CESSATION DES FONCTIONS DU COEUR
I® Face cadavérique. —Les rides du front, les yeux enfoncés dans l’orbite et sans éclat, les paupières affaissées et entr’ouvertes, le tiraillement en haut des oreilles, le nez effilé et bordé d’un cercle noirâtre, les concavations temporales, la saillie des pommettes, la sécheresse' et la décoloration de la peau, donnent à la mort un caractère spécial; c’est le faciès hippocratique. Néanmoins ce signe n’a pas la valeur que quelques auteurs ont voulu lui accorder; car il s’observe souvent avant la mort, vers la fin des maladies aiguës et chroniques ; et il manque fréquemment chez des individus frappés de mort subite.
2® Perte de transparence de la main et des doigts. — Lorsqu’on place la main entre l’œil et une lumière on la voit colorée dans l’état de santé, et l’on peut même juger par là de l’activité de la circulation et de la nutrition. On sait tout le parti qu’en tirent les boxeurs anglais pour juger de leur aptitude à recevoir de fortes contusions sans avoir d’ecchymoses. Mais la perte de transparence des doigts se manifeste souvent avant l’extinction complète de la vie et s’observe encore dans la période algide des fièvres intermittentes.
3° Absence prolongée des battements du cœur à l’auscultation. — Avant M. Bouchut, personne n’avait songé à faire servir -l’auscultation du cœur à la constatation de la mort. Cependant le rôle important que joue cet organe dans les phénomènes de la vie n’avait échappé à aucun des anciens médecins, et ils laissaient déjà pressentir l’importance d’une semblable découverte. Hippocrate dit : « Ce sont les sources de la nature humaine, les fleuves qui parcourent le corps et qui l’arrosent, ce sont eux qui portent la vie, et s’ils viennent à se dessécher, l’homme succombe. » Haller exprime
cette pensée que la vie de l’homme commence par les fonctions vasculaires et finit avec elles : Cor primum vivons, ultimum maries. Winslow conseillé de poursuivre les pulsations artérielles des poignets aux tempes et aux carotides, et de rechercher avec soin les pulsations cardiaques. Mais l’auscultation n’était pas encore née et l’on ne peut reprocher à Galien, 'Winslow, Louis, Bruhier,’de n’avoir pas connu les beaux travaux de Laënnec.
M. Bouchut est le premier qui ait cherché dans l’examen du cœur une preuve de la mort et il proclame que l’absence prolongée des battements du cœur à l’auscultation est le signe le plus certain et le plus infaillible. « INul état morbide, dit-il, chez l’homme ou chez les animaux, n’a donc la puissance de suspendre les mouvements du cœur. Leur interruption est impossible, et au delà d’une ou deux minutes elle doit être considérée comme le signe de leur cessation définitive. L’absence des battements du cœur à l’auscultation devient, de cette manière, un signe immédiat et certain de la mort.» Assurément, si M. Bouchut a exagéré la valeur et la certitude de sa découverte, il a du moins l’honneur de s’être trompé en illustre compagnie; car la commission de l’Institut le déclara suffisant et son mémoire fut couronné. ,
« D’après les observatfbns cliniques^dit M. Rayer, rapporteur, la commission pense que l’absence des battements du cœur, constatée à l’auscultation sur -tous le/ points où ils peuvent être naturellement ou accidenteHement.-jentendus, et sur chacun, pendant l'intervalle de cinq'minutes, c’est-à-dire pendant un espace de temps cinquante fois plus considérable que celui qui a été fourni par l’observation des bruits dtf bœur dans les cas d’agonie jusqu’à la mort, ne peut laisser aucun doute sur la cessation des mouvements du cœur et sur la réalité de la mort. » ^
Ce fait est-il bien constaté ? Ne comporte-t-il pas d’exceptions ? Cependant, depuis la publication du traité de M. Bouchut, plusieurs médecins ont observé des cas de cessation assez prolongée des battements du cœur, simulant la mort apparente chez des sujets qui ont pu être
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rappelés à la vie. M. le professeur Monneret s’exprime ainsi dans sa Pathologie générale ; « On a prétendu dans ces derniers temps qu’on entendait toujours les bruits du cœur dans la mort apparente; rien n’est si faux, et des observations sont là pour témoigner contre une pareille erreur. Sans doute, il n’est pas douteux que les contractions du cœur, plus éloignées et plus faibles, continuent encore; mais, si elles sont capables de faire avancer le sang, elles ne peuvent faire vibrer les valvules assez fortement pour produire un bruit sensible à l’oreille, ni un battement perceptible à la main ou à la vue. »
