LES TOMBEAUX
ADRASTE. — EUMÈNES. — ENNIO.
Adraste. — iSous voilà , cher Ennio , dans ce Musée célèbre où Ton a recueilli et niétliodiquemeut placé tous les mouuuiens de l'art chez les Français ; dans ce Musée où l'on peut lire sur le marbre et l'airain , l'histoire des opinions et des goûts en France , et étudier la variété des costumes et presque celle des physionomies à diverses époques. — Ce Musée des monumens français est bien loin d'être complet, et pourtant on citerait à peine un seul musée qui fût plus intéressant et plus instructif.
DIALOGUE III. 3j
Ennio. — Quelle énorme collection de tombeaux et d'épitaphes î Je ne vois poiut sans admiration , cette longue file de statues , tous ces rois de marbre à genoux ou couchés sur leurs sépulcres , tous ces portraits de ministres , de savans. . . .
Adraste. — Notre jeune ami nous attend près du tombeau d'Abailard : c'est-là que notre réunion a été fixée ; hâtons-nous de nous y rendre. — Je le vois d'ici qui se fait expliquer parle conservateur, une épitaphe demi-effacée.
Eumèjnes. — Salut au savant ; salut au moraliste. . . . Venez partager mon étonnement. Vous vovez sur cette épitaphe les mots de vir justus , probus , etc. Croiriezvous qu'il s'agit d'un ministre français qui fit répandre des flots de sang , et s'enrichit des dépouilles du peuple qu'il opprima ? . . .
Adraste. — Ah ! dans notre plan d'institutions funéraires, il faudra empêcher (du moins autant qu'il est possible ) que les épitaphes soient aussi trompeuses.
Eumènes. — Eh bien! en nous promenant sous ces sombres voûtes , continuez de développer votre grand projet.
Ennio. — Nous voilà comme les Péripatéticiens , discutant gravement pendant nos promenades. . . . Adraste était hier Platon dans sou académie ; c'est aujourd'hui Aristote sous le portique.
Adraste. — Vous voyez par totit ce qui nous entoure, surtout par ces longues épi— taphes , combien les hommes ont toujours été avides d'attirer sur eux l'attention publique , même après leur mort. Ce sentiment ftst louable et utile , ne clierc lions point à l'éteindre : toute émulation cesserait avec lui; même celle de la vertu. Mais est-ii raisonnable qu'un mort occupe encore un espace dans le monde , qu'il ravisse au moins six pieds de terre aux vivaus ? Non sans doute. D'après cela , on pourrait facilement accorder la permission de placer une épitaphe , rarement celle de construire un tombeau. Et cependant il ne serait pas impossible de donner cette petite jouissance à la vanité : il ne faudrait que trouver les moyens d'empêcher l'abus. — Mais déterminons d'abord où nous placerons les sépultures communes. Nous reprendrons ensuite la question que nous n'abandonnons que pour un moment.
DIALOGUE III. 3g
Ennio. — Sans doute , à l'exemple des anciens , vous placerez les tombeaux hors des villes.
Adrastz. — Oli ! depuis long -teins ou né songe mile part à enterrer les morts dans l'intérieur d?s villes. Ce n'est pas moi qui renouvellera, ce barbare usage.
Les seulï hommes qui auraient rendu des services éminens à la patrie, pourraient avoir un tonbeau dans l'enceinte des villes. Il n'est pasjie mon sujet de rechercher après quels examens , quelles formalités on pourrait accoider cette insigne faveur : il me sufc fira de dre que je voudrais , qu'à l'exemple des ancieis , on ne la décernât qu'avec la plus grande réserve.
Eumèines. — Ce serait donc le Ions: des
chemins eue vous feriez enterrer tous les
autres nurts ?
t ÀDRAfTE. — Oui, et non. — Je m'explique.
Les aiciens avaient sur la mort des idées bien diférentes de celles qu'ont adoptées la plupart des peuples modernes. Il me semble que 1 mort ne leur paraissait qu'un change-
ment de forme , de modification , ou que s'ils croyaient à Pluton et au Tar tare , ni le Dieu , ni le gouffre ne leur inspiraient autant de crainte qu'aux Chrétiens , par exemple , le Diable et les feux éternels. Ils se familiarisaien: même à tel point avec l'idée de la mort , que dans leurs festins ils se faisaient apporter lu squelette. Cette vue, qui chez nous ferait disparaître la gaîté , la ranimait chez eux: c'était un avis de jouir promptement d'une vie doit tout leur rappelait le terme prochain.
