace. < —

(2) Le Peperino est une pierre grise ou couleur de cendre , qui paraît être une production volcanique. C'est de cette pierre et de celle appelée Travertin (Lapis Tiburtinus) que sont construites la plupart des maisons de Rome.

(3) Voyage en Italie, de La lande , tain. 4, chap. 1.

tinrent autour du lit du mourant ; ils l'embrassaient , recevaient ses dernières paroles , et s'efforçaient même de recueillir dans leur bouche son dernier soupir (4). C'était porter la tendresse bien loin ; mais c'était de la tendresse ! Ils prenaient encore le soin de fermer , les veux du mort dès qu'il était expiré. Souvent une mère rendait à son fils ce dernier et triste office. La mère d'Euryale se plaint , dans l'Enéide, d'avoir été privée d'une si douloureuse consolation :

.... Nec te tua Jlinera mater Preduxi , PRESSI VE OCULOS.

A peine le mort avait les jeux fermés , qu'on le lavait dans l'eau chaude et qu'on le parfumait. Ou le couronnait aussi quelquefois de fleurs et de guirlandes.

Dans la suite , les fonctions de laver , de parfumer les morts devinrent un métier , une profession ; les funérailles ne furent plus que des spectacles , où l'on appelait au sou de la trompe , tous ceux quitus erat commodurn

(.+) M. T. Cicero in Verr. 45.

ire (.5). On loua des pleureuses , des joueurs de flûtes ; on porta les bustes , les statues même des ancêtres du mort, dans la procession (jui précédait le corps , etc. , etc.

Eumènes. — Ces usages étaient -ils ésralement observés chez les Grecs et chez les Romains? C'était la question que je cherchais à résoudre ce matin même.

Ennio. — J'ai remarqué peu de différence dans les cérémonies funèbres adoptées par les deux peuples : et il n'y a, eu cela, rien d'étonnant, puisque les Romains avaient emprunté des Grecs leur religion et leurs lois.

La plupart des cérémonies que j'ai d'abord décrites , la nature les indique pour ainsi dire ; elles ont traversé les siècles , et vous les retrouverez presque toutes chez les peuples modernes. Mais, à mon avis, les anciens s'éloignèrent de cette louable simplicité , lorsqu'ils adoptè-

(5) Formule de l'ancienne proclamation que faisait un bérault pour appeler le peuple au spectacle des funérailles :

Exsequias chremeti , qtiibus est commodum ire , Hem tempus est.

Terentii. Pliormio , Actus V , Scena 8.

rcnt la coutume ft embaumer les corps ou cle les brûler.

Il paraît que les Egyptiens furent les premiers qui embaumèrent les corps : et sans doute quelque système religieux amena cet usage. On sait combien ils excellèrent clans l'art d'embaumer : nous en avons encore aujourd'hui, dans leurs momies, la preuve sous les yeux. Citez les autres peuples , les riches purent seuls avoir recours à ce procédé très-dispendieux.

L'usage de brûler les corps fut plus universellement suivi. Il serait assez difficile d'en trouver l'origine : je me rangerais volontiers de l'avis de ceux qui pensent que ce fut dans les camps que s'élevèrent les premiers bûchers. En effet comment aurait-on pu se résoudre à voir dévorer par les flammes le corps de ses amis, de ses compagnons d'armes, si l'on ne se lût trouvé dans l'affreuse nécessité de se débarrasser promptement d'un trop grand nombre de cadavres? .... Brûler un corps ! Je ne sais rien qui répugne davantage à tous les / sentimens doux et humains. Oui , c'est sûrement à l'un des deux plus cruels fléaux de l'humanité que cet usage doit son origine , à la guerre ou à la peste.

DIALOGUE I. g

Adraste. — Je trouve en effet plus raisonnables les coutumes tics anciens Gaulois. Ils enterraient le corps sous de grandes pierres, après avoir jeté dans la fosse ce que le mort avait eu de plus cher: le guerrier, par exemple , était enterré avec sa lance , son épée , et souvent avec le mors et les éperons de son cheval. Aussi lorsqu'on ouvre un tombeau de Gaulois , on y trouve presque toujours ses armes (6).

Enkio. — Cet usage n'était pas particulier aux Gaulois. Les Orientaux l'ont observé jusqu'à nos jours , et l'on en trouve très-anciennement des traces chez les Grecs et les Romains. Virgile dit :

At plus ALneas ingenti mole sepulci'um Imponit suaque arma viro , remumque tubamque.

^neid. VI. 202.