M. Bouchut invoque à l’appui de son opinion des faits cliniques ' et des expérimentations.
Ses expériences sur les animaux n’ont pas la valeur qu’il veut bien leur accorder ; cet observateur a toujours vu, malgré lés intoxications les plus terribles et les blessures les plus graves, la vie persister autant que les battements du cœur. MM. Magendie et Rayer ont obtenu de semblables résultats ; «Dans ces états de syncope, les battements du cœur pouvaient être parfaitement perçus à l’auscultation; seulement il n’était pas toujours facile de distinguer les deux temps, et lé tic tac était quelquefois représenté par un simple tac très-net et très-distinct.» Ils ont toujours constaté que la cessation des pulsations cardiaques pendant plus de deux minutes entraînait inévitablement l’abolition de la vie.
Sans vouloir nous servir des arguments de M. Collongues, qui prétend que les bruits entendus par ces observateurs ne sçnt pas le résultat des battements du cœur, mais bien du bourdonnement dynamoscopique, nous constaterons seulement que ces épreuves ne démontrent qu’une chose : c’est que les chiens auxquels on retire successivement une certaine quantité de sang s’affaiblissent peu à peu et finissent par succomber. «N’eût-il pas fallu, comme le dit très-judicieusement M. Parrot, comme contre-épreuve indispensable, intervenir avec toute l’énergie possible après que le cœur avait cessé de battre, dans l’hypothèse d’une mort seulement apparente. »
M. Brown-Séquard, à l’aide de la transfusion du sang, est parvenu plusieurs fois à rappeler temporairement à la vie des animaux en état de mort apparente. «Les expériences, dit-il, étaient faites sur des animaux qui ne respiraient plus depuis un nombre variable de minutes (dans un cas, 17 minutes) et chez lesquels toute trace de mouvements volontaires et de sensibilité avait disparu; dans deux cas, les battements du cœur paraissaient avoir cessé depuis plusieurs minutes. »
De plus, à ces expérimentations on peut en opposer d’autres. M. Claude Bernard a provoqué l’arrêt du cœur par la galvanisation des nerfs pneumogastriques et a vérifié «avec la plus grande,facilité qua chaque galvanisation le cœur s’arrêtait, les bruits cessaient pour reprendre aussitôt qu’on arrêtait le galvanisme. » MM. Magendie et Rayer, en enfonçant à travers la poitrine deux aiguilles dans le cœur d’un lapin ou d’un chien, et les mettant en communication avec les fils métalliques d’une pile, ont pu suspendre, mais pendant quelques secondes seulement, les mouvements du cœur.
Mais examinons les faits cliniques qui offrent au médecin un plus grand intérêt. M. Bouchul affirme avoir toujours constaté les pulsations cardiaques dans tous les cas de mort apparente qu’il a observés ; chez les nouveau-nés, —et il s'appuie de l’autorité de Mojreau et Cazeaux, qui n’ont rappelé à l’existence que des enfants chez lesquels on percevait encore des battements à la région précordiale et ont toujours échoué dans^des circonstances opposées ; dans des cas de syncope, — et ce médecin rapporte un fait curieux de syncope par hémorrhagie où de faibles pulsations, se faisant entendre dans la profondeur de la poitrine, indiquaient seules la persistance de la vie.
Plusieurs contradicteurs se sont présentés et ont opposé aux assertions de M. Bouchut des faits incontestables que je vais citer :
« Un fait, comme le dit Montesquieu, vaut mieux qu’un raisonnement, car un fait est un raisonnement, plus sa preuve. »
M. Depaul rapporte l’observation suivante dans un mémoire sur
ï Insufflation de l’air dans les voies aériennes chez les enfants quit naissent dans un état de mort apparente.