Ennio. — Il est sûr qu'ils bâtiisaient leurs maisons de délices au milieu des tombeaux qui bordaient la grande route : «'est ainsi qu'est placée la villa que l'on a découverte près de Pompéia. On ne parvient i la porte de cette maison , dont toutes es ruines attestent le luxe et le bon goût, que par une rue de tombeaux.
Adrélste. — Eh bien ! aujourd'lui , quoique l'on prétende que la philosophie a détruit bien des préjugés et de fausses tereurs , si vous consacriez aux sépultures , les avenues d'une ville , vous les rendriez déser.et : de jolies maisons, des hôtelleries, des guiniiettes
n'embelliraient plus les environs de nos cités. Tant il est vrai que la vue des tombeaux est pour nous un objet de dégoût et d'effroi !
r Jusqu'à ce que les opinions du peuple soient devenues plus saines , plus philosophiques ( s'il est possible qu'elles le deviennent), je choisirais un champ voisin delà ville, pour servir de cimetière public. Son étendue serait proportionnée à la population. Si elle était peu nombreuse , un seul cimetière suffirait : il en faudrait un ou deux autres situés à l'opposite , si la ville était trèspeuplée.
Ces champs de mort seraient simplement entourés de fossés , et d'une haie d'arbres tristes et toujours verds , tels que le cyprès, le houx , le buis , les tujas et autres. Il serait permis à l'amitié ou à la tendresse filiale d'en planter sur telle ou telle tombe , de telle ou telle autre espèce , d'en avoir soin , et même de les renouveler lorsqu'ils viendraient à périr.
On creuserait les fosses sur deux lignes parallèles , qui ne seraient séparées que par un chemin de quelques pieds. Chacune se-
rait désignée par une pierre qui porterait un numéro (1).
On ne mettrait jamais plus d'un corps dans chaque fosse , du moins dans les cimetières des communes peu étendues, ou près desquelles le terrein n'est pas très-précieux.
La chaux ne s'emploierait pour consumer les corps , que dans les cimetières des grandes villes , où le trop grand nombre de morts exige que l'on accélère la dissolution des corps , afin de pouvoir livrer plus promptement leurs places à d'autres.
Dans les communes de troisième et quatrième classe , et dans les villages , on ne recommencerait à ouvrir les plus anciennes fosses du cimetière , que lorsqu'il aurait été prouvé que les corps y sont entièrement dissous. Alors, il serait permis à chaque famille de venir revendiquer et de transporter ailleurs la terre où s'est dissous le corps d'un de ses membres (2). Un léger impôt destiné à
(1) Voyez les notes à la fin du volume. J'y explique comment ce paragraphe n'est qu'en apparence contradictoire avec ce qui précède : qu'un mort ne doit pas ravir six pieds de terre aux vivans.
(2) J'avoue que peu de personnes concevront commen
l'entretien et à la garde du cimetière, serait tout ce qu'on pourrait exiger.
On trouvera ce plan bien simple , et en effet, il n'a rien d'éblouissant. Je n'élève point de pyramides, de portiques ; je ne veux point de bûchers , point d'urnes funéraires , etc. J'ai parcouru tous ces beaux projets d'Elysées que naguères on a publiés, et j'ai cru que leurs auteurs n'avaient eu d'autre but que d'intéresser quelques instans leurs lecteurs par de fantastiques tableaux , par le spectacle d'une suite de décorations théâtrales. J'aurais pu proposer, comme tant d'autres, d'imiter les fastueux monumens de Thèbes , de Memphis et de Rome. Mais j'ai pensé que le gouvernement n'avait pas demandé des rêves , qu'il voulait des projets que l'on pût exécuter.
Dans les miens , rien de dispendieux. Un très-léger droit acquitté par les familles des morts , servirait à pajer les porteurs ou les conducteurs des corps. Les gardiens des cimetières trouveraient leur payement dans
On peut attacher un prix à cette terre. Mais les cendres sont-elles antre chose? . . Au reste je renverrai encore le lecteur aux notes.
les produits des cimetières même qui, comme je l'ai dit , seraient plantés d'arbres de différentes espèces , et dans lequel il ne serait permis d'entrer qu'en certains tems de l'année , sur la fin de l'automne , par exemple , époque de la révolution aunuelle , qui semble devoir être consacrée au souvenir et au culte des morts. Mais sur la demande d'un fils , d'un parent , d'uu ami qui voudrait venir quelquefois verser des larmes sur un tombeau chéri , il serait permis au gardien d'ouvrir le cimetière: alors un très -léger droit fixé par la loi , serait sa récompense.
