ROUSSEAU
que composé d'individus libres, d'une manière continue et en totalité, sans exclusion de l'application qu'il en peut faire pour se dissoudre. Chacun des individus a toujours le droit de rentrer en possession de sa liberté naturelle; comment tous le perdraient-ils par le fait de leur réunion? Rousseau ne s'efiraye pas de celte conséquence extrême du principe qu'il a posé : « l'association civile, dit il lui-même, est l'acte du monde le plus volontaire. »
Ce n'est pas que les conséquences ne soient embarrassantes. Ainsi comment l'association pourra-t-elle mettre à mort légitimement un de ses membres révoltés? De quel droit frappera-t-elle une de ces personnes que sa fin est de protéger et de la volonté de laquelle dépend actuellement son existence? Rousseau déclare que quand la société saisit l'auteur d'un crime, elle n'est plus en présence d'une personne morale, mais d'un ennemi, d'un « homme physique » ; il veut dire d'une bête. Mais par quel miracle subit la personne perd-elle son caractère inaliénable et comment la société qui n'a point investi l'individu de ses droits, puisqu'il les apporte en naissant, pourraitelle légitimement les lui ôter? D'autre part une guerre que je trouve injuste est déclarée par mon pays : qui me déniera le droit de rompre à ce moment le pacte social? Rousseau le fait, mais il ne dit pas en vertu de quelle raison. Il n'y en a pas de valable à tirer de son système.
Nlil Etat n'est possible, ainsi constitué. On n'est pas surpris de voir Rousseau déclarer que l'avénemenl de sa cité idéale suppose un peuple de dieux. Un con-
cours permanent de volontés pleinement délibérées et toujours en acte, n'ayant pour objet que le maintien de droits abstraits, outre qu'il manque de toute raison d'être, puisque de Taveu de Rousseau il porte à ces droits d'inévitables atteintes, est en debors des conditions biologiques où se meut l'homme, être vivant qui naît, qui grandit, qui vieillit et qui meurt, qui a des besoins et des maladies, qui aime et qui hait, qui ignore et qui oublie, produit d'influences qu'il subit le plus souvent sans le savoir, et d'habitudes à peine conscientes, en pariie personnelles, en partie héritées. Ce que Descartes avait fait pour Tàme individuelle, Rousseau le fait pour Tàme sociale; il y supprime l'involontaire. C'est ôter à l'une comme à Tautre le sol où elles reposent, où elles ont leurs racines.
Kant reprit cette thèse de la liberté absolue et en fit, comme on sait, la pièce maîtresse de sa métaphysique. Mais il en sut corriger les excès par ses vues aussi délicates qu'étendues sur l'accord de la nature et des réalités supérieures. Entre le mouile des phénomènes réglé par des lois invariables qui sont en définitive celles du mécanisme, et le monde des noumèaes qui ne connaît pas de loi, parce que c'est celui delà liberté pure, sa Critique dtt jur/cmc/U montre un lien subtil^ la finalité. En abordant Tétude du monde, notre esprit s'attend à le voir livré au désordre et à rincohérence, car si le mécanisme implique la détermination des phénomènes, il n'en suppose eu aucune façon Tarrangement harmonieux. Frappé de voir, au contraire, ce monde si plein dans toutes ses