« Pour mettre un terme à un travail qui durait déjà depuis longtemps, et dont la prolongation n’aurait pas été sans inconvénients, u^ enfant venait d’être extrait par une application de forceps. Il donnait à peine quelques signes de vie, et sans quelques mouvements difficiles à constater dans la région du cœur, on aurait pu le croire mort; la tête était le siège d’une congestion évidente ; aussi le premier soin consista-t-il à faire couler une certaine quantité de sang par le cordon, qu’il fallut couper à plusieurs reprises, pour faciliter l’écoulement. Après qu’on eut, pendant quelques minutes, inutilement essayé les moyens ordinaires, on me chargea, en désespoir de cause, d’insuffler de l’air dans les poumons, ce que je fis, en prenant la précaution d’entretenir avec des linges chauds la chaleur du corps.
a J’avoue que je ne comptais nullement sur un résultat heureux, tant l’étal de l’enfant me paraissait grave ; en effet, avant de commencer, voulant m’assurer de l’étal du cœur, il me fut impossible de retrouver ces frémissements dont j’ai parle et qui existaient encore au moment de la naissance. Le tube laryngien fut introduit sans difficulté, et je fis des insufflations méthodiques. J’en avais pratiqué une douzaine à peine, que déjà la contractilité du cœur se réveilla; quelques pulsations, lentes et faibles d abord, se firent sentir; bientôt elles augmentèrent et je pus en.compter de 30 à 40 par minute; au bout d’une demi-heure le nombre s’élevait jusqu’à 100. La suspension de l’insufflalion pendant une minute seulement, soit que je voulusse me reposer, soit qu’il devînt nécessaire de retirer le tube pour en faire sortir les mucosités qui l’obstruaient quelquefois, suffisait pour faire diminuer notablement les battements du cœur et exiger qu’on recommençât aussitôt l’introduction artificielle de l’air. Je continuai ce moyen pendant une heure et demie sans obtenir d’autre résultat que le rétablissement de la circulation dans
soo état à peu près normal ; et ce ne fut qu’après avoir persévéré pendant aussi longtemps que j’eus le bonheur de voir une première inspiration spontanée s’établir. Dès ce moment elles se renouvelèrent et se rapprochèrent de plus en plus, et il fallut encore près d’une heure pour que la respiration eût acquis sa fréquence normale. Cet enfant resta faible pendant quelque temps. Il fut conservé dans l’établissement pendant plusieurs jours, et lorsqu’il le quitta, il emporta les mêmes chances de vie qu’un enfant qui naît dans les meilleures conditions. »
On a encore recueilli d’autres observations de ce genre sur des nouveau-nés, et l’on pourrait croire qu’au moins chez l’adulte l’auscultation du cœur établit infailliblement l’état de la mort. Poursuivons.
M. Girbal, chef de clinique à Montpellier, a communiqué le fait qui suit : Une jeune fille présentait tous les signes de la mort ; l’auscultation de la région précordiale pendant une ou deux minutes ne faisait percevoir aucun battement. Tous les moyens employés en pareil cas furent inutiles, et, quand on désespérait, la jeune fille revint à la vie.
Voici une autre observation, empruntée à M. Brachet, de Lyon :
«M. D..., âgé de 33 ans, arrivait d’un long voyage, exténué de fatigue ; il garda deux jours le repos, ayant un brisement général, un peu de céphalalgie, un pouls vif et serré... Le troisième jour, à huit heures et demie, je fus appelé en toute hâte. M. D... venait de prendre un bain de pieds, et une défaillance complète en avait été la conséquence. Il était insensible à tout, la résolution des membres était complète, il n’y avait point de pouls, et l’oreille appliquée sur la région du cœur ne faisait sentir aucune pulsation; je l’y tins au moins trois minutes. Pendant tout ce temps, les stimulants les plus énergiques ne cessaient pas d’être employés.