Je n'ai pas besoin de dire , qu'après l'exposition publique dans le temple , chaque famille aura le droit de disposer de celui qu'elle a perdu. Elle pourra le faire transporter dans les terres qu'il possédait , et lui élever même les plus fastueux monumens (3).
Mais devra-t-on permettre d'élever aussi des tombeaux dans le lieu commun de sé-
(3) Il n'y a point encore ici de contradiction avec ce que j'ai dit, (page 43) que rarement il faudrait accorder la permission de construire un tombeau. — Je m'explique dans les notes.
puhure ? Je ne le crois pas. Personne ne doit pouvoir usurper la place qui appartient à tous.
Si les riches obtenaient la faveur d'élever des monurnens dans le lieu de la sépulture commune, il faudrait du moins que l'étendue qu'ils pourraient donner à ces monurnens , fut bien strictement déterminée par une loi; il faudrait surtout que lors de la réouverture périodique des fosses , leurs monurnens ne fussent pas épargnés ; que rien ne pût les dispenser d'acheter la terre du tombeau , s'ils y attachaient encore du prix , et de la transporter ailleurs.
Les pauvres auraient, à plus forte raison, le droit de dresser sur un tombeau chéri , uue pierre de quelques centimètres de largeur , ( car il faudrait que la loi fixât la mesure de cette pierre ) même d'y graver un nom. Ils pourraient de plus, comme je l'ai dit, j planter un arbre , un arbuste et des fleurs. Ou je me trompe , ou ces tombes attacheraient au sol les pauvres qui les auraient ainsi décorées. C'est presque une propriété qu'un pareil tombeau ; et ils n'en avaient aucune !
Ennio. — Mais il est des sectes religieuses qui veulent avoir des sépultures particulières. Les prêtres catholiques , par exemple , bénissent la terre où doivent être inhumés ceux qui suivent leur culte , et ils ne souffriraient pas qu'un juif, que même un luthérien ou un calviniste fût déposé dans cette terre qu'ils prétendent avoir sanctifiée. De plus , ils exigeront qu'on leur permette d'accompagner les corps , de chanter des hymnes sur les tombes , d'y élever les signes emblématiques de la religion chrétienne, d'aller, à certains jours , faire des prières sur les sépultures , etc. , etc. Comment tout cela s'accordera-t-il avec votre règlement ?
Adraste. — Si le gouvernement tient aux lois qui protègent également tous les cultes, qui ne reconnaissent aucune religion dominante , qui n'accordent à aucune des privilèges, et conséquemment ne permettent point aux prêtres de faire leurs cérémonies hors l'enceinte de leurs temples , l'exécution de mon plan n'éprouve aucune difficulté. Les hommes de toutes les sectes seront placés l'un près dé l'autre dans cet asyle de paix , où il semblerait
cjue des opinions ne doivent plus mettre de différence entre eux , où toute dispute doit cesser.... Mais si ces lois étaient rapportées, si Ton reconnaissait une religion de l'Etat ( ce qui ne paraît pas être dans l'intention du Gouvernement ), ou si on permettait seulement aux prêtres de toutes les religions de célébrer même au dehors des temples, leurs rites, leurs cérémonies , alors il faudrait bien désigner un lieu particulier du cimetière pour la secte intolérante qui ne voudrait pas se mêler aux autres. Le reste du cimetière serait pour les morts dont les parens n'auraient point demandé la sépulture dans le lieu réservé. — Quand des opinions , même bizarres , ne peuvent avoir des résultats bien fâcheux, on ne voit pas pourquoi l'administration prendrait l'inutile plaisir de contrarier ceux qui les ont adoptées.
EumÈnes. — Votre projet qui me paraît si simple , si économique , pourrait-il s'exécuter à Paris , aussi facilement que dans les autres communes ?
Adraste. — Oui , quant aux principales dispositions. Mais il faudrait en modifier quelques-unes, et en ajouter plusieurs.
D'après des calculs qui paraissent exacts , il meurt à Paris , à peu près vingt mille individus , année commune ; c'est-à-dire , à peu près cinquante-quatre par jour , ou une personne sur seize mille (4), en supposant huit cent soixante-quatre mille habitans dans cette commune.
Il faut trouver des lieux assez vastes pour déposer ces 20,000 corps. On sent qu'ici il sera difficile de n'en pas entasser plusieurs dans la même fosse. C'est pourtant ce que je voudrais éviter. Vous n'établirez jamais le culte des morts , là où le fils ignorera la tombe où repose son père.
