‹ Des sociétés animalesChapitre 15 sur 75 · DE MAISTRE · texte numérisé non relu

DE MAISTRE

se nourrissent : faudra-il aussi faire des livres pour distinguer dans chacun de ces animaux ce que la volonté divine a fait de ce qu'a fait Tart de Taninial? Suivez ce raisonnement (le raisonnement de Rousseau : que Tactivilé humaine viole les lois de la nature en modifiant Tordre des phénomènes), et vous verrez que c'est un abus de faire cuire un œuf. Dès qu'on oppose l'art humain à la nature, on ne sait plus où s'arrêter : il y a peut-être aussi loin de la caverne à la cabane que de la cabane à la colonne Corinthienne, et comme tout est artificiel dans Thomme en sa qualité d'être intelligent et perceptible, il s'ensuit que, en lui ôtant tout ce qui tient à Tart, on lui ôte tout. »

La souveraineté n'a donc point une origine extranaturelle ; elle fait partie de la structure native des sociétés. « Il est aussi impossible de se figurer uno société humaine , un peuple sans souverain qu'une ruche ou un essaim sans reine : car l'essaim, en vertu des lois éternelles de la nature, existe de cette manière ou n'existe pas. » Les sauvages eux-mêmes sont gouvernés, et ils le sont d'une manière conforme à leur état ; leur gouvernement ne nous conviendrait pas à nous, ni le nôtre à eux. Il n'y a pas de gouvernement absolument bon (p. 197). Il est absurde de chercher le meilleur gouvernement. « Le meilleur gouverne-

ment pour chaque nation est celui qui, dans l'espace de terrain occupé par cette nation, est capable de procurer la plus grande somme de bonheur et de force possible au plus grand nombre d'hommes possible, pendant le j^lus longtemps possible. » Ce

n'est pas qu'il n'y ait de mauvais gouvernements , mais ils ne tardent pas à périr par leurs excès, parce que la souveraineté est de sa nature incoercible, si ce n'est par les lois naturelles qui interdisent à toute force de dépasser ses propres limites et d'ailleurs la raison individuelle qui prétendrait les détruire pour en fabriquer de nouveaux, comme l'horloger fabrique une montre (p. 212), échouerait misérablement dans cette entreprise insensée. La vie d'un corps politique repose sur des préjugés communs à une multitude d'hommes ; la raison individuelle qui analyse et discute ces croyances ne produit que divergences et conflits. « Qu'est-ce que la philosophie dans le sens moderne ? C'est la substitution de la raison individuelle aux dogmes nationaux. » Or, partout où la raison individuelle domine, il ne peut exister rien de grand : le scepticisme est le dissolvant universel « Si l'on veut, dans Tordre politique, bâtir en grand et bâtir pour des siècles, il faut s'appuyer sur une croyance large et profonde; » « La foi et le patriotisme sont les deux grands thaumaturges de ce monde. Tous les deux sont divins. N'allez pas leur parler d'examen, de choix, de discussion...., ils disent que vous blasphémez ; ils ne savent que deux mots : soumission et croyance ; avec ces deux

letiers, ils soulèvent l'univers Mais ce feu sacré

qui anime les nations, est-ce toi qui peux Tallumer, homme imperceptible? Quoi ! tu peux ne faire qu'une volonté de toutes les volontés ? les réunir sous tes lois ? les serrer autour d'un centre unique? donner ta pensée aux hommes qui n'existent pas encore? te faire

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obéir par les générations futures et créer ces coutumes vénérables, ces préjugés conservateurs, pères des lois et plus forts que les lois ? — Tais toi. » (1).