tt Je réappliquais souvent l’oreille sur le cœur, je ne cessais pas de
tenir l’artère radiale sous mon doigt. Pendant au moins huit minutes, aucun signe de vie ne fut révélé du côté de la circulation. En même temps que de l’eau bouillante fut jetée sur les membres, j’in- ,stillais quelques gouttes d’éther sulfurique dans les narines. L’action de ce liquide fut sensible; un léger mouvement spasmodique se fit remarquer dans la lèvre supérieure ; notre zèle redoubla. Cependant le cœur et l’artère radiale restaient encore muets à l’exploration. Tous les moyens excitants de chaleur et autres furent continués avec persévérance; ils firent rougir la peau partout où ils étaient appliqués. Enfin, après plus de vingt minutes de cet état de suspension de la vie, on sentit un léger frémissement dans le cœur; les battements se régularisèrent bientôt et les yeux se rouvrirent ; le malade revint de cette profonde syncope. »
M. François, membre de l’Académie de médecine de Belgique, cite le fait suivant de mort apparente chez l’adulte.
«Au plus fort de l’épidémie de fièvres intermittentes de toutes natures qui régnaient dans la ville deMons, en 1822, je fus appelé près d’une dame Lemoine, âgée de 40 ans, atteinte d’un premier accès de fièvre, mais peu prononcée et sans caractère particulier, qui se dissipa promptement. Deux jours après, on vint me chercher en toute hâte, en me disant que ma malade était mourante, peutêtre morte. Elle avait été prise d’un nouvel accès, deux heures plus tôt que celui de l’avant-veille, avait eu quelques frissons, quelques bâillements, et avait perdu connaissance presque sur-le-champ. A mon arrivée, qui ne se fit pas attendre, M“® Lemoine était sans pouls, quelle que fût l’artère que j’explorasse; les yeux étaient fermés, les pupilles immobiles, lorsqu’on écartait les paupières et qu’on approchait de la lumière ; la figure, les lèvres et toute la surface du corps étaient pâles; la peau était froide, sèche; la respiration était suspendue, au moins une glace approchée de la bouche ne fut pas ternie, la flamme d’une bougie ne fut pas agitee ; 1 oreille,
appliquée sur la région du cœur, ne put me faire saisir le moindre mouvement, le moindre bruit.
«L’alcali volatil, placé Sous le nez ou employé en frictions, les sinapismes les plus énergiques, l’ail pilé, rien ne put faire soupçonner qu’il restait un souffle de vie dans ce corps glacé. Voulant pousser les épreuves jusqu’à leurs dernières limites, j’appliquai une de ces larges plaques de fer, vulgairement nommée pelle à feu, chauffée jusqu’au rouge-cerise sur la partie interne des deux jambes, mais avec aussi peu de succès. C’était réellement à quitter la place, et même déjà plusieurs des assistants, et entre autres un ecclésiastique, parlaient d’ensevelir le cadavre. Cependant, quoique cet état durât depuis à peu près une heure, je m’y opposai formellement, la nature de l’épidémie régnante et certains cas des plus graves comme des plus extraordinaires, dont je venais d’être témoin, m’induisant à penser que peut-être j’avais affaire à une de ces fièvres pernicieuses où la vie est suspendue et non irrévocablement anéantie, et que, par conséquent, il ne fallait pas tout à fait désespérer. Je fis donc frictionner le corps avec du vin chaud, mêlé de teinture alcoolique de quinquina et de valériane, et injecter dans le rectum aussi des mêmes teintures, mais étendues d’eau acidulée, tenant du sulfate de quinine en solution. J’interrogeais à tous moments les mouvements de la respiration et les bruits du cœur, afin de m’assurer s’ils ne s’éveillaient pas.., mais non, toujours même silence... Je m’obstinai, je ne sais par quel secret instinct; enfin, le dirai-je, au