HEGEL
n'est pas l'organisation concrète par laquelle il exerce son action, c'est l'esprit collectif d'où il émane. Et cet esprit prend conscience de lui-même comme conception religieuse avant de se déterminer sous forme d'Etat. La séparation absolue que Ton tente d'établir entre les sentiments religieux d'un peuple et sa constitution politique part d'une « erreur monstrueuse
Il ne peut y avoir deux consciences : une conscience religieuse et une conscience sociale » (Op. cit-, p. 434). — « L'idée de Dieu constitue la base sur laquelle repose toute nationalité. De la religion découle fatalement la forme de l'Etat et sa constitution, et cela à tel point que la constitution politique d'Athènes et de Rome n'est possible qu'avec le paganisme particulier de ces peuples... Le génie d'un peuple est un génie déterminé, individuel, qui prend conscience de son individualité en différentes sphères : il en prend conscience par son art , par sa religion , par sa science. » La pensée de Schelling est la même sur ce point, puisqu'on a pu se demander si les lignes précédentes ne sont point un écho de son enseignement, déjà prêt à cette époque, sur la Philosophie des mythes (4).
Ce qu'il y a d'essentiel et de vraiment personnel dans la philosophie sociale de Hegel, c'est la synthèse des deux doctrines dont nous venons de voir l'opposition se manifester pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle. D'une part l'Etat était considéré comme
(1) Voir Schelling, Leçons sur la Philosophie de la Mythologie, I, p. 107 (aU.)> et Uïïx MuLLER, Science des religions, p. 77 de latrad. franc.
un être vivant soumis aux lois biologiques, et dont l'élude appelait la méthode même des sciences naturelles ; d'autre part il était regardé comme un produit de rartifice humain, comme une œuvre arbitraire de la volonté individuelle, soumis en tant que conception de l'esprit aux lois absolues de la lugiipie, et formant en dehors de la nature un monde à part. Hegel fait sentir pleinement, en vertu de son principe de Tidentité de ridée et de Têtre, de la logi(|ue et de la vie, que TEtat, notion abstraite dans chaque intelligence, est en même temps principe d'action et source de vie pour les volontés conspirantes, en sorte que les individus ont à la rigueur leur réalité en lui, et qu'ils forment en lui un tout organique, un corps à la fois intelligible et naturel. Bref, la société humaine apparaît comme un organisme concret, mais en même temps comme un organisme moral. C'est une conscience vivante dont le fond substantiel est une réciprocité de penchants et de besoins, mais dont l'épanouissement suppose chez tous ses membres la volonté plus ou moins définie de ne plus faire qu'un dans une seule idée. Ainsi se trouve levée l'opposition radicale qui semblait exister entre l'individu et TEtat. Ainsi se trouve ramené à une direction unique, par un retour à la conception d'Aristote, le double mouvement que nous venons de suivre.
Bien que professant une métaphysique toute différente, l'école antirévolutionnaire française obéissait, dans sa lutte contre Rousseau, à des tendances semblables. Joseph de Maistre nous en fournira l'expression la plus complète.
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C'est très vraisemblablement à Vico que celui-ci a emprunté ses idées. Vico (1668-1744. — La science nouvelle est de 1725), antérieur à Montesquieu, mais presque ignoré de ses contemporains, ne mérite pas d'occuper une placg distincte dans Thistoire de la philosophie sociale : à l'époque où il a commencé à être connu , il était déjà de beaucoup dépassé ; son obscurité est si grande que ce qu'on admire chez lui, ce que l'on cite d'ordinaire, à savoir sa théorie des âges et des ricorsi^ n'est pas ce qu'il a de plus original, ni même ce à quoi il tient le plus. J/idée fondamentale de ses ouvrages est la restauration du fait, c'est-à-dire de l'expérience dans la science sociale à la place qu'avait usurpée la raison a priori. Nettement opposé à Descartes, il aspire à remplacer les conceptions abstraites, géométriques, dont se nourrissait déjà la spéculation dans les sciences juridiques et morales, par les données concrètes do ce qu'il appelle la philologie, c'est-à-dire de Thistoire. La société n'est pas l'œuvre de la raison explicite à laquelle le cartésianisme veut tout subordonner; elle n'est pas l'œuvre du sens individuel. Elle résulte de la sagesse inconsciente et collective qui se manifeste dans les institutions même des peuples primitifs et qui n'est que Texpression des nécessités sociales. Pour exister, une société doit être régie par des coutumes appropriées à son état; ces coutumes, la Providence, c'est-à-dire la nature, les produit sans que personne les invente expressément, sans que ceux qui les observent sachent même quel en est le but. « Sans doute les hommes ont fait eux-mêmes le monde social,
c'est le principe essentiel de la science nouvelle; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une intelligence qui souvent s'écarte des fins particulières que les hommes s'étaient proposées, qui leur est quelquefois contraire et toujours supérieure. Ces fins bornées sont pour elle des moyens d'atteindre les fins plus nobles qui assurent le salut de la race humaine sur cette terre. » (P. 384 de la trad. Michelet.) Bref, la société est Toeuvre dune raison, mais d'une raison instinctive, implicite, non d'une raison réfléchie et savante; les lois ne sont que la tardive expression des conditions d'existence de chaque société. Telle est l'idée fondamentale de Vico; on va voir que c'est celle de Joseph de Maistre. Si le parallèle ofl^rait plus d'intérêt, nous verrions que la pensée des deux auteurs coïncide jusque dans les détails ; mais celle du plus récent est de beaucoup plus précise et dans le fond et dans la forme. Elle a eu de plus un grand retententissement au commencement de ce siècle. Voilà pourquoi nous nous y attachons surtout.