Il est vrai que par ces vers on peut entendre

(o) Voy. Sainte-Foix, Essais historiques ; art. Mœurs et usages sous la première race. Il décrit ce qu'on trouva dans le tombeau de Childeric. Près de la tète du squelette il .y en avait une autre d'un jeune homme. Sainte-Foix préf sume, avec raison, que c'était celle de lEcuyer qu'on avait tué , suivant la coutume , pour accompagner et aller servir là-bas son maître.

que l'on ne fit que représenter, que sculpter sur le tombeau la rame et la trompette. Mais mille exemples prouvent que même lorsqu'on brûlait les cadavres , on jetait avec eux sur le bûcher leurs vêtemens et leurs autres effets les plus précieux. C'est ce qu'on voit dans Homère , Odyssée , a. 67 ; et dans Virgile , liv. 11. Observez aussi qu'une loi de Solon défend d'enterrer avec le mort plus de trois robes. ( Voy. Samuel Petit , Leg. Att. )

Eumènes. — Pourriez-vous déterminer le tems où l'on commença d'inscrire des épitaplies sur les tombeaux ?

Ennjo. — Ou trouve des traces de cet usaffe dans l'antiquité la plus reculée : en effet , les figures hiéroglyphiques qui couvrent les monumeus funèbres des Egvptiens, et même les bandelettes de leurs Momies , ne sont probablement que des épitaphes. Les tombeaux des Grecs et des Romains offrent presque tous, le nom du mort, celui de son père et de son pays. On n'inscrivit pas d'abord les emplois publics qu'il avait exercés , ses belles actions , etc. ; mais la vanité apprit bientôt aux hommes à couvrir une pierre

DIALOGUE I . Il

d'inscriptions fastueuses et souvent mensongères. Il faut convenir pourtant qu'à Rome, excepté au tenis des derniers Empereurs, on ne prodigua pas les louanges avec cette profusion, cette impudeur qu'on remarqua depuis dans les inscriptions féodales des XIV , XV et XVIe siècles. Chez les anciens , on cherchai t Ç moins à tromper la postérité , parce que les vertus personnelles avaient l'avantage sur l'illustration héréditaire.

Les anciens employaient quelquefois une forme d'épitaphes que je préférerais à toutes les autres. Après avoir écrit simplement sur le tombeau les noms et prénoms du mort , ils y faisaient sculpter quelques emblèmes qui appreuaient quels avaient été les goûts du mort , ou les arts dans lesquels il excellait. C'est ainsi que sur le tombeau d'Archimède , que découvrit Cicéron en se promenant dans l'une des vallées de la Sicile , on voyait gravée la figure d'une sphère et d'un cylindre. Ego autem cum omnia col-

lustrarem oculis animadverti colu-

mellam non multum è dumis eminentem : ni auâ inerat spherœjigura j et cjlindri. ( Tuscul.

Cette petite colonne posée sur les restes d'Archimède, nie rappelle qu'en effet , par une loi antique de Solon , loi qui fut sans doute adoptée dans plusieurs autres pajs qu'Athènes , il était défendu d'élever sur la terre qui recouvrait les morts , une colonne haute de plus de trois coudées : Super terr ce tumulum , ne cjuid statuito nisi columellam tribus cubitis ne altiorem , aut mensuram 9 aut labellum. (M. Tullius , de Legib. lib. i j. extremo. )

On trouve , chez les anciens , beaucoup de lois pour empêcher le luxe des funérailles et des tombeaux ; ce qui semblerait prouver qu'en cette partie de l'administration, après avoir donné l'impulsion , il vaut mieux retenir qu'exciter. Quand Solon ordonna de transporter les morts dans leurs tombeaux avant que le jour parût , son motif, s'il faut en croire Cicéron , fut d'empêcher la magnificence des funérailles. La nuit tout luxe devenait inutile.

Euménes. — Les recherches que je voulais faire sur les tombeaux et les funérailles des anciens , vous venez de me les épargner. Mais peut-on indiquer , comme bonnes à imiter , quelques-unes de leurs coutumes et institu-

DIALOGUE I. l3

tions funéraires? Il est sans cloute superflu d'observer qu'avant de les proposer on y ferait 1rs modifications nécessaires pour les adapter à nos mœurs.

Adraste. — Il me semble que pour répondre d'une manière satisfaisante à cette question , il faudrait commencer une discussion bien plus importante que celle qui vieut de nous occuper. Il ne s'agissait que de rassembler quelques faits épars dans les ouvrages des anciens , ou clans les écrits bien plus nombreux de leurs commentateurs : à présent il faut , pour ainsi dire , former un code d'institutions funèbres qui ne soient en contradiction ni avec nos lois , ni même avec l'opinion dominante. Prenons un jour pour y réfléchir.

Ennio. — J'y consens. Mais où nous réunirons-nous ?

Adraste. — Je possède dans une vallée

près de Paris , une maisonnette entourée d'un

.bois solitaire. Je vous invite à y venir dès

demain. Elle est sur la route de l'un de ces

champs destinés à la sépulture du peuple de

cette immense cité. Souvent je vois passer dans le chemin qui borde mon petit parc , les corps de ceux qui vont rejoindre leurs pères.... Ce spectacle ajoute à la mélancolie du lieu. Oh ! c'est bien là qu'il faut parler de la mort. — A demain.

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