bout de quatre heures environ, je découvris sur le front de la patiente quelques gouttelettes de rosée. Je fis alors appliquer de nouveaux sinapismes sur les membres et envelopper le corps dans des couvertures de laine très-chaudes. Bientôt j’eus la satisfaction d’entendre quelques légers bruits du cœur, de légers mouvements soulevèrent la poitrine, le pouls se fit sentir, les yeux s’ouvrirent, et à mesure que la connaissance ou mieux la vie revenait, on voyait s’établir une douce transpiration, qui se prolongea plusieurs heures, mais dont j’attendis à peine la fin pour
administrer le quinquina par toutes les voies. Il y eut encore un accès effrayant le surlendemain, mais ce fut le dernier, et dès lors la guérison fut assurée. »
Je pourrais multiplier les citations. M. Boinet, dans un cas d’asphyxie par le chloroforme, à la suite d’un accouchement, ne parvint qu’après de longs efforts à ranimer par l’insufflation bouche à bouche sa malade, qui présentait tous les signes apparents de la mort: «Plus de pouls, plus de respiration, plus de battements de cœur à l’oreille appliquée sur la poitrine, résolution complète de tous les membres, face pâle, lèvres décolorées...» M. Maisonneuve observa aussi un cas de mort apparente à la suite d’une hémorrhagie, et pendant plus d’un quart d’heure, il lui fut impossible de saisir un seul mouvement respiratoire, ni un seul battement de cœur. L’épidémie cholérique de 1849 a permis à M. Josat d’étudier, sur plusieurs sujets, le signe de M. Bouchut et il l’a trouvé très-souvent infidèle. M. Collongues rapporte trois faits, dans des cas d’asphyxie, de catalepsie et de syncopes prolongées, où la présence du bourdonnement lui a suffi pour éloigner toute idée de mort réelle, alors qu’on n’entendait pas les battements du cœur; nous examinerons plus tard si la dynamoscopie peut rendre de véritables services dans la constatation du décès; pour l’instant, nous opposons seulement tous ces faits cliniques aux faits cliniques de M. Bouchut.
Qu’est-ce donc enfin que la mort apparente? Pouvons-nous déterminer son commencement et sa fin? Pour les uns, c’est l’état intermédiaire entre la dernière pulsation cardiaque et la mort réelle; mais alors quel est l’instant précis où la vie fait place à la mort? Pour d’autres, «les battements du cœur restent toujours appréciables à l’auscultation, et ils ne s’interrompent qu’à l’instant de la mort. Ils sont plus faibles, plus rares, plus difficiles à entendre que dans l’état normal, vu leur dédoublement, mais ils existent. » (Boucbut.) Assurément cette théorie est plus séduisante, mais c est la
négation même de l’état syncopal ; et M. Parrot objecte : « La mort apparente est une syncope dans toute la rigueur du terme, une syncope telle que l’ont comprise Piccolhuomini, Charles Lepois, Willis, Cullen, Ëichat, ainsi que la plupart des auteurs classiques de notre époque ; » et ci-dessus, il disait : «la mort apparente est caractérisée par la disparition des signes appréciables de la vie, y compris les bruits cardiaques. En pathologie, un semblable état porte le nom d'état syncopal, n
Voilà deux opinions complètement opposées; il me faudrait, pour les mieux analyser, une expérience médicale encore étrangère à mon âge; aussi Je me contente de'résumer cette étude en disant': l’absence prolongée des battements du cœur est sans contredit un des signes les moins incertains ; il est suffisant dans la grande majorité des cas, mais les observations que nous avons citées nous autorisent à déclarer que l’auscultation du cœur ne met pas absolument à l’abri de l’erreur; en un mot, pour traduire exactement notre pensée, ce n’est pas une preuve infaillible de la mort.
