KANT
parties d'un merveilleux accord, étonné d'y trouver ses propres intentions comme réalisées d'avance par la sourde nature, l'esprit est porlé à croire, sans pouvoir le démontrer, à un ordre latent, substantiel, à une conspiration secrète des phénomènes en vue de la manifestation des noumènes ou réalités mét«])hysiques. Mais cette conspiration se fait au sein même du mécanisme et sans rompre l'inflexibilité de ses lois. Le divorce doit donc cesser à ce point de vue entre la métaphysique et la physique, entre la théologie et la science. La Providence agit et développe ses desseins au cœur même de la nature. Kant lui même a pris soin d'appliquer ces vues profondes à l'évolution de l'humanité. Il l'a fait avec une précision telle que nulle analyse ne peut remplacer ses propres paroles, a De quelque façon, dit-il, que l'on veuille en métaphysique se représenter le libre arbitre, les manifestations en sont dans les actions humaines déterminées comme tout autre phénomène par les lois générales de la nature. L'histoire qui s'occupe du récit de ces manifestations, quelque profondément qu'en soient cachées les causes, ne renonce cependant pas à un espoir : c'est que, considérant en grand le jeu du hbre arbitre, elle y découvre une nature régulière, et que ce qui, dans l'individu, frappe les yeux comme confus et sans règle, se reconnaisse dans l'espèce com*me un développement continuel, bien que lent, des dispositions originelles. Aiiisi les mariages, les naissances et les morts paraissent n'être soumis à aucune règle qui permette d'en calculer à l'avance le nombre; et cependant les tables annuelles faites en de grands pays
témoignent que cela obéit autant à des lois constantes que les variations de ratmosphere, dont aucune en particulier ne peut être prévue à point nommé, mais qui, eu somme, ne manquent pas à procurer d'une façon uniforme et sans interruption, la croissance des plantes, le cours des fleuves,et tout le reste de l'économie naturelle. Les individus et même les peuples entiers ne s'imaginent guère que tout en s' abandonnant chacun à leur propre sens, et souvent à des luttes Vun contre Vautre, ils suivent à leur insu, comme les abeilles et les castors, le dessein de la nature d eux inconnu^ et concourent à une évolution qui, lors même qu'ils en auraient une idée, leur importerait peu (1) »
Malheureusement les sages eflorts de Kant pour concilier la métaphysique et la science, la liberté et le mécanisme, ne devaient pas être continués par son successeur immédiat. Fichte pose tout d'abord le caractère absolu des volontés humaines .-.aucune ne doit être, dans la société civile, considérée comme un moyen par rapport aux autres : toutes sont fins en soi, c'est-à-dire sans condition. Entre de tels éléments de société, il ne peut être question de subordination; le seul rapport possible est un rapport de coordination. Mais les volontés libres ne constituent dans le fond qu'une seule volonté, puisque rien ne les distingue et ne les sépare que ce qu'il y a d'imparfait en elles, c'est à-dire l'organisme, a La véritable destination de l'homme est donc de former avec les
(I) Kant, Idée fTun^ hiatoire universelle au point de vue de P/iumanitt^, 17HV.