Joseph de Maistre s'élevait vigoureusement contre la méthode chère à l'auteur du Contrat social. 11 n'y a, suivant de Maistre, qu'une bonne méthode en politique, la méthode expérimentale; « toute question sur ja nature de la société doit se résoudre par l'histoire. » (Œuvres inédites. Vaton frères, éd. , Paris, 4870.) — « Si un être d'un ordre supérieur entreprenait Vhistoire naturelle de l'homme, certainement c'est dans l'histoire des faits qu'il chercherait ses instructions. Quand il saurait ce que l'homme est et ce qu'il a toujours été, ce qu'il fait et ce qu'il a toujours fait, il
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écrirait, et sans doute il repousserait comme une folie l'idée que l'homme n'est pas ce qu'il doit être et que son état est contraire aux lois de la création. »
Cette méthode est peut-être plus nécessaire dans l'étude des corps politiques que partout ailleurs en raison de la complexité de leur structure et de la délicatesse de leurs organes. En effet, s'il s'agit ici d'un édifice soumis aux lois de l'équilibre comme tous les autres, si a au physique et au moral les lois sont les mômes », cependant il ne faut pas oublier que les lois de la société diffèrent des autres lois, a Dans le monde physique nous sommes sans doute entourés de merveilles, mais les ressorts sont- aveugles et les lois .raides. Dans le monde moral et politique, l'admiration s'exalte jusqu'au ravissement lorsqu'on réfléchit que les lois de cet ordre non moins sûres que les lois physiques ont en même temps une souplesse qui leur permet de se combiner avec l'action des agents libres. C'est une montre dont toutes les pièces varient continuellement dans leurs forces et leurs dimensions et qui marque toujours l'heure exactement. » En raison de cette variabilité des phénomènes et de cette flexibilité des lois de la vie sociale, l'observateur désireux d'obtenir des résultats précis est contraint de se contenter de moyennes, partageant en cela le sort de l'astronome lui-même. « Par quelle bizarrerie ne veut-on pas employer dans l'étude de la politique la même manière de raisonner et les mêmes analogies générales qui nous conduisent dans l'étude des autres sciences? Toutes les fois qu'il s'agit dans les recherches physiques d'es-
62 INTRODUCTION HISTOUIQUE
limer une force variable, on la ramène à une quantité moyenne. Dans l'astronomie en particulier on parle toujours de distance moyenne et de temps moyen. Pour juger le mérile d'un gouvernement il faut opérer de même. Do cette façon, on voit que les corps politiques ont une durée moyenne suivant leur genre; qu'ils naissent, se développent et meurent a au pied de la lettre » comme les corps vivants.
Bien plus, ils ont une àme commune en qui réside leur individualité. Ils sont doués d'une véritable unité morale. Mais, pas plus que l'être vivant ne se donne à lui-même le principe qui l'anime, la nation ne se constitue elle-même de toutes pièces, après une délibération explicite, par le vote d'une assemblée. Œuvre de la nature, c'est-à-dire de Dieu, elle « germe presque toujours insensiblement comme une plante, par le concours d'une infinité de circonstances que nous nommons fortuites. » — « La constitution naturelle des nations e?t toujours antérieure à la
constitution écrite et peut s'en passer Toute
constitution proprement dite est une création datis toute la force du terme, et toute création passe les forces de l'homme. » L'art humain y a contribué, puisque tout ce à quoi travaille l'homme est un produit de l'art; mais Vart, cest la nature de Vhomryie (p. 189)... L'homme, avec toutes ses alTections, toutes ses connaissances, tous ses arts, est véritablement Vhomme de la nature, et la toile du tisserand est aussi naturelle que celle de l'araignée . « Le castor, l'abeille et d'autres animaux déploient bien aussi un art dans la manière dont ils se logtMit et