4“ Absence d’auréole et de phlycUnes dans les brûlures des téguments, — «Dans la mort apparente, dit Burdach, une lésion locale détermine un état inflammatoire, c’est-à-dire une réaction vivante qui n’a jamais lieu après la mort. Ainsi, par exemple, si l’on fait tomber des gouttes de cire brûlante sur la peau, elles ne s’entourent, que dans le cas de persistance de la vie, d’un cercle rouge ; quelquefois aussi il se forme des ampoules pleines de sérosité qui ne se développent point sur le cadavre. »
C’est là une assertion inexacte; fréquemment des brûlures faites pendant la vie n’offrent ni phlyctènes ni auréole, comme dans l’agonie des vieillards ou des adultes emportés par une maladie chronique ; telle est l’observation suivante, due à M. Bouchut ;
« Un phthisique, âgé de 42 ans, paraissait près de succomber. M était sans connaissance. Les membres soulevés retombaient sur le lit, la tête reposait immobile sur l’épaule, les paupières étaient ap- 1863. — Legludic. 4
pesaoties, à demi closes, et les pupilles fort contractées. De temps à autre on apercevait un léger mouvement des muscles du visage. Les battements du cœur étaient appréciables à la main ; le pouls, petit, filiforme, battait 92 fois par minute.
«Dans l’espoir de ranimer ce malade, je lui appliquai trois vésicatoires de chaque côté de la poitrine, sous la clavicule, à l’aide du marteau échauffé. Nul mouvement ne trahit la moindre douleur. Cependant l’épiderme fut immédiatement décollé, et le derme revint aussitôt blanc comme du linge. La surface, cautérisée, se dessinait très-nettement sur le fond de la peau cyanosée. Nulle rougeur, nul érythème n^apparurent autour de ces brûlures pendant une demi-heure que je restai près du malade ; et quand je revins au bout de cinq heures, elles étaient encore dans le même état. Deux heures plus tard, à l’instant de la mort, même pâleur des surfaces cautérisées, même absence d’auréole inflammatoire, pas une goutte de sérum soûs l’épiderme décollé. Ces brûlures, faites pendant la vie, n’avaient déterminé aucune espèce de réaction locale.
Si l’on fait l’expérience peu de temps après la mort, des ampoules peuvent s’élever encore facilement. M. Leuret a vu la peau d’un cadavre se couvrir dé bulles séreuses, parce qu’on avait laissé près de lui un fourneau allumé. M. Champouillon affirme avoir reproduit après la mort, non-seulement les vésicules, mais encore avoir vu à leur circonférence une auréole rouge, à contour régulièrement denté, très-différente et très-facile à distinguer de l’auréole inflammatoire ordinaire.
Généralement les ampoules se produisent sur le cadavre dans les cas d’infiltration du tissu cellulaire. «Qu’on prenne une ventouse et qu’on y fasse le vide au moyen de la chaleur, si on l’applique sur une région œdémateuse du cadavre, on obtiendra immédiatement une ou plusieurs ampoules d’aspect sanguinolent. » (Champouillon.) En résumé, les phlyctènes se présentent quelquefois quand la mort est réelle, se développent d’une manière incertaine sur le vivant;
en effet, des brûlures pendant la vie, une seule n’est pas constante, c’est la production de bulles séreuses. Si la chaleur n’est pas assez puissante, on n’obtiendra qu’une rubéfaction plus ou moins persistante ; si au contraire elle est trop active , elle dessèche l’épiderme.
Mais les caractères anatomiques de la brûlure sont plus positifs. Si vous faites une incision, professe M. Tardieu, vous observerez le derme injecté, offrant un pointillé rouge formé par les ouvertures des organes sudoripares et pilifères, si la brûlure a eu lieu pendant la vie ; après la mort, le derme au contraire est d’un blanc mat à sa surface, avec un pointillé grisâtre dans son tissu. Sur le vivant, les phlyctènes présentent de l’albumine en assez grande abondance : sur le cadavre, l’albumine fait complètement défaut ou est en trèsfaible proportion.
5° Refroidissement général du corps. — Le refroidissement est un signe infidèle ; il est ordinairement complet au bout de quinze à vingt heures ; les parties qui se refroidissent le plus rapidement sont celles qui occupent la périphérie, les mains, les pieds, les lèvres, le nez... ; on observe même chez la plupart des malades que les extrémités commencent à se refroidir avant la mort. Quelle valeur peut-on accorder à un prétendu phénomène, qui tantôt se montre avant la mort consommée, et tantôt retarde longtemps son apparition ? De plus, il peut être le résultat d’une température très-froide ; en voici un exemple, rapporté dans la Nosographie chirurgicale de Richerand ; «Un matelot est jeté sur un rocher de la mer Baltique, au milieu de l’hiver, si rude dans ces, contrées septentrionales ; le froid le saisit. Épuisé de fatigue et de besoin, il cède au sommeil. Un vaisseau le recueille sans mouvement et sans vie, ayant le corps roide et glacé; le cœur lui-même avait cessé d’agir; la région précordiale était sans chaleur...»