Eu supposant qu'un vingtième des citoyens qui meurent annuellement à Paris , se fissent enterrer dans leurs propriétés , le nombre des morts à placer dans les lieux de sépulture commune , serait toujours , pour chaque année , de 18 à 19 mille , ou de seize cents au moins , pour chacun des douze arrondissemens. Il faudrait donc que le lieu destiné pour chaque arrondissement , pût contenir 38oo fosses au moins , afin de n être
( 4 ) Voyez les Notes à la fin du volume.
pas obligé d'ouvrir les fosses avant trois ans. Or , je cloute que trois ans puissent suffire pour l'entière consomption des corps. Et cepeudaut il ne serait pas facile de trouver autour de Paris douze champs assez vastes pour que chacun pût contenir trois mille huit cents fosses.
Ainsi , dans la nécessité où probablement ou sera toujours dans celte grande commune, de n'avoir que quatre ou cinq cimetières publics assez peu étendus , quand il en faudrait douze au moins de quatre arpens chacun , on se verra forcé d'employer des movens pour hâter la dissolution des corps, de jeter par exemple de la chaux dans les fosses.
Ennio. — Ce moyeu est pratiqué avec succès à Naples. Je n'ai visité qu'avec admiration le Campo-Santo , cimetière fameux dont je vais vous donner , si vous le permettez , une courte description.
11 est situé à quelque distance de la ville sur une hauteur. On y arrive par une allée de cyprès. — Un portique assez vaste s'ouvre sur une enceinte de deux à trois arpens d'étendue , toute couverte de larges dales de laves,
5o DES SEPULTURES.
Trois cent soixante-cinq cle ces pierres, placées à des distances égales , couvrent des caveaux creusés daus le roc. Chaque jour on ouvre un de ces caveaux : ou y dépose les morts de ce jour , on les recouvre de chaux, et on scelle de nouveau la pierre. Cette fosse n'est plus ouverte que l'année suivante à pareil jour, et c'est pour y jeter de nouveaux corps , après eu avoir retiré le résidu des corps de la précédente année.
Adraste. — On pourrait facilement établir de ces cimetières * à Paris , dans la plaine aride des Sablons , à Montmartre , à Clamait , dans les environs de la Salpêtrière , etc. , etc. Tous les lieux peu fertiles des environs de la capitale devraient être consacrés aux sépultures. La terre s j améliorerait , et au bout d'un demi-siècle , par exemple , ou choisirait d'antres cimetières.
Mais au reste , ou suppléerait facilement , à Paris , aux cimetières trop peu vastes , ou mal situés. — Sous le terrein des environs , sous plusieurs quartiers même de cette grande cité , il existe de profondes carrières d'où l'on tire depuis des siècles , les pierres nécessaires
DIALOGUE III. 5l
aux constructions. On n'entre dans ces villes sonterreines , que de tems en teins, pour les visiter , pour prévenir ou réparer les éboulemens. Pourquoi ne pas les employer utilement, les faire servir, comme faisaient les premiers chrétiens, aux sépultures, les transformer enfin en catacombes ?
Ennio. — Il est vrai que celles de Rome et de Naples étaient évidemment des lieux consacrés aux sépultures. Ou y voit , surtout dans celles de Naples, les innombrables fosses que Ton a taillées dans les parois des piliers. Elles sont si rapprochées qu'elles ressemblent à des tablettes de bibliothèques , posées les unes sur les autres. — Mais ces catacombes qui, sans doute, ne furent d'abord que des carrières , sont creusées dans un tuf volcanique qu'on taille avec facilité, Vous ne trouveriez peut-être pas le même avantage dans ces carrières de Paris.
Adraste. — On y suppléerait par quelque autre moyen : Par exemple , on creuserait les fosses dans le sol même de la carrière , et non dans les piliers qui en soutiennent les voûtes , et qu'il serait dangereux d'ébranler^
On remplirait ces fosses de chaux ou seulement de terre ; et , à des époques déterminées , cette chaux ou cette terre serait retirée et transportée hors de la carrière.
On ferait à ces carrières quelcjues ouvertures , pour qu'elles pussent recevoir et plus d'air , et un air plus pur.
Chaque arrondissement aurait ses catacombes. Je ne sais jusqu'à quel point elles pourraient remplacer les cimetières. 11 faudrait pour cela mieux connaître la topographie des carrières , et je crois que le gouvernement seul en possède les plans. Du moins je ne les ai jamais vus ailleurs que chez les architectes chargés de visiter ces souterreins.