Nous n'avons pas à examiner si, poussée jusqu'à cette conséquence, la théorie ne renferme pas déjà quelque contradiction ; car la raison commune ne se forme que des pensées individuelles, et un préjugé a toujours commencé par quelque jugement. Même à regarder les conséquences politiques que de Maistre a tirées de sa doctrine, il semble bien près de mériter à son tour le reproche qu'il adresse à Rousseau; s il n*est pas vrai que la moitié de son livre soit consacrée à réfuter l'autre , il lui arrive du moins d'exprimer dans une même page des idées fort opposées. Mais nous ne nous occupons ici que des problèmes généraux de philosophie sociale. La solution que nous ve-

(i) W faut rapprocher des doctriDes de Joseph de Maislre, oulre celles de Booald et de Ballanche, celles qui se trouvent exposées dans le livre iûtitulé : Restauration de la science politique, ou Théorie de l'état social naturel opposée à la fiction d'un état civil factice, par Charles-Louis DE HalLER, 1824, 3 vol. iD-80.

« Voici, dit Tauteur, les véritables principes de ma théorie que je ne crains pas d'énoncer en peu de motH*. — Le prétendu abandon de Pétat de nature, la formation d^un contrat social arbitraire ou factice, soit qu'on le considère comme un fait, comme une hypothèse ou comme un idéal^ n'est qu'une chimère fausse, impossible et contradictoire. — La nature^ au contraire, produit par IMuégalité des moyens et des besoins naturels divers rapports sociaux entre les hommes, tels que nous en voyons tous les jours. — Dans chacun d'eux (de ces rapports) elle assigne l'empire au plus puissant et la dépendance ou le service volontaire au plus faible^ c'est-à-dire à celui qui a besoin de secours. — Cet empire ou cette puissance a pour règle de son exercice une loi naturelle de justice ou de charité, la même qui Cët donnée à tous les hommes sans exception. — La nature seule fournit assez de moyens de faire respecter celle loi et d'empêcher les abus de pouvoir en tant que le comporte la condition humaine. — Les Etats ne se distinguent des autres rapports sociaux que

nons de retracer est assurément sinon Tune des plus complètes, du moins Tune des plus profondes qu'on en ait présentées avant les grands systèmes que nous devons analyser tout à Theure. Et c'est àniotre avis un fait très significatif que cette adhésion de l'école théologique à la doctrine qui fait de la société un être de nature et veut qu'on applique à ce grand objet la méthode expérimentale. Rien ne montre mieux le faible lien qui rattache telle conception sociale théorique à telle métaphysique d'une part, et d'autre part, tant que la science n'est pas organisée, à telle politique. Mais rien ne montre mieux surtout que cette doctrine, en possession dès lors de tout ce qui pouvait séduire les esprits les plus fidèles aux traditions religieuses, était à la veille d'être acceptée presque universellement. Aucun de ceux qui seraient tentés de l'attaquer

par plii3 de puissance et de liberté, par rindépendaDce de leur chef. — Celle iudépeudauce edl le comble de la fortune {summa fortuna) à laquelle rtiomnic puisse atteindre ; elle c^t le résultai naturel de la pui^:^ance relative, et peut appartenir soit h un individu, soil à une torpomUon. Dans le premier cai, (pii est beaucoup plus fréquent, on voit naître des ino* narchies; dans le second, des républiques. — EitÛn, les dri»its des [triuces sont comme ceux des autres hommes, fonil«'>s sur leur liboiti^ ou sur leur propriété, et leurs obligations sur les devoirs comumns à tous. Cet principes bculs sont la base de notre syslênie; ils deviendront la itro* fession de foi de tous ceux qui comh'iH<nt le jncob nisme avec les arvies de la science...,. Quelque &iui|)It's qu'ils paraissent, et ipi'ils soient ea etTet, ils reufermenl néanniuius la v»^rilable contre-nrolution de la icience, et ce uV:^t pa;t ma f.uile si mes recherchas ni\)iit conduit à des rt'sull'ilt diamétralement opposés aux doctrines révolulionnniies de nos jours.» (l)iscuurs préliminaire, p. .\lvij.)

Louis dii Hiller, iielil-lils du célèbre phy.-iologi.tp de ce nom, attaché Bims la Restauration au ministère des atTaires étrangères, se convertit aa catholicisme (1 708-1 85(;. On voit que son système se rapproche beaucoup de celui de Spinoza. C*est , pour la politique, un Spinoza royaliste et chrétien.

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