Des circonstances diverses peuvent le modifier, l’âge : les vieillards se refroidissent plus vite que les adultes ; les saisons et le climat ; l’embonpoint retarde la réfrigération ; l’état de digestion,
d’après Ollivier (d’Angers), conserve au corps plus longtemps sa chaleur. Mais le genre de mort opère les plus grandes variations ; toute mort subite sera suivie d’un refroidissement plus lent ; on trouve dans les Transactions philosophiques de Londres, le cas d’un homme frappé de la foudre, dont le cadavre resta chaud longtemps après la mort. Les cadavres des asphyxiés par la vapeur du charbon, par suite de la strangulation, gardent la chaleur pendant longtemps ; au contraire, dans la submersion, dans les cas de mort à la suite d’une hémorrhagie ou d’une affection chronique, le refroidissement ne tarde pas à se produire.
M. Van Hengel a proposé d’aller rechercher la température du corps au milieu de l’intestin, à l’aide d’un instrument dont voici le nom ; abiondeiktys. Le thanatomètre de M. Nasse a les mêmes prétentions ; quand il marque 20“ dans l’estomac ou 13“ dans le rectum, c’est que la mort est réelle.
Existe-t-il des cas où la température s’élève après la mort? On a prétendu l’avoir observé chez des cholériques. C’est, dit M. Tardieu, un fait certainement mal étudié et inexact; l’abaissement de la température du corps est seulement peu marquée et partant moins sensible. M. Briquet affirme l’avoir constaté pendant l’épidémie cholérique de 1849; et les expériences de M. Doyère contredisent ces faits d’une façon absolue :
«Les cadavres des cholériques, dit cet auteur, n’éprouvent pas de réchauffement ; j’ai toujours vu l’ascension thermométrique s’arrêter au moment précis de la mort. Ce qui pourrait induire en erreur, c’est que la mort des cholériquies est précédée, dans la plupart des cas, d’un réchauffement qui peut s’élever jusqu’au chiffre de 42“ centigrades. »
6“ Hypostases sanguines. — On observe ces hypostases sanguines aux parties déclives du cadavre, principalement au dos, aux fesses. Ces lividités commencent à se former ordinairement après six à dix heures; elles s’étendent, gag;nent les côtés de la poitrine et des
membres, et augmentent îjusqu’à la putréfaction commençante. Filles se présentent sous l’aspect de vergetures, d’arborisations rougeâtres qui ne suivent pas le trajet anatomique des vaisseaux.
Peut-on les confondre avec des ecchymoses ? En cas d’incertitude, il suffirait, dit Casper, de pratiquer de simples incisions; lorsqu’on a affaire à une hypostase sanguine, il n’y a jamais d’épanchement sanguin dans la plaie ; à peine voit-on quelques gouttes de sang, résultat de la division des veinules cutanées. Dans l’ecchymose au contraire, on trouve un épanchement de sang, soit liquide, soit coagulé.
7° De la non-coagulabilité du sang. — Quand le cœur ne fonctionne plus, le sang perd la propriété de se coaguler, la fibrine se sépare et s’agglomère; c’est le même phénomène qui se passe pour une saignée; des caillots se forment dans les veines et dans les artères, et le liquide qui peut encore rester dans les vaisseaux est dépourvu de fibrine. Il suffirait donc de recueiflir sur un verre quelques gouttes de sang ; sa coagulabilité ou sa fluidité persistantes seraient un signe de vie ou de mort. Casper cependant conteste ces résultats, mais il est probable, dit M. Tardieu, que cet auteur aura confondu la coagulation du sang avec sa dessiccation. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas un moyen qui puisse rendre d’utiles services dans le diagnostic de la mort.