Dans les catacombes , comme dans les autres espèces de cimetières , des concierges veilleraient à ce que l'on respectât les tombeaux, à ce que l'on ne les violât pas pour en retirer quelques effets précieux : car je pense que l'on verrait bientôt renaître cet usage si naturel , quoique réprouvé peutêtre par la froide raison , d'enterrer avec le mort, quelques-uns des objets auxquels il attachait du prix.
EumÈnes. — Je conçois qu'une mère , qu'une épouse désolée coupe les tresses de ses cheveux et les enferme dans le tombeau de son fils , de son époux. C'est un dernier et triste hommage ? c'est un témoignage de sa douleur. Mais ne vaudrait -il pas mieux conserver dans la famille les objets qui furent chers à celui dont on déplore la perte? S'il était homme de lettres , par exemple , on recueillerait quelques pensées de lui , écrites de sa main. On renfermerait dans un petit monument, dont on ornerait la chambre la plus fréquentée , ces reliques qui sont plus véritablement ses restes que son corps inanimé: s'il fut artiste , ce serait un de ses meilleurs ouvrages que Ton se léguerait de père en fils , dans la famille. — Un homme de lettres qui publie quelquefois des paradoxes, mais à qui on ne peut refuser une grande et féconde imagination , a eu des idées à peu près conformes à celles que je viens d'exposer. On s'est moqué de ce qu'il a écrit à ce sujet : il me semble que c'est à tort.
Adraste. — D'autant plus injustement que cette fois on ne pouvait lui reprocher
aucuD écart cTi m agi nation. Au contraire , il combattait des hommes qui se livraient beaucoup trop à je ne sais quel délire sentimental bien différent de la vraie sensibilité. Us voulaient , ou qu'on embaumât tous les corps ou qu'on les brûlât, et que de leurs cendres
vitréfiées, on fabriquât leurs bustes Rêves
que tout cela. Si quelque fou trouve très-intéressant de métamorphoser en un froid verre les os de la femme qu'il aima , laissons-le agir à sa guise ; mais ne le citons pas pour exemple.
Il me reste à parler encore une fois des Epitaphcs.
Je l'ai déjà dit , j'approuve beaucoup l'usage de ces inscriptions. Quoique dictées par la vanité , elles conservent du moins la date certaine de quelques grands événemens : elles sont les jalons de l'histoire.
Et d'ailleurs , lorsqu'elles contiennent un sentiment doux et tendre, avec quel intérêt l'œil du voyageur les parcourt ! Comme sa mémoire les retient î . . . .
Les Romains avaient une foule de mots qui peignaient la tendresse et les regrets , et qu'ils employaient dans toutes leurs épitaphes.
.Comment rendre dans notre langue , avec la même précision , ces mots et ces phrases:
Bene-merenti monumcntuin posait. — Sit tlbl terra leç'is. — Amico suo libcns jecit. — Dulcissimo fîlio meo adoptato. — Vale duhis arnica j etc. , etc.
Peut-être trouverait-on pourtant quelques formules françaises d'épitaphes qui remplaceraient celles-là, et mille autres que je pourrais citer ; j'avoue qu'il ne serait pas facile de leur donner cet air de simplicité , ce ton sentimental sans affectation , sans recherche. Mais à force de travail , le stjle lapidaire se perfectionnerait.
Je voudrais donc que l'on permît les êpitaphes. Mais j'exigerais qu'elles eussent été examinées et approuvées par le magistrat. Il ne laisserait rien inscrire cpii pût induire en erreur la postérité sur les faits ou sur les hommes. — Ceci est plus important qu'on ne pense.
Mais permettez-moi de terminer cette dissertation. Plus longue, elle pourrait fatiguer votre attention.
Ennio. — D'ailleurs, que diriez -vous de plus , mon ami? Vous avez considéré , ou plu-
tôt, nous avons considéré ensemble la question sous tous ses rapports. Nous avons vu ce qu'étaient les funérailles chez les anciens , ce qu'elles pourraient être chez nous. — Il est tems de sortir des tombeaux.
EumÈnes. — Puisque l'on cherche à améliorer toutes les parties de l'administration publique , pourquoi Aclraste ne connu uniquerait-il point ses idées sur les sépultures, au gouvernement qui en demande ?
Adraste. — Sans doute l'Institut en aura •reçu de toutes parts de plus utiles, de mieux présentées ... et pourtant je vais suivre votre avis.